‹ Mémoires de Henri de CampionChapitre 63 sur 151 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

Les ennemis sont à Bray pour essayer de passer la rivière de Somme. Notre armée est campée à Popposite sur la montagne, à la portée du canon , et dans la résolution de les en empêcher : nous gardons deux moulins sur la rivière, .qu^ils ont déjà attaqués deux fois inutilement. Ils ont quarante pièces de^ canon en batterie qui tirent nuit et jour, soit* contre les moulins , ou sur ceux des nôtres qui vont dans la vallée entre les deux, où il n^y a de couvert qu'une grange, qui est déjà bien percée à jour; nous nous voyons distinctement, et nous sommes si près les uns des autres , qu'on se connoitroit bien. Ils défilèrent à notre vue en arrivant; leur armée est la plus belle du monde , et est com-

Î)osée de 32,000 hommes ou environ. Avant-hier e pauvre M. de Mata > fut attrapé d'un coup de canon dans le côté, comme il sortoit de carde d'un des moulins. Je revenois avec lui pour jouer une reprise de prime ; nous le mimes dans cette grange, où il me pria d'aller chercher un confesseur, et M. de Saint-Ybalt, son parent; ce que je fis ; le premier n'y alla pas sans peur. Il mou- , rut un peu après leur arrivée. Tout le monde

I. Henri Sicaire de Boiirdeilles, comte de Mastas. It commandoit une compagnie du régiment des gardes.

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Bray, ils mirent la nuit trente pièces de canon en batterie , et quatre mille mousquetaires à couvert d'une haie sur le bord de la rivière , et commencèrent la nuit à travailler à leurs ponts ; M . le maréchal de Brezay, que M. le Comte avoil envoyé avec quelques troupes pour observer leurs desseins , apprenant qu'ils passoient la rivière , envoya le régiment dfe Piémont pour s'y opposer; mais, outre que le canon et les quatre mille hommes tiroient continuellement sur eux , ils trouvèrent un bras d'eau étroit et non guéable entre la montagne et la rivière , ce qui les contraignit de s'arrêter, où ils demeurèrent, quoiqu'inutilement , à la merci des canonnades et des mousquetades. Cependant, M. le Comte ayant ordonné que toute l'armée le suivît, à la réserve de ce qui étoit en garde dans les moulins , il fut au galop avec ce qu'il avoit de gens auprès de lui , et arriva dans le temps que le régiment de Piémont étoit dans ce désordre; il me commanda d'abord de lui aller dire qu'il se retirât ; mais ce fut si tard, qu'il y avoit eu plus de la moitié des officiers et des soldats tués, et presque tout le reste blessés. M. le comte de Fiesque, le seul des volontaires de l'armée qui y fût, avoit un coup de mousquet favorable qui lui écorchoit le ventre. Je vous assure que je n'ai rien vu de plus terrible ni de plus pitoyable que de voir, trois cents pas durant, le chemin couvert de corps, de bras et de jambes entre lesquels il y avoit de nos amis; car, en se retirant, les ennenus tiroient sur nous comme au blanc , sans aucun péril pour eux; cependant nos troupes marchoient, qu'on mettoit en bataille à mesure

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qu'elles arrivoient, et M. le Comte faisoit dessein de défendre la montagne ; ce qui n'eût pas été impossible en remuant la terre toute la nuit

f)our se retraifther ; mais ayant appelé M. Dali^er, îeutenant de l'artillerie, pour savoir de lui ce qu'il avoit dans l'équipage, il déclara franchement qu'il n'y avoit ni pics , ni pelles, ni boyaux, enfin aucun des instruments nécessaires pour remuer la terre , et , qui pis est , point de poudre, ce qui fit résoudre la retraite pour la nuit. Cependant la cavalerie des ennemis passoit à notre vue , et ils commençoient à sonder le marais pour venir à nous , quand M. de Saint-Ybalt avança accompagné de tous les volontaires, du nombre desquels j'étois , et nous les repoussâmes jusques au premier ruisseau , ne manquant pas d'avoir une honnête décharge de mousquetades en revenant , jointe aux coups de canon qui ne nous étoient pas épargnés. Enfin nous délogeâmes hier au soir, M. le Comte marchant le dernier avec les volontaires ; nous sommes arrivés ici à soleil levant fort fatigués ; nous y passerons le jour, quoi qu'il puisse arriver. Cependant j'ai dompté une furieuse envie de dormir que j'avois , ayant été plus de trente heures à cheval , pour vous renare compte de tout fort en hâte.

De Rouy, ce 5 aoitst 1636.

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A LA MÊME

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