‹ Mémoires de GoetheChapitre 7 sur 189 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

cependant qu'à partir de cette époque que j'appris à counaître ma ville natale ; car, alors seulement., il m'était devenu possible de la parcourir, tantôt seul, tantôt avec mes camarades d'école. Pour donner une juste idée de Telfet que ces excursions produisirent sur moi, je vais les raconter avec ordre. Le po! t du Maine resta longtemps ma promenade favorite : la longueur, la solidité et l'élégance de ce pont, en font une des constructions les plus remarquables que nous ait léguées le passé. .''les regards suivaient le cours du fleuve avec bonheur, et j'aimais à voir briller au soleil, le coq doré placé sur la croix ,du pont. Nous le passions presque toujours pour nous rendre à Sachsenhausen, où nous nous procurions, pour un kreutzer, le plaisir de revenir par le bac. De Va, nous visitions le Pilorché aux vins, où nous admirions le mécanisme des crones à l'aide desquels on débarquait les tonneaux; la vue des personnages, quelquefois bien grotesques, que nous voyions descendre des bateaux, nous réjouissait davantage encore. En revenant à la ville, nous ne manqi;:ons jamais de saluer le Saalhof, qui occupe la place où fut jadis la /iia^g de Charlemagne et de ses successeurs. Les jours de marché, nous nous mêlions à la foule de vendeurs et d'acheteurs qui se pressaient autour de l'éjlise de Saint-Barthélemi. Les boutiques de gravures nous ont plus d'une fois fourni l'occasion de vider nos boiu-ses, en échange de quelques figures d'animaux bizarreinent enluminées et dorées. J'évitais toujours la place du ?.!: rché, parce qu'elle me paraissait trop sale; et lorsqu'il nio fallait passer devant les boucheries, je doublais le pas. Je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il y avait beaucoup de petites villes dans la grande ville, et beaucoup de petites forteresses dans la grande forteresse. Ces villes, c'étaient des couvents convertis en un amas de maisons séparées des autres par .les anciennes murailles ; ces forteresses, c'étaient les habitritions des nobles qui, au moyen âge, se barricadaient môme dans les villes fortes. L'indus-

trie moderne a utilisé ces forts, sans faire disparaître le cachet de leur première destination. Les portes et les tours qui niarquent les limites de l'ancienne ville, ;iinsi que les remparts par lesquels on a entouré la ville nouvelle, rappellent aussi clairement les unes que les autres, ce temps de troubles, où les citoyens étaient obligés d'avoir recours à de pareils moyens pour se garantir de la turbulence et de l'esprit de rapine de leurs voisins. C'est ce caractère de la ville qui fortifia dans ma jeune imagination, mon penchant naturel pour les choses du passé; d'anciennes chroniques et de vieilles gravures sur bois achevèrent de le développer. Des promenades sur les murs intérieurs de la ville me firent contracter l'habitude d'observer les situations humaines dans leurs dimensions et leurs rapports naturels , sans égard pour ce qu'il pourrait y avoir de beau ou d'intéressant. Les clefs des tours, des escaliers, des poternes par lesquels il fallait passer pour arriver à ces murs, étaient déposées chez l'inspecteur de l'arsenal. Mes camarades et moi, nous flattions si bien ses subordonnés, qu'ils nous confiaient quelquefois ces bienheureuses clefs. Lorsque le Diable boiteux enleva pendant la nuit les toits des maisons de Madrid, afin que son ami put voir ce qui s'y passait, il lui procura un spectacle moins curieux que celui qui se déroulait devant nous en plein soleil, quand nous étions sur le haut de ces murs. Là, les brillants parterres des riches ou les fertiles vergers des bourgeois plus soigneux de l'utile que du beau; ici, des maisons, des cours, des fabriques, des blanchisseries et autres établissements industriels; plus loin, le cimetière... La scène, changeant à chaque instant, nous montrait des milliers d'individus, dans le cercle étroit de la vie privée, des travaux domestiques, des relations intimes et des soins les plus minimes et les plus secrets. Il est donc bien naturel que notre curiosité enfantine, vivement excitée par ces tableaux mouvants, ne put se rassasier du plaisir de les contempler.

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