X. Le II juillet
Année 1640. 131
pié et abandonna les lignes ^ où les ennemis ouvrirent aussi-tôt un passage pour leur cavalerie. Le sieur de la Motte étoit avec la sienne de l'autre côté , l'infanterie qu'il avoit ralliée et un renfort envoyé par le comte de . Harcourt. Il vouloît tomber sur les Espagnols qui étoient le long des lignes; mais Marcin S colonel Liégeois, très-* brave et fort expérimenté, lui dit que l'infanterie ennemie, favorisée par nos lignes, tueroit toute notre cavalerie sans que celle-ci pût l'enfoncer, et qu'il falloit attendre que les Espagnols s'éloignassent pour ga^er la ville , entre laquelle et le retranchement il y avoit une lieue de prairie unie où on les pourroit charger avec avantage. Le sieur de la Motte déféra à ee prudent avis. Peu après , Charles de la Gatta passa les lignes avec sa cavalerie et son infanterie , pour s'avancer vers Turin, croyant avoir tout gagné; mais dès qu'il fut au milieu de la prairie, la Motte tomba brusquement sur lui avec douze cents chevaux et autant d'infanterie, et mit d'abord en désordre ses troupes , qui ne s'attendoient pas à cette attaque. La Gatta se décida alors à s'approcher de la ville au grand trot, après avoir ordonné à son infanterie de faire la même chose en lonseant la contrevallation des François. Le sieur de la Motte, abandonnant la cavalerie, tourna aussi-tôt contre cette infanterie, dont la partie qui étoit dans la prairie fut taillée en pièces après une seule décharge. Le reste, qui s'étoit
I. Jean-Gaspard-Ferdinand, comte de Marsin, gentilhomme du pays de Liège. Ilfiit, en Guyenne, pendant la Fronde, un des cheh les plus actife du parti des Princes.
Année 1640. 133
nous y ajoutions sans cesse de nouveaux forts ou redoutes. Le comte de Harcourt nous avoit. reçus avec une joie qui ne se peut exprimer. Le régiment de Normandie logea à son quartier avec dix compagnies du rémment des Gardes Françoises, qui y étoient déjà, et autant de Suisses. Il entroit, tous les jours, le tiers de notre monde en garde aux lignes et redoutes contre la ville. Un mois après notre arrivée , le marauis de Léganès , s'étant fortifié de quelque cavalerie et infanterie , se vint poster dans les collines de l'autre côté du Pô , à la portée dv canon de la place, la rivière entre lui et nous. Nous avions seulement de l'autre côté nos forts des Capucins, trop bons et trop bien gardés pour qu'il les pût prendre , et l'ancien pont du Pô, au-dessous, pour y aller, et un autre que nous construisîmes près du Valentin , pour passer plus commodément de l'autre coté de la rivière.
La ville se trouva enfin incommodée du trop de cavalerie qu'elle renfermoit, le fourrage commençant à y être rare ; ce qui obligea les assiégés à tenter une sortie de mille chevaux, tant pour soulager la place que pour fortifier l'armée du marquis de Léganès. Ils choisirent une nuit fort noire, et débouchèrent sur le quartier du sieur de la Motte , qui les reçut de manière qu'il n'en passa qu'environ quatre-vingts; soixante fUrent tués , et le reste repoussé dans Turin. Il se trouva parmi les morts une femme qui avoit toujours passé pour un homme chez les ennemis, sous le nom du capitaine Hendrich. Elle étoit lieutenant-colonel a'un régiment de cavalerie
Année 1640. H5
queroit à sa cavalerie , il résolut de faire un dernier effort avant que la disette mît les chevaux hors d'état de servir; mais avant de rien entreprendre de sérieux , il fut presqu^un mois à tenter presQue toutes les nuits de fausses attaques; ce qui oDligea le comte dé Harcourt, qui savoitque les ennemis ne pouvoient plus guère tenir, à faire coucher toute l'infanterie dans les redoutes et le long des lignes ; nous rentrions le matin dans nos tentes pour nous reposer. Cela dura trente jours, au bout desquiels l'infanterie se trouva si fatiguée , que tous les corps chargèrent le chevalier du Repaire ', capitaine, commandant le régiment de Normandie en l'absence du sieur d'Espanelle, qui ne servit pas cette campagne, de représenter au comte de Harcourt c]u'une garde de ceiit hommes par régiment sufilisoit pour arrêter le premier effort des ennemis, en prenant de bonnes mesures pour que le reste des corps arrivât promptement afin de la soutenir, et que si on enusoit autrement, il étoit impossible que la plupart de l'infanterie ne pérît dans les fatigues continuelles d'un si long siège.
Le général françois approuva cet arrangement, et n'envoya ce soir-là, pour la garde, que des hommes détachés; ùiais la même nuit, une heure avant le jour, soit que les ennemis eussent dans le camp quelqu'un <][ui les avertit de ce qui s'y passoit, soit par un simple effet du hasard , ils tentèrent leur aemier effort. Le prince Thomas sortit de la ville avec toutes ses troupes, et vint
I. Armand de Beaumont, chevalier du Repaire, il étoit capitaine dès 1617.
136 MÉMOIRES DE CaMPION.
atta()uer nos lignes et nos redoutes près du Vaientin et le long du P6, vers le pont de bateau par lequel nous communiquions avec les forts des Capucins, espérant, s'il s'emparoit de ce pont, joindre le marquis de Lé^ès, qui marcha toute la nuit à travers les collines voisines du Pô, et où il étoit campé une lieue plus bas; mais comme il avoit un grand tour à prendre pour éviter nos forts et des défilés difficiles à passer, il ne put arriver à la vue du pont qu'au lever du soleil. Pendant sa marche, le prince Thomas, le croyant plus proche, attaqua nos lignes demi-heure avant le jour, après avoir fait tirer successivement trois coups de canon pour avertir le général espagnol. Ces coups, et la grêle de mousquetades qui les suivit, firent mettre incontinent l'armée sur pié.
Notre régiment se trouva prêt en un instant, et Roqueservières », maréchal de bataille, vint lui ordonner de marcher promptement vers le Valentin , pour s'opposer aux ennemis. Ce lieu étant assez proche, nous y fûmes bientôt, et y trouvâmes le vicomte de Turenne à la tête de fa cavalerie, et ralliant l'infanterie qui avoit abandonné les redoutes et les lignes. Aussi-tôt qu'il nous apperçut, il dit à notre commandant dT'attacjuer la redoute la plus voisine , d'où les ennemis faisoient grand feu, et qu'il nous soutien-
I . La Gazette dit qu'il fut tué d'un coup de canon dans cette affaire. « Il fut regretté, ajoute-t-elle , à cause de soa courage, de sa fidélité et de son expérience. » Extraord. du 25 septembre 1640. On ne doit pas le confondre avec l'officier du même nom dont il est parlé dans une note précédente.
Année 1640. ijy
droit avec sa cavalerie, en attendant que les gardes et les autres corps fussent arrivés. C'étoit au chevalier de Sévigné, comme capitaine, et à moi, comme lieutenant, à mener les hommes détachés. Je me mis à la tête de trente mousquetaires, soutenus par lui avec cinquante; et à notre gauche Ivemaut ', lieutenant, et de Breuil, mon capitaine, avec pareil nombre d'hommes dans le même ordre. Le corps marchoit ensuite pour nous appuyer. Nous assaillîmes cette redoute de deux côtés, où les ennemis nous reçurent fort résolument; ils nous tuèrent d'aborci la Forêt 2, enseigne, qui étoit avec moi, et plusieurs soldats; mais Sévigné, le Breuil, Ivemaut et moi, montâmes si vite chacun de notre côté, qu'ils se jetèrent dans la prairie vers leur armée, par une ouverture qu'ils avoient faîte, et regaçièrent leurs troupes qui étoient en bataille derrière. Nous sortîmes aussi de la redoute après y avoir laissé un sergent avec quelques soldats , et rejoignîmes notre régiment, près duquel étoit le comte de Harcourt et toute sa cavalerie K
1 . Livernot et Lessevernaut dans la Gazette. Il avoit été blessé le 19 juillet 1639 devant Salces; il le fiit encore devant Coni le 5 septembre 1641 . On le verra plus bas nommé dans une note avec Campion.
2. Campion a déjà dit qu'un enseigne du nom de la Forêt avoit été tué en 1637 à ^^ ?P^^ ^^ Lons-le-Saulnier. Est-ce une erreur, ici ou là ? Ou bien y a-t-il eu deux la Forêt du même grade ensemble ou successivement ?
3. La redoute fut prise le 14 septembre. « Les sieurs de Sévigny et du Breuil , capitaines, Campion et Livernot, lieutenants audit régiment, détachés avec cinquante hommes chacun , et soutenus par tout le corps , attaquèrent si vivement cette redoute, Uépée à la main, ()ue nonobstant la forte résistance que firent les ennemis , qui témoignoient une ré-
Année 1640. 159
joints, se trouvèrent si pressés par leur grand nombre, qu'ils ne se pouvoient défendre. Cet inconvénient et l'épouvante les obligèrent à demander quartier. Nous prîmes tous les officiers, et le commandant se rendit à moi; mais craignant qu'on ne le tuât dans k presse, je le fis monter sur le parapet, d'où un de nos soldats le poussa malicieusement dans le fossé. Les nôtres lui donnèrent force coups après sa mort, sans que je le pusse empêcher, ce qui me donna un déplaisir très-sensible. Le comte de Harcourt nous crioit toujours que l'on ne fit point de quartier ; mais on ne laissa pas de sauver les officiers. Quand aux soldats, on les obligea de sortir de la redoute, et il les fit tailler en pièces par sa cavalerie. Comme on les laoit, un de nos capitaines, appelé Charompré», en voyant un tout sanglant qui , échappé à quatre ou cinq soldats, essayoit de se sauver, courut l'épée à la main pour leur faire lâcher prise; le comte de Harcourt, poussant en même temps son cheval de ce côté, le capitaine s'arrêta, lui supposant la même intention; mais le comte aborda ce misérable, qu'il acheva en lui abattant la moitié de la tête. Cette action, que je ne vis pas, mais que l'officier me raconta presque aussi-tôt, nous parut indigne d'un Prince de si haute réputation. Je sais bien qu'il s'excusoit d'avoir fait tuer ces malheureux sur ce aue le prince Tho* mas étoit encore en bataille aevant nous ; mais
I . Roussel ne le bomme pas ; mais nous voyons dans la Gazette extraord. du 18 décembre, £u*il prit part aux opérations du siège de Tortone en 1642.
140 MÉMOIRES DE CaMPION.
l'acte que je viens de rapporter ne pouvoit partir que de pure cruauté. Le prince Thomas étoit toujours dans la prairie à la vue de nos redoutes, mais sans oser tenter une nouvelle attaque avant l'arrivée des Espagnols, parce qu'il croyoitque notre armée entière étoit là, quoique, jusqu'après la reprise de la dernière redoute, il n'y eût d'infanterie que notre ré^ment; mais incontinent après, les Gardes arrivèrent, et ensuite toute l'armée. Le jour augmentant, le prince Thomas crut devoir se retirer, de peur de notre canon, et parce qu'il ne voyoit point paroître le marquis de Léganès, dont nous découvrîmes un quart-d'heure après l'avant-garde qui commençoit à descendre les collines; mais quand les Espagnols nous virent en bataille près de notre pont et les Piémontois retirés, ils nrent la même chose; ce qui leur fut facile, à cause des bois et des hauteurs.
Le lendemain, le prince Thomas, n'ayant plus de fourrages et que fort peu de vivres, parla de capituler; ce qu'il fit au bout de quelques jours, et il obtint une composition telle qu'il voulut. Je le vis sortir de la place à la tète de quinze cents chevaux et de quatre mille hommes de pié. Le comte de Harcourt et lui s'embrassèrent tout à cheval. Nous le saluâmes de la pique, comme s'il eût été notre. général. Il se retira à Ivrée, qui étoit encore à lui, aussi bien que Villeneuve d'Asti et plusieurs autres places. Turin se rendit le 24 septembre, après six mois de siège ou plutôt de blocus ' . Le régiment des Gardes et le nôtre