‹ Mémoires de Henri de CampionChapitre 39 sur 151 · Claude le Bouthillier, surintendant des finances · texte numérisé non relu

Claude le Bouthillier, surintendant des finances

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dôme , son père , revenu à la Cour, comme tous les exilés, pendant la maladie du Roi.

La duchesse de Chevreuse ' revint aussi de Flandre. Comme on ne Pavoit exilée qu'à cause de la Reine, ayant toujours été sa principale confidente , l'on croyoit qu'elle la gouverneroit ; mais la duchesse, pour avoir voulu demeurer unie avec le duc de Beaufort et ses anciens amis, se perdit avec eux; car le cardinal Mazarin avoit si bien su gagner la Reine par son adresse, que le lendemam qu'elle fut déclarée régente elle le nomma son premier ministre , et lui en bailla le brevet, sans en parler au duc de Beaufort ni à ses anciens confidens, lesquels jugèrent bien que c'étoit leur ruine ; mais il étoit trop tard pour y donner remède. Le Duc fut encore deux mois sans perdre espérance , pendant lesquels il vivoit avec la Reine d'une manière qui achevoit de le ruiner auprès d'elle , témoignant trouver à redire à toutes ses actions , et lui baillant de continuelles attaques de son changement , d'autant qu'ayant toujours été dans ses intérêts et des mieux auprès d'elle, il ne le pouvoit supporter. A la fin, la duchesse de Chevreuse et lui se voyant entièrement décrédités par les mauvais offices du cardinal Mazarin , unique cause de leur malheur, ils conçurent contre lui la plus forte haine. Elle se trouva partagée par la aùchesse de Montbason, le sieur de Beaupuis 3, guidon des gendarmes du

1 . Marie de Rohan-Montbazon , veuve du connétable de Luynes et femme de Claude de Lorraine, duc de Chevreuse.

2. Il étoit fils unique du comte de Maillé, dira Campion un peu plus loin. Arnaud le Dangereux , seigneur de Beaupuy, en Gascogne ou mieux peut-être en Languedoc , avoit

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Roi et l'un des confidens du Duc, et par mon frère, que la duchesse de Chevreuse, quil'aimoit beaucoup • , avoit donné quelques mois auparavant à la Reine, après qu'il eut quitté le duc de Vendôme, qui, pour cela, lui en voulut toujours mal depuis, quoiqu'il y eût consenti. Ils songèrent à se défaire du cardinal ; dessein premièrement concerté entre les deux duchesses et le duc, qui le communiqua ensuite à Beaupuis et à mon frère, lesquels Tapprouvèrent, le premier croyant que c'étoit pour lui le chemin d'arriver à de plus grandes charges, et mon frère y voyant l'avantage de madame de Chevreuse, et par conséquent le sien. Ils demeurèrent d'accord qu'il falloit me communiquer le projet , pour chercher avec moi les moyens de l'exécuter; ce que le duc de Beaufort fit, comme je le vais raconter avec toutes les circonstances de cette entreprise , qui

pris le titre de comte de Maillé après avoir épousé Marguerite Hurault, fille de Philippe Hurault, comte de Chiverni et de Limours, qui avoit eu les seigneuries de Maillé et de Rochecorbon pour les conventions de son premier mariage avec Guy de Laval, marquis de Nesle, comte de Joigny et de Maillé, etc., gentilhomme de la chambre du roi et capitaine de cinquante hommes d'armes.

I. Voir la Lettre J4 d'Alexandre de Campion au comte de Soissons à la fin du volume.

Le cardinal Mazarin a écrit sur son ^e Carnet y août 1643 : « Visita di Campion afFettionatissimo ai la dama. »

Et on lit dans une lettre du P. Carré, dominicain, de la fin de 1643 : c( La nuit, MM. le prince de Guise et de Beaufort et Campion alloient chez madame de Chevreuse. Elle souvent quittoit ces deux princes et s'enfermoit en particulier avec Campion dans sa chambre. Souvent elle sortoit , la nuit à onze heures, en carrosse et alloit par la ville, accompagnée de ces princes et de Campion. » Madame de Chevreuse et madame de Hautefort, par M. Cousin.

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m'a causé de si longues peines, quoique j'aie agi avec tant de sincérité et de justice. Je crois néanmoins que le dessein du Duc ne venoit pas de son sentiment particulier, mais des persuasions des duchesses de Chevreuse et de Montbason, qui avoient un entier pouvoir sur son esprit, et une haine irréconciliaole contre le cardinal. Ce qui me fait penser ainsi , c'est que pendant qu'il fut dans cette résolution, je remarquai toujours qu'il y avoit une répugnance intérieure qui, si je ne me trompe, étoit emportée par la parole qu'il pouvoit avoir donnée à ces dames.

Le duc de Beaufort ayant définitivement résolu avec le sieur de Beaupuis et mon frère d'ôter du monde le cardinal Mazarin, m'envoya quérir un matin de chez Prudhomme, baigneur, où il logeoit : c'étoit vers la fin du mois de juillet. L'étant venu trouver, il me tira à part et me dit que la connoissance qu'il avoit de mon affection et de ma probité l'ooligeoit à me donner une preuve de son amitié, qui me feroit voir que j'étois dans sa dernière confiance. Je repartis en peu de mots, selon ma coutume, que de quelque nature que fût la chose qu'il avoit à me communiquer, il n'auroit jamais sujet de se repentir de s'être fié à moi. Il appela ensuite Beaupuis, qui étoit seul dans la chambre avec nous, mais un peu éloigné, et me dit en sa présence qu'il croyoit que j'avois remarqué que le cardinal Mazarin rétablissoit à la Cour et par tout le royaume la tyrannie du cardinal de Richelieu, avec plus d'autorité et de violence qu'il n'en avoit paru sous le gouvernement de celui-ci ; qu'ayant entièrement gagné l'esprit de la Reine^

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et mis tous les ministres à sa dévotion, il étoit impossible d'arrêter ses mauvais desseins qu'en lui ôtant la vie; que le bien public l'ayant fait résoudre à prendre cette voie, il m'en instruisoit, en me priant de l'assister de mes conseils et de ma personne dans l'exécution. Fort surpris d'un si étrange dessein, je repartis que, lorsque je m'étois attaché à sa fortune, j'avois résolu de la suivre dans tous les accidens qui lui pourroient arriver, et de ne le point abandonner, quelc^ue parti qu'il pût prendre ; qu'en celui-ci, quelqu'mjustice qui m'y parût, je ne laisserois pas de lui faire voir qu'il n'avoit pas mal placé son secret. Beaupuis prit alors la parole pour représenter avec chaleur les maux que la trop grande autorité du cardinal de Richelieu avoit causés à la France, et conclut en disant qu'il falloit prévenir de pareils inconvéniens avant que son successeur eût rendu les choses sans remède. Je repartis que, quand même ce qu'il disoit des cruautés du feu cardinal seroit vrai , celui dont il s'agissoit avoit jusqu'à présent vécu avec tant de douceur qu'il falloit demeurer d'accord que , si nous le punissions , ce seroit des violences de son devancier, ou pour nous venger de ce qu'il étoit plus spirituel, plus politique et plus heureux que nous; que ces torts ne me sembloient pas mériter la mort, et qu'ainsi j'avouois nettement que je ne pouvois approuver la pensée qu'ils avoient de se rendre illustres par un assassinat ; que je me croyois obligé de dire mes sentimens au Duc , pour après le servir avec fidélité et en homme d'honneur. Mes raisons ébranlèrent ce mnce au point qu'il me dit de voir mon frère.

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qui savoit son dessein , et que nous vinssions ensuite le trouver ensemble. J'allai donc lui dire tout ce que je crus capable de le ramener à mon opinion. Il en parut touché, et assura qu'il m'aideroit à ôter au duc de Beaufort un projet que je trouvois aussi injuste qu'extravagant ; car comme je le leur dis encore aepuis à tous , quand même l'exécution de ce dessem eût été utile au public , ce que je ne pensois pas , c'auroit toujours été la ruine du Prince et de ceux qui y eussent participé, parce que, outre qu'ils auroient eu le Pape ' et la Reine pour ennemis irréconciliables , l'un pour l'intérêt de l'Eglise , et l'autre pour le maintien de l'autorité royale , et pour son ressentiment particulier, ils pouvoient s'assurer d'avoir tous les favoris et les ministres présens et à venir pour persécuteurs , y ayant apparence qu'ils croiroient utile à leur sûreté de punir des personnes qui tournoient à crime le créait , l'éclat et la bonne fortune, le cardinal n'en ayant point d'autres que ceux-là.

J'allai chez le Duc avec mon frère, pensant que la croyance entière qu'il avoit alors en lui le feroit changer d'opinion. Il le mena aussi-tôt dans la ruelle de son lit, pendant que je m'arrêtai un peu avec ceux qui étoient dans la chambre ; néanmoins l'envie que j'avois de faire changer le projet m'engagea à les quitter pour approcher du lit, et j'entendis mon frère qui étoît assis dessus avec le Prince, à qui il disoit, contre ce qu'il m'avoit promis, tout ce qu'il

I. Mafféi Barberin, pape depuis le 6 août 1623 sous le nom d'Urbain VIII.

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croyoit capable de lui faire hâter l'exécution de cette honteuse entreprise. Cela me toucha fortement, voyant bien que tous mes efforts seroient inutiles contre ces deux hommes, et particulièrement les deux femmes qui gouvemoient alors entièrement le premier. J'étois plus étonné de mon frère que des autres, lui connoissant des mœurs douces et une assez grande bonté naturelle. Je crus alors, comme j'ai toujours fait depuis, que la longue habitude qu'il avoit eue avec les factieux, pendant c[u'il étoit auprès du comte de Soissons, lui avoit, contre son penchant, inspiré le désir de voir toujours la Cour et l'État en troubles : il a donné depuis plusieurs autres marques de cette inclination, plutôt acquise" que naturelle. Cependant mes raisons éDranlèrent de telle sorte le duc de Beaufort qu'il me dit qu'il vouloit avoir l'avis de quelques personnes. Je crois que c'étoit celui des dteux duchesses. Il s'en alla faire sa conférence, après laquelle l'étant revenu chercher au même lieu, je le trouvai si bien confirmé dans sa première résolution qu'il me dit le soir en présence de Beaupuis qu'il étoit décidé à exécuter promptement ce qu'il m'avoit communiqué, et qu'ainsi il me prioit de ne plus lui opposer de raisons,, puisqu'elles seroient inutiles. Je répondis que , cela étant, je ne lui enparlerois plus, et leseryirois à son gré, mais qu'avant d'aller plus loin, je lui demandois deux choses : l'une , de ne pas mettre la main sur le cardinal, puisque je me tuerois plutôt moi-même que de faire une action de cette nature; l'autre, que s'il faisoit entreprendre l'exécution hors de sa présence, je

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ne me résoudrois jamais à m'y trouver, tandis que s'il y étoit lui-même, je me tiendrois sans scrupule près sa personne, pour le défendre dans les accidens qui pourroient arriver, mon emploi auprès de lui et mon affection m'y obligeant également. Il m'accorda ces deux choses, en témoignant m'en estimer davantage, et ajouta ^u'il se trouveroit à l'exécution , afin de l'autonser par sa présence. Je ne fis donc plus de difficulté d'y être moi-même, avec les réserves que j'avois raites. Il communiqua encore son dessein à deux de ses anciens et fidèles domestiques; l'un le sieur de Lié, capitaine de ses gardes, et l'autre le sieur de Brillet, son écuyer K

Nous demeurâmes tous d'accord qu'il falloit prendre le temps où le cardinal iroit par la ville; que le duc de Beaufort, avec ceux qui lui seroient nécessaires oour l'entreprise, feroit arrêter le carrosse et aonner le coup de la mort à son ennemi. Il alloit alors si peu accompa^é qu'il ne menoit que quelques bénéficiers et cmq ou six pages ou laquais ; de sorte que la chose auroit été facile, si le Duc, y devant être et n'étant pas de condition à attendre dans la rue ou dans les logis voisins de celui du cardinal sans donner de soupçons, ne l'eût, par cette raison, rendue moins aisée. Il fut résolu, après avoir bien raisonné sur ce sujet , que les sieurs de Lié et de Brillet, qui savoient le projet, et les

I . On verra plus loin qu'ils sont nommés tous deux dans les Carnets du cardinal Mazarin et dans les rapports de ses espions.

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matin dans des cabarets proche le logis du cardinal, qui étoit à l'hôtel de Clèves, près le Louvre, et que là ils attendroient de moi l'ordre de ce qu'ils auroient à faire ; que je serois toujours et Beaupuis avec le Prince , et que ceux qui savoient le dessein s'informeroient avec soin quand le cardinal sortiroit, pour en avertir le Duc ; enfin qu'on ajouteroit encore à ceux qu'on n'avoit pas mis dans la confidence, les sieurs d'Avancourt' et de Brassi, Picards, gens fort déterminés et intimes amis de Lié. L'on convint que je dirois à tous, de la part du Duc, que madame la princesse de Condé et madame de Montbason, ayant, comme il étoit vrai, un grand démêlé *, et la première annonçant qu'elle leroit faire affront à l'autre, le Duc vouloit toujours tenir un nombre de gentilshommes, avec chevaux et pistolets , en lieu où il les pût avoir à point nommé , pour s'opposer à ce dessein. Le Prince régla en outre avec Beaupuis, mon frère et moi , que quand on en viendroit à l'exécution, il ordonneroit à Ganseville et à Brillet de faire arrêter le cocher du. cardinal, et à Héricourt et à Avancourt d'aller chacun à une portière et de le tuer, pendant que lui-même seroit à cheval dans la rue avec Beaupuis , moi et tous les autres ci-dessus nommés autour de

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