‹ Mémoires de GoetheChapitre 9 sur 189 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

0'» la foule se portait de préférence. A l'entrée de la nuit;, la diligence de Nuremberg, escortée par les prétendus chevaliers de Francfort, entrait par cette même porte. D'après un vieux dire, il devait toujours y avoir, ce jourlà, une vieille femme dans la diligence ; et quoiqu'il ne fit plus assez jour pour distinguer les voyageurs, les gamins, persuadés que la vieille femme traditionnelle était dans la voiture, poussaient des cris étourdissants; et la foule se précipitait après cette voiture avec un tapage et un désordre incroyables. Le lendemain, on gratifiait le public d'une autre résurrection du passé, qu'on appelait, la séance des fifres. Les grandes villes commerciales dont on augmentait les impôts à mesure qu'elles étendaient le cercle de leur industrie, cherchaient à se soustraire à cette augmentation par tous les moyens possibles; et comme les empereurs avaient presque toujours besoin d'elles, il leur fut facile d'en obtenir des franchises annuelles, et de les faire souvent renouveler. Ces renouvellements se constataient par des dons syndioliques, offerts, en plein sénat, au prévôt de la ville, alors nommé par l'empereur. Voici comment , dans mon enfance, on nous rappelait le souvenir de cette cérémonie : Les échevins se réunissaient dans la grande salle impériale, le prévôt les présidait et le greffier appelait les causes qu'on avait, à dessein, remises à ce jour-là. Tout à coup, une musique bizarre, qui annonçait, pour ainsi dire, l'arrivée des siècles passés, se faisait entendre et trois fifres, la tête couverte, le corps enveloppé dans des manteaux galonnés, se présentaient à la barre, en soufflant, l'un dans une musette, l'autre dans un basson, et le troisième dans un hautbois. Alors les magistrats suspendaient la séance, l'envoyé d'une des trois villes, c'est-à-dire, Worms, Bamberg et Nuremberg, qui reconnaissaient toujours solennellement les franchises commerciales accordées à la ville de Francfort, entrait avec une suite nombreuse et présentait au prévôt les dons symboliques. Ces dons consistaient eu

échantillons des denrées dont se composait le commerce principal de la cité. Selon l'antique usage, le poivre les représentait toutes ; aussi l'envoyé déposait-il devant le prévôt, un grand poivrier en bois sculpté, puis il plaçait sur ce vase une paire de gants, ornée de glands et de broderies en soie. Ces gants étaient le signe d'une protection accordée avec bonté et acceptée avec reconnaissance. Les empereurs, dans les cas extrêmes, n'hésitaient pas à envoyer ce gage d'alliance aux villes impériales. Après avoir déposé au pied du vase une baguette blanche, sans laquelle il n'y avait pas autrefois d'actes vraiment authentiques, l'envoyé prononçait sa harangue et se retirait avec les fifres. L'audience reprenait son cours, jusqu'à l'arrivée du second et du troisième envoyé, qui ne se présentaient qu'à des intervalles très-eloignés, afm de prolonger le plaisir du public. Cette fête flattait singulièrement ma vanité, à cause de la place honorable de prévôt qu occupait mon grand-père ; elle me fournissait en même tcr.^ps l'occasion d'en demander l'explication, ce qui me fanàliarisa avec les mœurs, les usages et les habitudes de nos ancêtres.

Sur la rive droite du Main et sous une touffe de vieux tilleuls, jaillissait une source d'eau" sulfure use, auprès de Iac[uelie, dans la belle saison, les bergers et les bergères vcîiaient s'amuser assez grossièrement. D'un autre côté de la ville jaillissait une autre fontaine, où, pendant les fêtes de la Pentecôte, on faisait prendre l'air aux pauvres orphelins qui, pendant le reste de l'année, se fanaient entre les murailles de leur hospice. On ne songeait pas alors, qu'on ne saurait trop tôt développer les forces morales et physiques de ces pauvres créatures délaissées, en les mettant en contact avec le monde extérieiu", où l'on ne tarde pas à les jeter, sans autre ressource que de servir les heureux et de supporter leurs caprices. Les servantes, qui ne songent qu'à se procurer des prétextes de promenade, ne manquaient jamais de me conduire aux fêtes de ces

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