Jules, depuis cardinal Mazarin
Année 1641. 14^
partis que ce reproche m'engageoit à lui prouver par les siennes que les choses où elle trouvoit à redire n'étoient que des réponses à d'autrà bien plus hardies. J'observai ensuite qu'il y avoit certainement des motifs qu'elle me çachoit. Çl^ répondit que pourvu que je l'assurasse de ne faire aucun bruit, elle me confieroit tout ; ce que je lui promis. Elle me dit alors qu'un nommé Bâtisse', capitaine des gardes de l'archevêque: de Bordeaux^, général de l'armée navale du Roi , avoit entièrement gagné les bonnes grâces de ma belle-sœur par sa complaisance et ses présens, et ensuite celles de sa fille par son adresse et la facilité que la mère lui donnoit de l'entretenir. Ce changement, que j'appris encore d'ailleurs, ne put chasser ma passion; mais le juste déplaisir que j'en ressentis eut assez de force pour m'ôter le dessein d'épouser celle qui en étoit l'objet. Je résolus seulement d'empêcher que celui qui avoit été cause de mon chagrin ne la possédât jamais, et après cela, de lui laisser la liberté de suivre la première inclination qui lui viendroit.
J'allai voir mon firère, qui étoit à Paris, et à la première occasion que j'eus de parler en particulier à sa belle-fille, je lui dis que je me plaignois plus de moi que d'elle, puisque son premier changement auroit dû m'épargner le dé-
1. Il servoit en 1637 ^us le comte (THarcourt. Il eut, dit la Gazette, la jambe rompue en deux endroits à Pattaque de 111e Sainte-Marguerite.
2. Henri d'Escoubleau de Sourdls, archevêque de Bordeaux le 17 août 1630, général de Parmée navale en i6}6^ mort le 18 juin 1645.
146 MÉMOIRES DE CaMPION.
jours chez le sieur du Parc, mon oncle. Après que j'y ftis arrivé , mon frère retourna auprès du comte de Soissons à Sedan , pour aller de là à Bruxelles >, négocier de sa part le traité qu'il fit bientôt avec le roi d'Espagne. Cela fit revenir ma belle-sœur, incontinent après Pâques, à Vert, village qu'habitoit le sieur du Parc. Je voyois tous les jours sa fille , pour laquelle je conservois mon ancien attachement, mais non le dessein de l'épouser, quoiqu'elle témoignât le désirer, sa légèreté m'en ayant totalement ôté la pensée. Les inquiétudes que me donnoit cette passion sans nulle visée me firent prendre une résolution tout-à-ftiit étrange pour un amoureux : ce fut de chercher les moyens de marier celle qui causoit toutes mes sollicitudes, pour, après, ne la plus voir que par hasard. Je fondai ce plan sur la réflexion (jue , quoique je ne désirasse plus d'être son mari , je ne laissois pas d'éprouver, malgré moi, une passion violente, à laquelle l'état libre où elle étoit servoit, malgré moi, de nourriture. Je crus avec apparence que sitôt que je la verrois possédée par un autre , le dégoût et la raison chasseroient une affection si préjudiciable à mon repos. Ces considérations me décidèrent à chercher cette médecine, quoique je jugeasse assez que les commencemens seroient pleins d'une violente amertume.
J 'a vois un parent assez riche, bien fait et trèsaimable, qui voyoit souvent mademoiselle de Fontaine et se piaisoit avec elle , à caus« de la
I . Voir les Lettres d'Alexandre de Campion à la fin du volume.
Année 1641. 147
vivacité de son esprit, qui avoit des charmes tout particuliers, sans néanmoins avoir d'autre pensée que celle de se divertir, tant parce que le cardinal de Richelieu , près duquel il avoit été nourri, vouloit qu'il fût d'Emise, et lui promeîtoit de ^ands avantages en cas qu'il embrassât cette profession, que pour ma considération, me croyant toujours occupé d'un projet de mariage. Je jugeai ce gentilhomme, appelé le sieur des Resvmtes ', fort propre à faire réussir mon nouveau dessein, parce que je savois cju^il plaisoit assez à la demoiselle, et que son bien, sa naissance et sa personne ne pouvoient inspirer d'éloi^ement ni à ma belle-sœur ni à mon frère. Un jour que des Resvintesme faisoitla guerre sur ma passion, je répondis que pour lui prouver qu'elle n'étoit pas aussi violente qu'A s'imaginoit , j'étois prêt à lui céder mes prétentions. Il repartit en raillant ; mais moi, poursuivant sérieusement mon discours, je l'assurai que je ne pensois plus à ce mariage, et lui fis voir ensuite que le parti étoit très-avantageux pour lui , quant à la fortune et à la personne. Il en convint; mais il ajouta que deux choses le retenoient : la crainte qu'on ne le voulût pas écouter, et que son père ne refusât son consentement, dans l'espoir que le cardinal l'enrichiroit par la soutane. Je me chargeai de lever la première de ces difficultés, en le faisant agréer par la demoi-
I . Alexandre de Campion nous apprend qu*il étoh proche parent de Pévéque de Beauvais, Potier de Blancmesnil , à qui il paroit s'être attaché après la mort de Richelieu. Il lui écrivit en août 1643 après l'arrestation du duc de Beaufort pour rengager « à prendre le chemin des Revintes. » Voir là Lettre 79 à la fin du volume.-
Année 1641-42. 151
cevoir ses soupçons; mais je résolus, sitôt que l'affaire seroit conclue, de prendre congé de tous deux pour ne les plus revoir, espérant guérir ainsi cette importune passion, et pour qu'on ne crût pas que j'eusse contribué à ce mariage par des vues malicieuses ou détournées; ce qui étoit loin de ma pensée. Quand il en fut temps, je les
Î)ris l'un et l'autre devant la dame de Baiileul ', eur parente et la mienne, et leur dis que la chose que j'avois ménagée étant signée, j'allois m'éloigner d'eux pour quelaues années, afin d'ôter matière à penser, que, dans une affaire où je n'avois agi que pour leur commune satisfaction, j'y eusse mêlé quelques vues d'un intérêt répréhensible, et que je prenois congé d'eux en les priant d'aimer un homme qui avoit négligé son avantage pour ne s'occuper que du leur. Des Kesvintes me dit tout ce qu'il put pour me faire changer, ayant, nonobstant les soupçons qu'il avoit eus, une véritable amitié pour moi, qui augmenta encore en voyant, par cette dernière action, que j'avois agi en homme désintéressé.
I . U y a une lettre d'Alexandre de Campion à M. de Baiileul. C'est la 89e. Il paroît (^ue les rapports entre les deux familles étoient habituels et intimes; car M. de Baiileul figure dans les Entretiens de Tabbé de Campion sous le nom de CritobuU. Mais qui étoit-il ? On comptoit deux branches principales de la maison de Baiileul en Normandie , celle de Bellengreville et celle de Cantelou. A laquelle appartenoit-il ? L'abbé de Garambourg dit qu'il étoit le père du feu marquis de Vignaux. Nous trouvons bien en effet dans la Gazette un marquis de Vignaud qui avoit une compagnie dans le régi> ment de Bouillon-cavalerie et qui « fit des merveilles à la tête d'un escadron au combat de Sintzheim , ayant soutenu trois fois le choc des ennemis sans avoir été rompu , » ^o juin 1674 ; mais c'est tout ce que nous avons pu savoir.
152 MÉMOIRES DE CaMPION.
Comme je le vis s'opiniâtrer à me retenir, je lui dis que s'il ne me vouloit laisser partir pour son intérêt,» il le souffrît pour le mien et pour mon repos, que je ne trouverois que dans l'éloignément et les voyages. Il consentit enfin à ce que je voulus et mademoiselle de Fontaine aussi, son esprit léger la faisant résoudre facilement à tout. Bientôt après mon départ, ils consommèrent leur mariage, et restèrent ensemble assez heureux quatre ou cinq ans, après lesquels il fut tué en Flandre au service du Roi'. Elle resta veuve avec quatre filles, et je l'ai fort peu vue depuis, quoique six mois d'absence m'eussent si bien guéri qu'il m'eût été alors bien plus mal-aisé
I. Le mariage de des Resvintes et de mademoiselle de Fontaine a fourni le sujet du 7e Entretien de l'abbé de Campion qui est intitulé Du mariage. Les interiocuteurs sont Ézicrate (Alexandre deCampion), Phronimon (Henri), Apiste (Du Troncé, beau-frère d'Alexandre) , Gamopion (des Resvintes), Agathbte (l'abbé de Campion). Les premiers étoient réunis chez Ézicrate quand le dernier y entra. « Phronimon m'ayant apperçu courut à moi et me dit tout bas : a Venez; il y a ici place pour vous. Le jeune homme que vous voyez est Gamopéon, l'un de mes amis, que j'ai embarqué à rechercher Eugénie, en sorte qu'il en est venu faire compliment à Ézicrate , beau-père de sa maîtresse. — Quoi , lui dis-je, cette Eugénie dont vous paroissiez si épris, ces jours passés ? Est-ce qu'elle a perdu en si peu de temps ce qui vous la rendoit aimable, ou bien qu'elle a sitôt méconnu votre mérite? — Qu'il vous suffise, dit Phronimon, que si j'y prétendois, |e n'y embarquerois pas un autre, et que si fy avois aussi reconnu des défauts considérables , je n'aurois pas choisi un de mes meilleurs amis pour en faire une dupe. »
Ajoutons , pour montrer combien est fidèle dans tous ses détails le récit de Henri de Campion, que, dsinsV Entretien j Gamopéon éprouve les sentiments d'un amant passionné pour Eugénie.
Année 1642. 153
d^avoir de l'amour pour elle que je n'avois eu de peine à perdre ma passion.
Au commencement de 1 642 , après avoir servi le Roi dans ses armées dix années sans interruption , les trois premières dans de nouvelles troupes d'infanterie, et les sept autres dans le régiment de Normandie, y faisant au commencement la fonction d'enseigne, puis de lieutenant et suppléant le major, je partis de chez le sieur du Parc pour aller à Paris, d'où incontinent après je me rendis à Saint-Germain, pour demander permission au Roi de vendre ma charge; ce ^u'il m'accorda aussitôt, la mort du comte de Soissons levant les difficultés qu'il avoit faites. Il me voulut obliger à prendre une compagnie de cavalerie; mais je le remerciai avec le respect que je devois , parce que mon frère, qui , après la bataille de Seaan , s'étoit s^ttaché au duc de Vendôme', m'avoit quasi engagé à faire la même chose avec le duc de Beaufort, son fils^. Nous allâmes à Vendôme , où étoit la duchesse ) avec les ducs de Mercœur^ et de Beaufort ses fils, et mademoiselle de Vendôme $ sa fille. Le duc son mari étoit retiré en Angleterre, parce que le cardinal de Richelieu l'accusoit de l'avoir
1. césar, duc de Vendôme, fils légitimé de Henri IV et de Gabrielle d'Estrée, mort le 22 octobre 1665.