‹ Mémoires de GoetheChapitre 6 sur 189 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

à en être visiblement influencé. Au reste, notre maison, si pleine de recoins obscurs, était très-propre à entretenir de semblables penchants. Pom* comble de malheur, on croyait alors que pour guérir les enfants de la crainte du surnaturel, il fallait les accoutumer, de bonne heure, à l'envisager sans effroi. Dans cette conviction, on nous força à coucher seuls; et lorsque, ne pouvant plus maîtriser nos terreurs, nous nous échappions du lit pour nous glisser dans la compagnie des valets et des servantes, notre père," enveloppé dans sa robe de chambre mise à l'envers, et, par conséquent, suffisamment déguisé pour nous, nous barrait le passageet nous faisait retourner sur nos pas. Le résultat de ce procédé est facile à comprendre. Le moyen de se débarrasser de la peur, quand on se trouve entre deux situations également propres à l'exciter? Ma mère, dont l'affabilité et la bonne humeur ne se démentaient jamais, et qui aurait voulu voir tout le monde dans les mêmes dispositions d'esprit, eut îecours à un moyen plus aimable et qui lui réussit à merveille : celui d'entre nous qui n'avait pas eu peur la nuit, recevait, le matin, une ample distribution de friandises. Bientôt nous vainquîmes complètement nos terreurs, parce que nous trouvâmes notre intérêt à le faire.

Mon père avait suspendu, dans la salle d'entrée, une collection de vues de Rome, gravée par quelques habiles prédécesseurs de Piranese, qui avaient une entente merveilleuse de l'architecture et de la perspective. Grâce à ces gravures, je contemplais chaque jour la place du Peuple, le Colysée, la place et l'église de Saint-Pierre. Ces divers points de Rome m'impressionnèrent si vivement, que, malgré son la» conisme habituel, mon père se plut souvent à me les expliquer. Il avait, au reste, une grande prédilection pour tout ce qui tenait à l'Italie, et il employait une partie de son temps à composer et à revoir la relation du voyage qu'il avait fait en ce pays, et d'où il avait rapporté une collection de marbres et de curiosités naturelles. Un vieux maître de langue italienne, nommé Giovinazzi, l'aidait dans ce travail,

et comme il ne chantait pas mal, ma mère était obligée de raccompagner tous les jours sur son clavecin. Dès les premières années de son mariage déjà, son mari lui avait fait apprendre l'italien qu'il aimait à parler.

Tant qu'avait vécu ma grand'mère, mon père s'était abstenu de tout changement dans sa maison; mais il avait depuis longtemps le projet de la faire reconstruire, et il l'exécuta immédiatement après la mort de cette bonne mère. A Francfort, comme dans toutes les anciennes villes allemandes, on s'était permis d'avancer chaque étage sur la rue, ce qui la rendait étroite et sombre. Une loi finit par défendre ces empiétements à toutes les constructions nouvelles. Mon père, qui tenait beaucoup plr.s à gagner de la place pour l'intérieur de sa maison, qu'à lui donner une belle façade, éluda cette loi, en dirigeant les travaux de manière, qu'ils pouvaient passer poîir une réparation, quoiqu'il ne conservât rien de l'ancienne maison.

Quelle ne fut pas notre surprise, à nous autres enfants, lorsque nous vîmes tomber, sous le marteau du maçon et la hache du charpentier, les murs et les chambres dont nn guère encore on entretenait la propreté avec des soins mOVutieux ! Quant aux inconvénients de cette situation, nous nous en aperçûmes à peine; car nous avions plus d'espace pour nos jeux, et nous trouvâmes plus d'une fois Tcccasion de nous balancer sur une poutre ou de faire la bascule sur une planche. Lorsqu'on découvrit le toit, il devint tout à fait impossible de rester dans la maison. Nous allâmes loger chez des amis, et alors seulement, mon père se décida à nous envoyer à l'école. Des enfants élevés sévèrement, mais au sein d'une famille distinguée, accoutumés à la propreté, à la politesse, et que l'on, jette tout à coup au milieu d'une masse bigarrée déjeunes êtres, devaient nécessairement se trouver sans armes contre la grossièreté, la méchanceté et la bassesse qui, dans de pareilles masses, ne peuvent manquer de se faire jour. Ce ne fut

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