‹ Mémoires de Henri de Campion, nouvelle éd (volume 2)Chapitre 68 sur 231 · I. Le ij février · texte numérisé non relu

I. Le ij février

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Ma mère mourut le 26 octobre 165 1 , n'ayant auprès d'elle, de ses cinq en&ns, que mon frère le bénéfider. L'on m'avoit envoyé quérir, mais comme j'étoîs à quatorze lieues de Vert , je n'arrivai qu'après sa fin, quoique j'eusse fait grande diligence, tout malade oue j'étois. Elle expira avec des témoignages d'une rare tranquillité d'esprit, âgée oe sobcante^uit ans et près de neul mois. Cette perte d'une mère à laquelle nous avions tant d'obligations nous inspira les sen-* timens et les regrets les plus vife. J'écrivis le partage de ce qu'eUe laissoit, et mes frères le signèrent sans y rien changer. Nous avons jus<- (]^u'à présent vidé ainsi nos affaires, sans recounr à aucune autre entremise. En mon particulier, je n'ai eu jusqu'à présent nul procès ni démêlé d'intérêt. Ayant dès l'enfance l'équité pour fondement de mes actions, j'essaie toujours de pro* posier à ceux avec qui j'ai des affaires à réi^ler des choses si visiblement justes qu'ils auroient honte de ne les pas agnéer. Je ne niaise jamais, et suis si ponctuel à tenir ma parole que je ne pense pas qu'aucun homme puisse l'avoir fait plus religieusement, depuis les choses les plus importantes jusqu'aux bagatelles, et je souffrirois plutôt toutes sortes de maux que de m'écarter de cette exactitude : c'est la règle de ma vie, ainsi aue la volonté aue j'ai toujours eue et exécutée a'ètre bon fils, oon mari, bon père, bon frère, bon parent, bon ami, bon serviteur et bon maître. Je ne crois avoir jusqu'ici manqué à aucun de ces devoirs, et j'espère achever de même.

A l'époque de la mort de ma mère, la France entra dans les troubles qui suivirent la majorité

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du Roi, et conduisirent Louis de Bourbon, prince de Condé, à prendre le parti de l'Espagne. Le dpc de Longueville balança long-temps s'il se joindroit à ses intérêts. L'on se persuadoit si bien Qu'il le feroit, qu'on provoqua des assemblées ae noblesse pour s'opposer au dessein qu'on lui supposoit. Le Duc m'employa à les rompre, et j'y réussis si bien avec l'aide de mes parens et amis, que j'en rendis deux inutiles, et fis en sorte qu'il n'y en eût plus. Le Duc fut sur le point de se déclarer pour le prince de Condé; car dans le temps que le duc de Nemours amena une armée de Flandre du côté de Paris ' , en faveur du Prince, M. de Longueville m'envoya à Dreux pour essayer de mettre le gouverneur, mon parent, dans ses intérêts, et, à défaut de cela, de l'obliger à quitter sa place. J'agis avec tant de succès, qu'après lui avoir fait peur de l'armée du duc de Nemours, qui étoit proche, il se retira, voulant rester ferme dans le service du Roi. Je fis bailler aussi-tôt le commandement de la ville et du château à son frère , qui s'obligea par écrit de les garder pour le duc de Longueville, que j'allai retrouver à Rouen. Il avoit alors changé de projet, pour quelques mécontentemens qu'il eut des Princes, qui refusèrent de lui accorder des choses qu'il souhaitoit d'eux pour se déclarer. Il envoya à la cour le sieur de la Croisette^, qui négocia

. I. Leduc de Nemours passa la Seine à Mantes, avec son armée, le 5 mars i6j2.

2. Il avoit été nourri page du duc de Longueville, et^ii étoit devenu une manière de favori, suivant l'expression de mademoiselle de Montpensier. dans ses Mémoires, Il commandoit à Caen en 1650, lors de Pemprisonnement des

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si bien que le Duc s'en^gea entièrement datis les intérêts du Roi. J'ai toujours eu une telle passion pour le maintien des lois, que je ressentis'une extrême joie de cet arrangement, quoique je jugeasse que je ferois plutôt fortune dans l'autre parti.

Par son accommodement, le duc de Longueville leva un régiment de cavs^erie de douze compagnies, et un d'in&nterie de trente dont il me donna le commandement. Je procurai des compagnies à beaucoup de mes parens et amis. Lorsque le. régiment fut assemblé aux environs de Beauvais, il se trouva de quinze cents hommes. J'avois quitté ma femme et ma fille , qui avoit alors plus de trois ans et étoit la plus charmante créature qui fut jamais : je laissai encore deux fils et ma 'femme grosse. Nous attendîmes un mois beaucoup d'autres troupes aux environs de Beauvais, et le marquis d'Allembon^ devoit nous

• conduire, quand tout seroit en état, à l'armée du duc d'Elbeuf, qui étoit alors en Picardie. Allembon, profitant des désordres du royaume, tiroit de l'argent de Is^ plupart des bourgs et villages du pays pour les exempter dé logemens, et nous envoyoit aux lieux qui ne vouloient pas s'accommoder avec lui. Je ne sus ces choses que sur la fin de notre séjour. Après avoir été en plusieurs villages, il m'envoya ae Beauvais, où il se tenoit

princes; et V Apologie particulière pour M. de LonguevilU l'accuse d'avoir été in^èle à son bienfaiteur; mais il y a du

• métne temps une Réponse à une lettre écrite de Rouen sur un UbeUe intitulé : Apologie particulière, etc.

1 . Charles de Rousse, marquis d' Allembon. connétable hér*ditairedocomtéde Guines, maréchal decampdu i j févner 1652.

d'ordinaire, l'ordre d'aller à Saint*Leu, gros bourg à dix lieues de Paris sur la rivière d'Oise * . Je. m'informai du lieu, et Ton me dit que les habitans nous refuseroient, tant pour se fier à la force de leurs murailles, qui étoient bonnes,

âu'à cause qu'ils étoient très-mutins, et avoient epuis peu repoussé le sieur de la Salle >, souslieutenant des Gendarmes du Roi et lieutenantgénéral de ses armées, qui les avoit assiégés avec bien plus de troupes que je n'en avois et deux pièces de canon.

J'appris au vrai tous ces détails , qui m'inquiétèrent; mais comme j'ai toujours été exact à obéir à ceux qui ont eu droit ae me commander, je fis marcher le régiment jusque sur une hauteur d'où l'on découvre aisément S*ûnt-Leu, et sur laquelle ils pouvoient voir le corps en bataille. J'envoyai ensuite des officiers montrer l'ordre que j'avois. Les habitans les renvoyèrent avec menaces, et après avoir arboré un étendard sur leurs murailles, se mirent tous en armes pour les défendre. Sur leur refus de nous recevoir, je partageai le régûjient en plusieurs petits bataillons qui s'avancèrent contre le bourg, comme pour attaquer le côté qui regarde la plaine. Ils marchèrent sur une même ligne à cent pas de distance les uns des autres, jusqu'à la portée

1. Bourg avec un prieuré sur une colline au bord de POise, à huit kilomètres de Creil. On l'appelle aujourdliuî Saint-Leu d'Esserent, canton de Creil, arrondissement de Senlis.

2. Louis de Caillebot, marquis de la Salle, sous-lieutenant des gendarmes du roi le lo mars i6n et lieutenant^ général le lo juillet 16^2.

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du nious(}uet, qu'ils firent halte. J'en envoyai un à des maisons hors et assez proches des portes; nies hommes étoient à couvert par le moyen de ces maisons, peu éloignées de la rivière. Je me promenai ensuite à cheval avec quelques officiers, pour reconnaître le fort et le toible du lieu, et remarquai près de la rivière une petite poterne au-dessous de la porte près de laquelle étoit mon petit bataillon. Ce pomt me parut le plus favorable pour l'attaque, et fiaisant prendre de la paille aux soldats postés derrière les malsons dont j'ai parlé , ils marchèrent vers la grande porte, comme pour la brûler. En même temps )e mis pié à terre avec quelques capitaines et officiers, et, suivi d'un nombre de soldats d'élite armés de fusils, je m'avançai droit à la petite porte, jugeant que pour faire connoissance avec ce nombreux régiment il falloit que je me misse en avant à cette première occasion, pour donner bon exemple.

Lorsque je fus près de cette poterne, les habitans firent une aécharge, et leur commandant, qui s'étoit apperçu de mon dessein, vint avec les meilleurs de ses hommes pour tenir tète. J'ordonnai de rompre la porte, en même temps que mes soldats tiroient par des trous qui y étoient et blessèrent le commandant du lieu. La porte fut alors brisée, et vovant que l'affaire alloit à souhait, je me tins à rentrée et y mis un officier, craignant que les soldats, passant de force, ne tuassent tous les habitans, qui commençoient à s'étonner, et firent crier par un officier de la gamiscm de Senlis, que le sieur de Saint-Simon, gouverneur de la ville, avoit envoyé pour les

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assister, qu'ils étoient prêts à traiter avec le commandant. Je répondis qu'il pouvoit sortir sur ma parole ; ce qu'il fit pour me dire que je n'avois qu'à deAiander ce que je voulois d'argent pour ne point loger, et qu'il feroit en sorte que |e fusse content. Je repartis que je n'étois pomt homme d'intérêt, et que je désirois seulement entrer, suivant mon ordre. Il me représenta gue si j'entrois avec la quantité de monde que j'a- VOIS, la résistance que je venois d'essuyer, les blessures de plusieurs personnes et la nuit, car le jour commençoit à manquer, je ne pourrois peut-être empêcher la rume entière de Saint- Leu. Je dis que si je n'entrois point, tout le monde-croiroit que je ne l'aurois pu, et qu'ainsi j'entrerois; que pour la sûreté des nabitans, mon honneur et ma conscience y étant engagés, il ne s'en mît pas en peine. Il retourna par la petite porte dont j'étois le maître, et dit aux habitans ma résolution, à laquelle ils se soumirent, tant par l'épouvante où ils étoient qu'à cause de la blessure de leur chef.

Je remis le régiment ensemble, et après avoir dit aux capitaines qu'ils me répondroient de leurs compagnies, je les fis toutes marcher l'une après l'autre, les capitaines à la tête chacun de la sienne , les enseignes au milieu , 1« lieutenans à la queue, et les sergens sur les ailes. On fit défense, par un ban , à tous les soldats , sous peine de mort, de quitter leurs rangs jusqu'à ce qu'ils eussent leur billet de logement. Cet ordre , qui s'observa rigoureusement, sauva le bourg, et fut cause que l'on ne fit que ce qui se pratique dans les lieux où on loge de gré à gré. Le len-

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demsdn matin ^ l'on me vint avertir que les soU dats, incités, je crois, par des capitaines âchés de n^avoir rien gagné dans un endroit si riche en un temps où tout sembloit permis, avoient forcé Pabbaje , où l'on avoit retiré les meilleurs effets. J'y courus, comme il étoit nécessaire, et remis chacun en son devoir. J'avoue que beaucoup d'officiers me donnèrent plus de peine que les soldats; mais je pris les choses dételle hauteur qu'ils furent obligés, malgré leur avidité, de se contenter de vivre avec ordre et douceur. Le marauis d'Allembon arriva après que j'eus tout réglé. Je pense qu'il n'eût pas traité les habitans aussi bien que moi s'il se fût trouvé à l'attaque et à la prise du bourg. Nous y restâmes cinq ou six jours, et allâmes ensuite à Ciré, sous Marlou >, appartenant à la duchesse de Châtil- Ion ^, sœur du sieur de Montmorenci-Boutteville, et la plus belle dame de ce temps. Allembôn étoit mécontent de ce lieu, qui ne lui avoit pas payé quelque chose qu'il prétendoit dès l'année précédente, pour sa compagnie de cavalerie. Il nous y mena sans m'en dire le sujet. En arrivant, madfame de Châtillon vint lui parler, et se plaindre de la manière dont il en usoit. Elle lui fit offrir, je crois, cent pistoles par un gentilhomme : il les accepta; mais elle vint où j'é-

I. La terre^de Marlou, plus communément Mello^ est située entre Bcaumont-sur-Oise et Clermont en Beauvoisis.

a. Isabelle-Angélique de Montmorency-Bouteville, veuve de Gaspard de Coligny , duc de Châtillon, tué devant Charchton le 8 février 1649. Elle épousa , en 1664, Christiern- Lottis, duc de Meckelbourg-Schwerin. La terre de Marlou lui avoit été donnée par le prince de Condé.

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tois, disant qu'elle se consoloit d'en être quitte pour de l'argent. Je ne savois encore riien de la chose, dont je m'informai, et liû dis que je ne vouloîs point d'argent, ni assister ceux qui lui en demandoient, et allant à Allembon, je luirl»prochai qu'il nous vouloit faire venger ses querelles , où le Roi n'avoit nul intérêt , ajoutant que, hors le service de Sa Majesté, je ne reconnoisrsois point son autorité; que j^allois loger ailleurs^ et n'entendois pas qu'il prit rien. Cela le toucha sensiblement; mais après être entré en discours avec moi, j'accommodai l'affaire) à condition que nous ne logerions pas dans cette terre, qu'il n'auroit point d'argent, <jue madame de Châtii- Ion oublieroit ce qu'il avoit voulu faire, et lerd^ merderoit de la somme dont il quittoit ses ya&* saux à sa considération. Elle a publié deptâs comme je l'avois essentiellement c^ligée en cette occasion.

Ce fut en ce temps-là que le prince- de Condé prit Sainte- Ménéhould «, Bar-le-Duc^ Ligni, Commerci et Void en Barrois, ce qui obligea les généraux de faire joindre toutes les troupes pour reprendre ces places , quoique l'on fût à la Toussamts; de sorte que le duc d'Elbeuf, les maréchaux de Turenne, d'Aumont » et de la Ferté J se portèrent tous sur la frontière de Champagne ,

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