‹ Mémoires de GoetheChapitre 10 sur 189 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

deux sources; aussi occupent-elles le premier rang parmi les impressions d'enfance dont j"ai conservé le souvenir.

Dès que notre maison fut redevenue habitable, nous nous y réunîmes avec un vif sentiment de bien-être. Devant Hieureuse exécution d'un plan sagement combiné, on oublie tous les désagréments qu'il a fallu supporter pour y arriver. Les arrangements et les embellissements intérieurs qui se firent peu à peu, nous occupèrent pendant longtemps et d'une manière fort agréable. On commença par placer dans le cabinet d'étude de mon père une édition complète des auteurss latin, des écrivains qui >ô sont occupés d'antiquités romaines et de jurisprudence, le Tasse et quelques autres poètes italiens, des relations do voyages, des dictionnaires et autres livres que mon père voulait avoir sous la main ; le reste de la bibliothèque trouva sa place dans une grande mansarde disposée à cet iisage. Les tableaux que, dans notre ancienne maison, on avait été forcé de disperser, servirent à décorer une trèsbelle pièce qui touchait au cabinet d'étude.

En fait de tableaux, mon père avait des opinions qu'il défendait avec passion. Selon lui, il fallait faire travailler les peintres vivants, au lieu de consacrer tant d'argent à l'acquisition des célèbres peintres morts. Je l'ai souvent entendu comparer les tableaux aux vins du Rliin, qin deviennent meilleurs en vieillissant, sans empêcher le nouveau de devenir tout aussi bon avec le temps. L'expérience lui avait prouvé que dans les vieux tableaux, les amateurs admirent surtout le ton brun et foncé, qui donne au coloris quelque chose de gravement sombre, et il soutenait que les peintures modernes prendraient ce ton en vieillissant, mais il ne convenait pas que, parla, elles deviendraient meilleures. Fidèle à ce principe, il avait depuis longtemps occupé les peintres les plus habiles de notre ville, tels queHirt, siheureux à représenter des forêts et à les meubler de toutes sortes d'animaux ; Trautmann, ce digne émule de Rembrandt; Schûtz, qui, malgré la lenteur de son

travail, était parvenu à fixer sur la toile les plus beaux sites des rives du Rhin, et Junker, dont les fleurs, les fruits et les scènes de la vie intime, pouvaient figurer avec honneur à côté des plus beaux tableaux flamands de ce genre. Dans notre nouvelle demeure, le goût de mon père pour la peinture devint plus vif encore, non-seulement parce qu'il y avait plus de place pour les tableaux, mais encore parce qu'il venait de faire la connaissance d'un jeune artiste nommé Seekatz : j'aurai plus tard occasion de parler de son talent et de son caractère.

Un phénomène qui effraya le monde entier, troubla pour la première fois, la douce quiétude de mon enfance. Le l^"" novembre 1755, le sol portugais tremble et se balance, la mer bouillonne, les navires se heurtent, les maisons tombent, les églises, les palais, les tours s'écroulent, les vagues engloutissent une partie de la demeure royale, la terre crevassée vomit des flammes, et l'incendie éclate sur tous les points de Lisbonne, qui était à la fois une superbe capitale, une importante cité commerciale et un port célèbre. Soixante mille personnes qui, une heure plus tût, se sentaient heureuses et tranquilles, se trouvent enveloppées dans une ruine commune ; l'incendie continue ses-ravages, et des malfaiteurs, devenus libres tout à coup, commettent impunément tous les crimes imaginables : en un mot, l'arbitraire de la volonté illimitée de la nature, se montre sous les formes les plus hideuses. Avant même d'avoir reçu la nouvelle de ce terrible phénomène, des phénomènes locaux nous en avaient, pour ainsi dire, donné le pressentiment. Des secousses avaient été ressenties dans plusieurs contrées de l'Allemagne, et la plupart de nos sources minéi^ales s'étaient refoulées sur ellesmêmes. Lorsque nous appnmes enfin cette calamité dans tous ses affreux détails, les âmes pieuses se livrèrent à de saintes méditations,, les philosophes se perdirent dans de vagues raisonne-ments et les prédicateurs nous exhortèrent à la pénitence. Mes premiers enseignements religieux

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