C*étoit un cabaret
2. On lit dans le troisième Carnet du cardinal Mazarin : « M. de Bellegarde m'a 4it avoir su que si, en revenant de Maisons, je n'avois pas été dans le carrosse de S. A. R.,
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Pon avoit à craindre étant les gardes qui s'opposeroient peut-être à l'entreprise , qui ne pouvoit s'exécuter qu'en leur présence , à cause du peu de distance du logis du cardinal au Louvre, il se résolvoit à mettre dans sa confidence le deur des Essarts*, capitaine au régiment des Gardes y et absolument à lui, afin de choisir le jour de sa garde, et de le prier de commander à ses soldats que, quoi qu'ils vissent faire, ils ne s'en mêlassent pomt, et ne songeassent qu'à garder le Roi. Je ne pus ôter ce dessein au Duc,
M. de Beaufort, avoient exprès feint une querelle, pourquoi ils montèrent à cheval de grand matin ; et en même temps tous ceux de la maison en firent de même, feignant de les chercher pour trouver l'occasion de rencontrer Son Éminence, et pour ce sujet passèrent plus de dix fois dans la rue où demeiiroit mondit seigneur. » Avis touchant l'affaire de M. de Beaufort. « Le comte d'Orval a dit c^ue ses gens , trois ou quatre jours durant, avoient vu quinze ou vingt hommes armés de pistolets entre l'hôtel de Créquy et le sien, de sorte (}ue j'aurois été pris au milieu. » Troisième Carnet de Mazann.
I . « Nous avons vu très-assurément que les nommés Beauregard, Brillet, Fouqueret et Ganseville y étoient (à Anet), et vu Brillet, avec le baron Desessart, monter à cheval avec pistolets et fusil , étant à la chasse au chien couchant, d'où ils retournèrent à deux heures de là, et n'allant qu'à un quart de lieue d'Anet. Le baron Desessart l'a quitté six jours par mécontentement de l'avoir refusé d'un cheval de M. de Beaufort. » Avis touchant l'affaire de M. de Beaufort.
Des Essarts étoit de la branche de Lignières et de Maigneux. Lieutenant aux gardes en 1638, il se distingua dans le combat du 2 5 juin devant Samt-Omer. Il fut tué au siège de La Motte en 1645. « Le 18 juin, ceux de la ville tirèrent une volée de canon sur le régiment des gardes, à la tète duquel étoit le sieur des Essarts, qui le commandoit,... du-
3uel coup il fut tué sur son cheval. » Gazette^ extraordinaire u 24 juin.
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dinaire ' ; mais ce qui fait mieux voir que le cardinal étoit averti, est qu'il ne vint point au Louvre comme il avoit accoutumé, et que Ton dit tout haut qu'il s'agissoit d'une entreprise sur sa personne. Cela me fait tenir pour assuré, ne pouvant en soupçonner d'autres, (et paroissant assez par la suite des choses que le cardinal n'a jamais su les circonstances du complot, ni ceux qui en savoient le fond et qui y étoient employés), que le duc d'Epernon, qui n'avoit appris qu'en gros le dessein du duc de Beaufort, et ignorant ceux en qui il se confioit pour cette affaire, rapporta seulement au cardinal la proposition de madame de Chevreuse et ce qu'elle lui avoit appris, ce qui engagea le ministre à faire épier ce qui se passoit à l'hôtel de Vendôme, et à ne bouger de chez lui. Une autre raison qui me fait tenir cette opinion pour infaillible , est que le duc d'Epernon, qui alors n'étoit pas bien avec le cardinal, a depuis été tellement bien uni avec lui, que ce ministre a mieux aimé que la Guienne se révoltât que de lui en ôter le gouvernement, comme tout le conseil le vouloit, jusqu'à ce que M. d'Epernon lui-même, auand les choses ont été à l'extrémité, a demanaé ce changement pour son intérêt et sa sûreté 2. De
1 . « L'Argentière rencontra Beaufort et Beaupuy qui rentroient au Louvre , d'où le premier étoit parti au moment où la reine s'étoit retirée dans son oratoire ; TArgentière lui dit : Mon maître, il faut qu'il y ait quelque Querelle ; car j*ai rencontré quinze ou vingt gentilshommes a cheval , bien montés , avec des pistolets. » Beaufort répondit : « Que veux-tu que j'y fasse?» Troisième Carnet de Mazarin.
2. Le duc d'Epernon céda en 165 1 son gouvernement au prince de Condé, qui lui céda le gouvernement de Bourgogne.
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court et de Brassi qui s'en allèrent chez eux. La crainte que Lié, leur ami, eut qu'ils fussent pris ou dissent quelque chose de ce qu'ils sa voient, l'engagea à découvrir au duc de Vendôme le dessein du duc de Beaufort contre le cardinal Mazarin. Le prince me demanda alors ce que j'en savois, et que je ne pus dissimuler après l'aveu de Lié. Il manda à Avancourt et à Brassi de venir à Anet ; mais eux, qui avoient déjà été
aués pour TAngleterre sur un vaisseau qui les attendoit epuis trois semaines. » Quatrième Carnet de Mazarin. Un peu plus tard , le cardinal , mieux informé , écrit sur le même carnet : « Faire arrêter Campion et de Lié , qui ne sont pas partis de France. » Ses espions lui avoient en effet mandé dans le mois de septembre : « Campion sitôt averti monta à cheval , et de Paris s'en vint à Versailles où il fut deux jours .en attendant les ordres de M. de Vendôme... M. de Vendôme est parti d'Anet à cheval avec Beauregard et trois autres de ses gentilshommes pour aller parler audit Cam-
{)ion; et pour cela envoya devant ledit Beauregard trouver edit Campion en son logis à Vert, qui est à trois ou quatre lieues d'Anet , à une lieue à côté de Dreux , pour que ledit Campion eût à s*en venir aundevant de M. de Vendôme sur le chemin du rendez-vous, entre Anet et Vert; ce qui fiit fait; et là se parlèrent fort , M. de Vendôme, Beauregard et Campion seulement, les trois autres gentilshommes s'étant éloignés d'eux et n'étant pas de la conférence. Ledit Campion ne va point assurément à Anet, parce que M. de Vendôme craint que cela ne soit su... Ledit Campion est toujours en crainte. Il a conférence par lettres avec madame de Chevreuse. Il est toujours en visite dans le voisinage , tantôt d'un côté, tantôt de l'autre... M. de Vendôme envoya en grande diligence à cheval donner avis à Campion qu'il n'eût à se tenir en sa maison à Vert et qu'il avoit eu avis qu'il y avoit ordre à le prendre. Ce fut jeudi 2 3 septembre. Le courrier le trouva dînant avec sa femme et Beauregard. Aussitôt il monta à cheval avec deux de ses gens , chacun sur bons chevaux avec pistolets et fiisil... M. de Vendôme prend assurément grand soin de sa personne ; et dit-on que si on le prenoit , il feroit tous ses efforts pour le sauver. » Avis de
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gagnés par un nommé Boissi, gouverneur de Pontdormi < et attaché au cardinal , se firent prendre en chemin. On les mena à la Bastille, où ils déposèrent que je les avois fait* assembler plusieurs fois de la part du duc de Beaufort pour les intérêts de madame de Montbason , à ce (jue je leur avois dit ». Cela ne donnoit point matière dMnterroger le Duc, puisqu'ils avouoient qu'il ne leur avoit pas parlé; ainsi il n'eût pas
ce qui se faisoit et d'uoit à A net et touchant Campion. « Campion a été à Anet et y a couché. Il y arriva fort tard et monta à cheval de grand matin pour s'en aller. Il est toujours accompagné de deux de ses gens biens montés à l'avantage , avec deux pistolets et un fusil ; et il ne couche point deux nuits en un lieu, étant grandement dans Pap-
{)réhension. » Avis touchant l'affaire de M. de Beaufort. On it enfin cette note sur le troisième Carnet du cardinal : « L'évèque de Lizieux a dit que Campion s'étoit enfui sur un cheval de l'hôtel de Vendôme; qu'on avoit envoyé tout de suite un exprès à madame de Montbazon et que j'eusse à me garder mieux que jamais. » Voir les lettres 78 et 79d'Alexandre de Campion à MM. de Beaupuy et Des Resvintes.
i . Pont-de-Remy sur la Somme , élection d'Abbeville ; aujourd'hui canton d'Ailly-le-Clocher, arrondissement d'Abbeville.
Boissy étoit capitaine au régiment de Conty.
2. Il y a une lettre de Brassy, écrite de la Bastille, le 4 mars 1644, au cardinal Mazarin. Brassy demande qu'on ne lui fasse pas entériner une abolition au parlement « où il faut que je dise que je vous ai voulu assassiner ; ce qui sera enregistré et l'on verra tant que le monde vivra et qui m'attirera la haine de tous mes parents... De plus, monsei-
§neur, vous savez que ceux qui attentent sur les personnes e votre dignité sont inscrits sur le livre rouge et ne peuvent jamais, eux ni les leurs, espérer aucune grâce" du Saint- Siège; ce qui me fait supplier votre Éminencede commander que l'on me sorte d'ici sans caution , aimant mieux la mort que de perdre ce que je me suis conservé en vous sauvant la vie. » Madame de Chevreuse et madame de Hautefort, par M. Cousin.
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manqué de nier d'avoir donné les ordres que je leur avois portés de sa part. L'on connut alors que l'on ne pouvoit travailler à son procès avant ae me prendre , afin de trouver matière à l'interroger d'après mes propres dépositions, et de nous si bien embarrasser tous deux, que l'on pût découvrir le fond de l'affaire. La preuve de cette conspiration importoit essentiellement aU cardinal, qui, ne disant que de s'établir dans le gouvernement , et affectant de le faire par la douceur, avoit été assez malheureux d'être contraint, en débutant, de faire une violence contre un des plus grands du royaume , pour son intérêt particulier, sans qu'il parût nulle conviction qui l'obligeât à traiter le Duc avec cette rigueur. Le Cardinal, désespéré de ne pouvoir persuader les autres de ce dont il étoit entièrement assuré, avoit un grand désir de m'avoir entre ses mains ' . Il jugea néanmoins qu'il falloit me donner le
I. Le 16 avril 1644, le cardinal Mazarin écrivoit à Be> ringhen, alors en mission spéciale auprès du prince d'Orange: « On m'a donné avis que Brillet et Fouqueret, qui sont les deux personnes qui ont eu le plus de part dans la confidence de M. de Beaufort et auxquelles il s'est le plus ouvert dans la conspiration qui s'est faite contre ma personne, sont allés servir dans les troupes en Hollande, ayant pris de grandes barbes qu'ils ont laissées croître , afin de n'être pas connus , et qu'ils ont changé de noms , Brillet se faisant appeler La Perrière. Je vous prie de faire toutes les diligences possibles pour vérifier si cela est, et de donner ordre , quand vous reviendrez, à quelque personne confidente de veiller de près à leurs actions , parce que nous songerions au moyen de les avoir. » Madame de Chevreuse et madame de Hautefort, par M. Cousin. L'avis étoit faux; mais la lettre prouve combien Mazarin tenoit à avoir H. de Campion.
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temps de me rassurer, afin de me prendre avec plus de facilité.
Le duc de Vendôme, jugeant par ce qu'il avoit appris de Lié et de moi que de ma sûreté dépendoit celle de son fils, me pria de ne bouger du château , prenoit lui-4nême le soin de me fiure divertir et me traitoit d'une façon très-obligeante. Il fit aussi demeurer à Anet ceux qui avoient été de nos assemblées. Nous passâmes ainsi quatre mois pendant lesquels j'eus divers avis, par le sieur de Pihalière, capitaine des gardes du maréchal de la Meilleraye < et commandant de son régiment d'infanterie, mon ami particulier et qui avoit de bonnes habitudes à la cour, que l'on tentoit toutes sortes de voies pour me faire arrêter; il vint même à Anet pour me conter tout ce qu'il avoit appris sur ce sujet. J'en informai le duc de Vendôme; et comme je lui avois promis de faire tout ce qu'il seroit nécessaire à fa sûreté de son fils, il songea d'abord à me faire sortir de France; mais la crainte que cela ne fît croire le crime que tout le monde croyoit supposé, l'engagea à me faire rester, s'imaginant que j'aurois toujours le temps de me retirer s'il en étoit besoin. Dans ces circonstances, je songeai à achever le mariage dont j'ai déjà parlé, et que la prise du duc de Beaufort avoit retardé. C'étoitun projet de Ganseville, qui, ne faisant que de s'installer à son service et voyant que j'étois mieux avec lui que nul de ceux qui l'appro-
I . Charles de La Porte , marquis , puis duc de La Meilleraie, fait maréchal de France sur la brèche de Hesdin, le 30 juin 1639; né en 1602, mort en 1664.
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choient, s'imagina, par la connoissance qu'il avoit de mon humeur, que s'il pouvoit trouver les moyens de m'obliger, je le rendrois considérable dans la maison. Il connoissoit une demoiselle I de son pays, qui étoit le mien, et qu'un procès retenoit à Paris dans le temps que j'y étois moi-même. Elle n'avoit ni père m mère, et étoit entre les mains d'un onde, pauvre, oui avoit des fils en â^e , et intime ami de Ganseville, qui lui persuada si bien que je ferois leur fortune, qu'il eut autant d'envie que lui de conclure ce mariage, qu'il me proposa, en m'en faisant si bien connoltre les avantages que je résolus de m'en occuper, après avoir acquis la certitude que la demoiselle avoit plus de cent mille livres de bien présent. M'étant embarqué de la sorte , je gagnai si bien son affection que l'affaire alloit s'achever ouand le duc de Beaufort fut arrêté. Son oncle la ramena peu de temps après chez lui, son procès étant vidé. Je ne manquai pas d'écrire à l'oncle et à la nièce , qui , quoiqu'ils vissent ma fortune changée, ne laissèrent pas de demeurer dans les sentimens où je les avois laissés. Nous allâmes à la fin de l'année. Ganseville et moi, chez l'oncle , avec la permission du duc de Vendôme , qui eut cependant de la peine à l'accorder. Le succès de ce voyage fut tel que nous convînmes d'achever ce mariage incontinent après les Rois. Je retournai à Anet afin de donner ordre à tout ce qui étoit nécessaire pour cela.
1 . Henri de Campion la nomme plus loin. Elle s'appeloit mademoiselle Duquesne.
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Beaufort, le prévôt ménagea une intelligence avec une demoiselle de bonne composition , nommée la Le Bret , qui demeuroit à l'extrémité du bourg d'Anet. Ganseville et plusieurs gentilshommes de la maison étoient tous les jours chez elle; mais je n'y allois jamais, pour Taversion que j'ai toujours eue pour toutes sortes de débauches. Elle dit au prévôt qu'elle lui en livreroit aisément d'autres , mais que pour moi elle y voyoit de la difficulté , néanmoins qu'elle en chercheroit les moyens. Pour les trouver, elle dit à Ganseville qu'elle avoit une parente en religion qui devoit venir chez elle, et que pourvu qu'il voulût être discret , elle la lui feroit voir ; mais que comme elle craignoit madame de Vendôme , dont il connoissoit la sévérité en ces matières, elle ne vouloit point qu'il amenât personne que moi , dont tout le monde louoit la discrétion. II lui promit ce qu'elle voulut.
Le lendemain des Rois de l'an 1644, la Le Bret fit venir deux des plus belles et des plus débordées filles de Paris , fit cacher dans une de ses chambres hautes dix archers du prévôt , lequel convint d'être la nuit, avec cinquante autres et les chevaux des dix , dans un jardin derrière le logis, hors du bourg. Tout cela concerté, la Le Bret manda à Ganseville que sa parente étoit arrivée, et qu'elle l'attendoit. Il m'en parla aussitôt, et me pria d'y aller. J'eus assez de peine à le faire; néanmoins j'y consentis par complaisance et par curiosité. Nous vîmes cette parente prétendue, que nous trouvâmes fort belle; mais je connus bien vite , tant à ses yeux qu'à ses aaions , qu'elle ni sa compagne ne venoient point
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messieurs et les filles prêts à danser. Je leur parlai un moment, et me préparois à faire comme les autres, lorsque le fils du sieur de Beauregard, qui étoit page du Duc, vint demander une lettre que son maître lui avoit donnée à lire. Beauregard, à cause Qu'elle étoit importante, n'osa la bailler à son fils, quoique je le lui conseillasse : il se détermina à sortir fort fâché, et moi, par un mouvement qui ne partoit pas de ma volonté, je dis que je m'en allois. La Le Bret vint quasi jusqu'à la violence pour me retenir; mais cela fut inutile , et comme les archers attendoient qu'elle les allât avertir, et qu'elle n'en eut pas le temps, je sortis avec Beauregard et m'en retournai au château. Elle, voyant que nous étions partis, fut dire aux archers qu'ils se hâtassent pour prendre ceux qui étoient restés : ils la suivirent; et cette femme, appelant Ganseville à la porte de la salle, et lui faisant tourner le dos aux archers, leur donna moyen de le saisir. Trois ou quatre allèrent à Saint-Filbert lui commander, de la part du Roi, de les suivre; mais, quoiqu'il n'eût point d'épée, il se défendit si bien qu'après avoir été blessé en vingt-cinq endroits, on eut encore peine aie prendre, pour le lier sur un cheval en croupe derrière un arcber. Le prévôt vint en même temps; de sorte qu'on emmena Ganseville, Saint-Filbert , la Le Bret et les deux filles. Le bruit des coups que l'on tira sur le second fit que l'on nous vint avertir au château, où nous ne faisions qu'entrer, Beauregard et moi. Nous courûmes sur le lieu à pié , avec la plupart des gens de la maison; mais nous ne trouvâmes
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pour attendre ce aue les troupes du Roi auroient tait à Anet , afin de prendre ensuite notre résolution. J'écrivis à ma maîtresse le désordre qui étoit arrivé , la suppliant d'être constante , et de croire que si je voyois mon affaire sans remède, je lui ferois connoltre que ses intérêts m'étoient plus chers que les miens. Elle me fit une réponse tout-à-fait obligeante, et son oncle de même, m'assurant tous deux de ne jamais changer.
Pendant que nous étions dans la forêt de Breteuil, le sieur de Troisville', maréchal de camp et lieutenant des Mousquetaires du Roi, vint avec cette compagnie, les Gendarmes et les Chevaux-Légers, le réciment de Picardie et deux autres, investir le bourg et le château d'Anet. Le sieur de Basoche *, lieutenant des Gardes du corps du Roi, vint au château, et faisant tenir à la porte six gardes , demanda le duc de Vendôme , qui étoit sorti avec le duc de Mercœur, sur l'avis de l'arrivée des troupes. La Duchesse se présenta, et il lui montra un ordre qu'il avoit de nous prendre et de nous mener à la Bastille. Elle commanda au concierge d'ouvrir toutes les portes, et après nous avoir cherchés inutilement, l'on alla dans la prison du bourg, prendre un valet-de-chambre que j'y avois fait mettre deux mois auparavant, parce que m'ayant volé vingt-deux pistoles qu'il avoit
1. Armand-Jean de Peyre, comte de Troisville, plus communément appelé Tréville. U étoit capitaine>lieutenant des mousquetaires Au i oaobre 1634 et maréchal de camp du 2 $ décembre 1 6"^ $ .
2. Il avoit fait les fonctions de capitaine aux obsèques de Louis XIII , en l'absence du comte de Charost. Gazette,
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Brieux, aille de Bréhat S appartenant au duc de Vendôme, d'où nous passâmes à Tile de Jersei, dépendante de l'Angleterre, et assez proche des côtes de Normandie. Le gouverneur de Jersei, qui étoit vice-amiral d'Angleterre, nous reçut fort bien , et nous assura de sa protection. Il s'appeloit Carteret, homme d'une haute estime et trèsrzélé pour son roi , qui en ce temps-là disputoit encore sa couronne contre ses sujets rebelles. Carteret avoit ôté cette île aux parlementaires, et la tenoit pour le roi Charles 1er, sans opposition. Je fis si grande amitié avec lui, que nous mangions presque toujours ensemble.
Il avoit une femme tort aimable et très-sociable avec laquelle j'avois souvent de douces et honnêtes conversations. Je passai dans les pays étrangers les années 1644 et 1645, et pendant eue je fus à Jersei je fis venir de France quantité ae bons livres auxquels je donnois la moitié du temps; l'autre, je l'employois partie avec le gouverneur, sa femme et ceux qui étolent conversables, et le reste à la oromenade le lonç de la grève, ou dans les rocners solitaires qui environnoient ma demeure , laquelle , tournée vers la mer, me donnoit la vue sur ce vaste et changeant élément.
Je voyois en repos la tempête comme la bonace. Je trouvois en ce lieu belle matière de pen-
1. Sur les côtes de la Manche, à 50 kilomètres N. N. 0. de Saint-Brieuc et 10 de Paimpol. C'est aujourd'hui une place de guerre de quatrième classe. La commune de Brehat, qui se compose de plusieurs petites tles , fait partie du canton de Paimpol, arrondissement de Saint-Bneuc, département des Côtea-<Itt-Nord.
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let et deux autres dans le même cas, dont étoit Héricourt, me vinrent joindre, et me dirent u'en l'état qu'étoient les affaires de la ttiaison e Vendôme , il ne falloit pas espérer de retour avant la majorité du Roi : c'étoit près de neuf ans à attendre, et je m'y résolus aisément pour mon particulier; mais je ne jugeai pas raisonnable que mademoiselle du Quesne, ma maîtresse, fit la même chose. Je lui avois tant d'obligations de sa bonne volonté , que je crus ne la pouvoir mieux reconnoître qu'en la portant moimême à ne pas passer sa jeunesse à attendre le retour d'un exilé. Mon frère le bénéficier, qui avoit plus de soin de ma fortune cjue moi , l'avoit vue depuis mon départ, et l'avoit trouvée d'une fermeté tout-à-fait généreuse. Elle m'avoit déjà assuré deux fois par ses lettres qu'elle ne changeroit jamais, et ses parens avoient fait de même, lorsque je pris la résolution de lui conseiller le contraire. Je lui écrivis une lettre qui fut approuvée de tous ceux qui la virent ; je n'ai conservé ni celle-là, ni quantité d'autres qui ne seroient peut-être pas tout-à-fait indignes d'être lues. La paresse de ne jamais faire de copie et de les envoyer toutes raturées , m'a causé cette perte. Je me rappelle qu'après avoir dit que j'avois appris quasi avec certitude que mon exil seroit de plus de dix années, je l'engageois de chercher avec un homme plus heureux le bonheur qu'elle ne trouveroit pas avec moi ; que je la priois de croire que ce conseil m'étoit fâcheux à donner, mais que l'affection qu'elle m'avoit témoignée m'y contraignoit ; que c'étoit une juste reconnoissance de ses bontés qui m'obli-
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ce prince et de la mienne ; je le savois gouverné par de jeunes valets qui, selon l'opinion commune , se maintenoient en ses bonnes grâces par des moyens honteux et infâmes. Je les avois toujours méprisés en France, sans que cela eût fâché le Duc, à cause que, n'étant point son domestique, il ne prétendit pas m'assujettir à faire comme les siens ; mais je jugeois que si je m'attachois à lui en des lieux où il n'avoit nul sujet de se contraindre, il voudroit que j'eusse commerce avec ses favoris, pour que cela aidât à autoriser sa façon de vivre, ou s'il ne m'y pouvoit résoudre, que je serois alors mal avec lui, et n'y aurois aucune satisfaction. Je considérai quç tous ses gentilshommes, et Beauregard même, avoient tait amitié avec les mignons pour se maintenir ; que je ne pourrois me déterminer à les imiter, le trouvant honteux et répugnant à ma manière d'être ordinaire. Je jugeai, d'un autre côté, que si je n'allois trouver le Duc comme il le souhaitoit, je serois hai de lui et blâmé de tout le monde , pour ne pas suivre les ordres de celui à qui seul je devois obéissance pendant la prison du duc de Beaufort. Cette considération, et la crainte d'être abandonné dans un temps où je ne me pouvois passer de la maison de Vendôme , me décidèrent d'aller à Genève contre mon inclination, avec le dessein de n'avoir aucun rapport avec les mignons du Duc, mais de vivre tort civilement avec eux, et de chercher à me divertir dans la société de Beauregard et des autres gentilshommes, sans me mêler de nulle autre chose.
Je partis de Jersei avec cette détermination
lui et qu'il ignorât mon dessein. Je fus plus de trois heures à combattre ma bonne fortune sans la pouvoir vaincre , à la vue de ses amis et des miens, qui ne pouvoient s'empêcher d'en rire. Enfin je perdis avec bien de la peine , quelques instants avant de partir. Je m'embarquai trois heures avant le jour, et abordai le matin à Coutainville, à deux lieues de Coutance, chez un gentilhomme que j'avois pratiqué pendant mon séjour à Jersei. J'avois mené dans mon vaiseau un cheval pour moi et un pour mon valet. Je traversai la Basse- Normandie sans passer par nulle ville, logeant toujours dans des villages écartés, et me rendis en quatre jours chez mon frère le bénéficier, avec lequel ma mère s'étoit retirée quelque temps auparavant, après nous avoir partagé son bien à mon frère aîné et à moi, ne se réservant que ce qui lui étoit nécessaire pour subsister le reste de ses jours chez son troisième fils, qui ne voulut rien du bien de mon père, disant qu'il en avoit assez. Le sieur du Parc, mon oncle, se trouva là avec ma mère , mes frères et mes sœurs , qui eurent une très-grande joie de me voir. Je me tins enfermé dans une chambre, et fis savoir à la duchesse de Vendôme et au duc de Mercœur, qui étoient à Anet, à trois lieues de là, l'ordre que j'avois du duc de Vendôme, afin de me charger de ce qu'ils auroient à lui mander. Ils furent fâchés de ce qu'il m'avoit fait revenir, craignant qu'il ne m'arrivât accident dans mon voyage. Ils m'informèrent que le Duc avoit été contraint de sortir de Genève, qu'il ne leur avoit point encore appris où il se nxeroit, et qu'en attendant qu'ils le sussent pour m'en instruire, il
212 MÉMOIRES DE CaMPION.
é^oît nécessaire qgue je me cachasse en quelque heu secret. J'avois prévenu leur volonté.
Ma sœur aînée avoit épousé, dix ou douze ans auparavant, le sieur de Vacueil ', vieux gentilhomme, cadet du sieur de MartinviUe, près de Rouen, homme riche de plus de quinze mille livres de rente en fonds de terre, et qui possédoit les plus belles maisons de la province. Il étoit mort et sa femme aussi, depuis deux ans, laissant cinq fils et cinq filles, dont l'alné ayant quasi tout le bien, à cause qu'il y avoit sept mille livres de rente en Picardie, du côté de la mère, et le reste étant en Normandie, il y avoit eu par-tout de grands avantages; ainsi les cadets et les filles ne pouvoient être riches. Cet aîné s'étoit marié, incontinent après la mort de son père*, à une fille de ville, qui, vivant fort mal avec la famille de son mari, avoit forcé ceux de ses frères et sœurs qui étoient en âge de chercher retraite hors de la maison paternelle.
Guillemotte-Magdelaine de Martinville, l'aînée
1. Charles de Martinville, sieur de Vacueil, Vascueil ou Vascuœil, fils atné du beau-frère de Campions étoit en 1671 tuteur des nobles enfans mineurs de ce dernier. Il signoit de Vaqueil. Au xiie siècle on écrivoit Vascoil. Vascuœil, paroisse de l'ancienne province du Vexin, est une commune du canton de Lyon-la-Forèt , arrondissement des Andelys , département de l'Eure.
2. N. de Martinville f marquis d'Estouteville , mort le 7 août 1668. Les Martinville s'appelèrent Le Pelletier jus-
u'en I $70f qu'ayant obtenu un quart de fief sur la paroisse e Martinville, ils obtinrent du roi Charles IX la permission d'en prendre le nom.
Martinville est une commune du canton de Dametal, arrondissement de Rouen. Son vieux château , encore en bon tt'dt'consenration, est figuré dans la Normandie pittoresque.
des filles, ne voyant point de maison où elle pût être plus honnêtement que chez son oncle de Vacueil, s'y étoit retirée en pension, et y avoit fait grande amitié avec ma sœur. En la voyant chez celle-ci quelques années auparavant, j'avois trouvé, comme tous ceux qui la connoissoient, que c'étoit la fille du monde qui possédoit le plus toutes les qualités que l'on peut souhaiter pour le mariage. Sa beauté étoit très-passable, sa taille belle et noble, sa douceur merveilleuse, sa bonté non pareille, sa conduite bonne, sa vertu entière , et son esprit judicieux. Elle n'avoit ni dans le visage ni dans le caractère cette vivacité qui charme la plupart des hommes ; mais si c'étoit une personne à ne les pas surprendre d'amour, elle leur inspiroit du moms toujours de l'estime et de l'amitié.
Je m'étois borné à ces sentimens pour mademoiselle de Martinville, jusqu'à ce aue, sur des baise-mains qu'elle me fit dans une lettre de ma sœur, peu avant mon départ de Jersei, je fis réflexion sur ses excellentes Qualités , et par un mouvement qui ne partoit ni a'amour ni entièrement de ma volonté , je résolus , si j'étois jamais en mesure de me marier à ma fantaisie, d'épouser cette demoiselle. Cette pensée m'occupoit au point que, lorsque je vis qu'il me falloit tenir quelque temps enfermé, je voulus aller chez mon beau-fi-èrp de Vacueil, quoique mes proches n'en fussent pas d'avis, à cause que sa maison étoit sur le grand chemin de Paris à Rouen, dans le milieu de la plaine du Vexin. Je finis par leur faire approuver mon dessein, sans leur en dire le motif, et me rendis une nuit chez ma sœur,
214 MÉMOIRES DE CaMPION.
OÙ je fus un mois à attendre des nouvelles du duc de Vendôme. Je passai tout ce temps caché dans une chambre, sans voir que mon beaufrère, ma sœur et mademoiselle de Martinville, à laquelle j'achevai de reconnoître tant de bonté, de véritable vertu , de complaisance pour moi et de soin de me distraire, que je me décidsd entièrement à ce mariage , si je me voyois jamais en état de la rendre heureuse. Je lui découvris mes sentimens, en lui faisant comprendre les difficultés de l'exécution, mais ^ue comme je croyois mon projet une inspiration d'en4iaut, sans mélange d'amour sensuel, j'espérois que Dieu acheveroit ce que je croyois commencé par sa seule volonté. Comme cette déclaration n'étoit pas commune, elle fut reçue aussi d'une manière conforme; mademoiselle de Martinville n'y répondit point avec cette feinte sévérité que les femmes ont coutume d'employer, ni avec ces apparences toutes contraires à leurs sentimens, et qui devroient, ce me semble, être bannies des discours de mariage, qui ne doivent avoir rien Que de solide. Elle dit qu'elle m'étoit obligée ae l'honnête affection que je lui témoignois; que SI elle se soutenoit, et que la situation de mes affaires changeât, elle me témoigneroit volontiers sa reconnoissance. Je ne lui demandai rien déplus, ne jugeant pas juste de l'engager à attendre la fin de mes voyaces, qui étoit si iacertaine. J'appris que le duc de Vendôme étoit à Saint- Gai en Allemagne, du côté de Constantz. Je pris con^é de celle pour qui j'avois une véritable amitié, avec promesse de lui écrire souvent.
Elle assura qu'elle en auroit de la joie, et me
Année 1644. 215
feroit réponse en m'apprenant les petites nouvelles qu'elle sauroit. Je m'acheminai par la Beauce à Sens, d'où, prenant par la Bourgogne , je passai la Saône à Châlons , et, traversant la Bresse, j'allai par Pont-d'Ain et les montages passer le Rhône de l'autre côté, pour éviter le Pas de la Cluse, où l'on s'informe du nom des voyageurs, et me rendis à Genève, où je sus que le duc de Vendôme s'étoit retiré à Venise; ce qui me mit dans un extrême embarras, à cause de la longueur du chemin, qui ne pouvoit se faire sans péril et grande dépense, ayant quantité de montagnes et de nvières fâcheuses à passer chez différentes nation"^, parlant la plupart la langue allemande que je n'entendois point, et les autres l'italienne, dont j'avois peu de pratiaue, n'ayant été dans ces deux régions qu'avec les armées françoises, sans avoir nul commerce avec les habitahs du pays. Néanmoins l'habitude de vouloir achever tout <^e Que je commence me fit résoudre , malgré ces difficultés, à continuer mon vo]^age, quoique, par un pressentiment qui ne paroissoit pas fondé en apparence, mais ^ue Dieu m'a toujours donné dans les fâcheux accidens qui me sont arrivés, je n'en espérasse nulle satisfaction.
Je pris un truchement à cheval qui savoit le pays, et avec lequel je fis marché à cinquante pistoles pour me mener jusqu'à Venise : un banquier de ma connoissance m'avoit répondu de lui. Je perdis un cheval avant que d'arriver à Genève, et le remplaçai; de sorte qu'en ayant encore deux bons pour mon valet et pour moi , je partis en cet équipage. J'allai à Lausanne,
2l6 MÉMOIRES DE CaMPION.
Morat, Soleure, Baden, Zurich, Coire, passa le dangereux lac de Wallenstat, le Rhin près de sa source, celles du Rhône et du Danube, les Alpes par .la Splugen, et entrai dans la Valteline, a'où, par Chiavenna, j'allai m'embarquer sur le lac de Côme, près le fort de Fuentes, et entrai ensuite dans le Milanois. J'allai de là par Bergame, Brescia, Vérone et Vîcence à Padoue, où je sus que le duc de Vendôme étoit parti de Venise pour aller demeurer à Rome. Mon voyage ainsi achevé avec mon truchement, il me restoit encore cent lieues à faire. J'avois déjà couru de grands hasards, particulièrement dans l'Etat des Vénitiens, tant par les bandits qu'à cause qfie c'étoit dans le temps que les Princes d'Italie, après avoir eu quelque temps la guerre avec le Pape, avoient fait la paix et licencié leurs troupes, dont la plupart des soldats étoient sur les grands chemins à commettre des vols et des assassinats continuels. Je résolus cependant d'achever ma route , n'^ ayant guère moyen de reculer. Je fus, par Rovigo et Ferrare, à Bologne, d'où je me mis en devoir de passer les Apennins pour
gagner Florence, où j'appris que le duc de Venôme , ayant eu défense du Pape d'entrer sur ses terres, parce qu'il avoit été autrefois accusé d'avoir attenté à la personne du cardinal de Richelieu, s'étoit mis sous la sauvegarde du grand-duc de Toscane ^ , qui l'avoit reçu de bonne grâce. Cela me donna une joie non pareille, tant parce que j'étois presque à la fin de mon argent, que fatigué comme un homme qui a été qua-