I. Le II juillet
pié et abandonna les lignes, où les ennemis ouvrirent aussi-tôt un passage pour leur cavalerie. Le sieur de la Motte étoit avec la sienne de l'autre côté, l'infanterie qu'il avoit ralliée et un renfort envoyé par le comte de Harcourt. Il vouloit tomber sur les Espagnols qui étoient le long des lignes; mais Marcin», colonel Liégeois, trèsbrave et fort expérimenté, lui dit que l'infanterie ennemie, favorisée par nos lignes, tueroit toute notre cavalerie sans que celle-ci pût l'enfoncer, et qu'il falloit attendre que les Espagnols s'éloignassent pour gagner la ville , entre laquelle et le retrancnement il y avoit une lieue de prairie unie où on les pourroit charger avec avantage. Le sieur de la Motte déféra à ce prudent avis. Peu après , Charles de la Gatta passa les lignes avec sa cavalerie et son infanterie , pour s'avancer vers Turin, croyant avoir tout gagné; mais dès qu'il fut au milieu de la prakîe, la Mofte tomba brusquement sur lui avec douze cents chevaux et autant d'infanterie, et mit d'abord en désordre ses troupes ^ qui ne s'attendoient pas à cette attaque. La Gatta se décida alors à s'approcher de la ville au. grand trot, après avoir ordonné à son infanterie de faire la même chose en longeant la contrevallation des François. Le sieur delà Motte, abandonnant la cavalerie, tourna aussi-tôt contre cette infanterie, dont la partie qui étoit dans la prairie fut taillée en pièces après une seule décharge. Le reste, qui s'étoit
I . Jean-Gaspard-Ferdinand , comte de Marsin , gentilhomme du pays de Liège. Ilfiit, en Guyenne, pendant la Fronde, un des chefis les plus acti& du parti des Princes.
134 MÉMOIRES DE CaMPION.
allemande , et avoit épousé depuis dix ans , pour mieux tromper le monde , une autre femme qo étoit la seule qui sût son secret. Au commencement on l'appeloit le capitaine Caporiy parce qu'on ne lui voyoit point de barbe. Elle avoh tué en duel , pour cette injure , un autre capitaine , ce qui la fit laisser en repos. Elle passoit pour un des meilleurs officiers de l'armée des Espagnols, qui, le lendemain de la sortie, envoyèrent réclamer instamment le capitaine Hendnch. On répondit, que l'on n'avoit fait prisonnier aucun officier, et on mena les ennemis examiner les morts , où leur surprise fiit étrange, quand ils reconnurent pour femme celui qu'ils avoient toujours cru un des plus braves officiers de leurs troupes. On leur rendit son corps : elle pouvoit avoir quarante ans. On a ajouté beaucoup de fables à cette histoire ; mais ce que j'en dis est la pure vérité , qui fait voir une grande chasteté dans cette femme , et une discrétion non pareille dans celle qu'elle avoit épousée.
Le prince Thomas et le marquis de Léganès trouvèrent une assez belle invention pour s'écrire. Ils firent faire des boulets creux, dam lesquels ils mettoient leurs lettres , et qu'on fermoit avec une cheville de fer à vis. Comme le camp du Marquis étoit à portée du canon de h place , ils avoient chacun en face les uns de! autres une pièce de canon, avec laquelle il:
tiroient à coups perdus lorsqu'ils se vouloien écrire. Nous appeilions cela leur courrier. L'ot prit deux de ces boulets , que la foiblesse de h charge empêcha de porter jusqu'à la ville. Quanc le prince Thomas jugea que le fourrage man-
Année 1640. 1^5
[ueroit à sa cavalerie , il résolut de faire un derlier effort avant que la disette mit les chevaux iorsd*état de servir; mais avant de rten entre- >rendre de sérieux , il fut presqu'un mois à tenter >resque toutes les nuits de fausses attaques ; ce )ui obligea le comte de Harcouft, qui savoit que es ennemis ne pouvoient plus guère tenir, à •aire coucher toute Tinfanterie dans les redoutes n le long des lignes ; nous rentrions le matin dans nos tentes pour nous reposer. Cela dura trente jours, au bout desquels l'infanterie se trouva si fatiguée, que tous les corps chargèrent le chevalier du Repaire ', capitaine, commandant le régiment de Normandie en l'absence du sieur d'Espanelle, qui ne servit pas cette campagne, de représenter au comte de Harcourt qu'une garde de cent hommes par régiment suffisoit pour arrêter le premier effort des ennemis, en prenant de bonnes mesures pour que le reste des corps arrivât promptement afm de la soutenir, et que si on enusoit autrement, il étoit impossible que la plupart de l'infanterie ne pérît dans les fatigues continuelles d'un si long siège.
Le général françois approuva cet arrangement, et n'envoya ce soir-là, pour la garde, que des hommes détachés; mais la même nuit, une fleure avant le jour, soit que les ennemis eussent ians le camp quelqu'un qui les avertît de ce qui j'y passoit, soit par un simple effet du hasard , Is tentèrent leuraemier effort. Le prince Thomas wrtit de la ville avec toutes ses troupes, et vint
I . Armand de Beaumont , chevalier du Repaire. Il étoit lapitaine dès 161 7.
i;6 MÉMOIRES DE Campion.
attaquer nos lignes et nos redoutes près du Valentin et le long du Pô, vers le pont de bateau par lequel nous communiquions avec les forts des Capucins, espérant, s'il s'emparoh de ce pont« joindre le marquis de Léganès^ qui marcha toute la nuit à travers les collines voisines du Pô, et où il étoit campé une lieue plus bas; mais comme il avoit un grand tour à prendre pour éviter nos forts et des défilés dimciles à passer, il ne put arriver à la vue du pont qu*au lever du soleil. Pendant sa marche, le prince Thomas, le croyant plus proche, attaqua nos lignes demi-heure avant le jour, après avoir £ait tiï'er successivement trois coups de canon pour avertir le général espa- ^oî. Ces coups, et la grêle de mousquetades qui les suivit, tirent mettre incontinent Tannée sur pié.
Notre répment se trouva prêt en un instant, et Roquesenières ' , maréchal de bataille , vint lui ordonner de marcher promptement vers le Vilenùn, pour s opposer aux ennemis. Ce lieu étant assez proche, nous y fûmes bientôt, et y irouii-àmes le iiicomte de Turenne à la tête de la cavalerie , et ralliant Pinfenterie qui avoit abandonné les redoutes et les lignes. Aussi-tôt qu'il nous apperçui, il dit à notre commandant d'attas^uer la n^^loute la plus voisine, d'où les ennemis faisoient grand feu, et qu'il nous soutien-
i . Lj J^c;T?^ dit qu'il mt tué d'un coup de canon dans ^>îtîe jrFjir^. vt II rut regretté, aioute-t-cUe , à cause de son cjurj^e. de sj rîdeîite et de son expérience. » Extraord. du î-i septembre 1^40. On ne doit pas le confondre avec l'offi- ^.«r itt Shè'.ne no.ti dont il est parlé dans une. note précédente.
Année 1640. 137
droit avec sa cavalerie, en attendant que les gardes et les autres corps fussent arrivés. C'étoh au chevalier de Sévigné, comme capitaine , et à moi, comme lieutenant, à mener les hommes détachés. Je me mis à la tète de trente mousquetaires, soutenus par lui avec cinquante; et à notre gauche Ivemaut ', lieutenant, et de Breuil, mon capitaine, avec pareil nombre d'hommes dans le même ordre. Le corps marchoit ensuite pour nous appuyer. Nous assaillîmes cette redoute de deux côtés, où les ennemis nous reçurent fort résolument; ils nous tuèrent d'abora la Forêt 2, enseigne, qui étoit avec moi, et plusieurs soldats; mais Sévigné, le Breuil, Ivemaut et moi, montâmes si vite chacun de notre côté, qu'ils se jetèrent dans la prsdrie vers leur armée, par une ouverture qu'ils avoient faite, et regagnèrent leurs troupes qui étoient en bataille derrière. Nous sortîmes aussi de la redoute après y avoir laissé un sergent avec quelques soldats, et rejoignîmes notre régiment, près duquel étoit le comte de Harcourt et toute sa cavalerie ?.
1 . Livernot et Lesse\'eraaut dans la Gazette. Il avoit été blessé le 19 juillet 1639 devant Salces; il le fat encore devant Coni le ( septembre 1641 . On le verra plus bas nommé dans une note avec Campion.
2. Campion a déjà dit qu'un enseigne du nom de la Forêt avoit été tué en 1637 à la prise de Lons-ie-Saulnier. Est-ce une erreur, ici ou là ? Ou bien y a-t-il eu deux la Forêt du même grade ensemble ou successivement ?
). La redoute fut prise le 14 septembre. « Les sieurs de Sévigny et du Breuil , capitaines, Campion et Livernot, lieutenants audit régiment , détachés avec cinquante hommes chacun , et soutenus par tout le corps, attaquèrent si vivement cène redoute, Tepée à la main, que nonobstant la fone résistance que firent les ennemis , qui témoignoient une ré-
l}6 MÉMOIRES DE CaMPION.
attaquer nos lignes et nos redoutes près du Valentin et le long du Pô, vers le pont de bateau pai' lequel nous comniuniquions avec les forts des Capucins, espérant, s'il s'emparoit de ce pont, joindre le marquis de Léganès, .
qui marcha toute la nuit à travers les collines voisines du Pô, et où il étoit campé une lieue plus bas; mais comme il avoit un grand tour à prendre pour éviter nos forts et des défilés difîiciles à passer, il ne put arriver à la vue du pont qu'au lever du soleil. Pendant sa marche, le prince Thomas, le croyant plus proche, attaqua nos lignes demi-heure avant le jour, après avoir fait titer successivement trois coups de canon pour avertir le général espagnol. Ces coups, et la grêle de mousquetades qui les suivit, firent mettre incontinent l'armée sur pié.
Notre régiment se trouva prêt en un instant, et Roqueservières », maréchal de bataille, vint lui ordonner de marcher promptement vers le Valentin, pour s'opposer aux ennemis. Ce lieu étant assez proche, nous y fûmes bientôt, et y trouvâmes le vicomte de Turenne à la tête de la cavalerie, et ralliant l'infanterie qui avoit abandonné les redoutes et les lignes. Aussi-tôt qu'il nous apperçut, il dit à notre commandant d'attaquer la redoute la plus voisine, d'où les ennemis faisoient grand feu, et qu'il nous soutien-
I . La Gazette dit qu'il fut tué d'un coup de canon dans cette affaire. « Il fut regretté, ajoute-t-elle , à cause de son courage, de sa fidélité et de son expérience. » Extraord. du 2j septembre 1640. On ne doit pas le confondre avec l'oflficier du même nom dont il est parlé dans une. note précédente.
Année 1640. 139
joints , se trouvèrent si pressés par leur grand nombre , qu'ils ne se pouvoient défendre. Cet inconvénient et l'épouvante les obligèrent à demander quartier. Nous primes tous les officiers, et le commandant se rendit à moi; mais craignant qu'on ne le tuât dans la presse, je le fis monter sur le parapet, d'où un de nos soldats le poussa malicieusement dans le fossé. Les nôtres lui donnèrent force coups après sa mort, sans que je le pusse empêcher, ce qui me donna un déplaisir très-sensible. Le comte de Harcourt nous crioit toujours que l'on ne fît point de quartier ; mais on ne laissa pas de sauver les officiers. Quand aux soldats, on les obligea de sortir de la redoute, et il les fit tailler en pièces par sa cavalerie. Comme on les t^oit , un de nos capitaines, appelé Charompré', en voyant un tout sanglant qui , échappé à quatre ou cinq soldats, essayoit de se sauver, courut l'épée à la main pour leur faire lâcher prise; le comte de Harcourt, poussant en même temps son cheval de ce côté, le capitaine s'arrêta, lui supposant la même intention; mais le comte aborda ce misérable, qu^il acheva en lui abattant la moitié de la tête. Cette action, que je ne vis pas, mais que l'officier me raconta presque aussi-tôt, nous parut indigne d'un Prince de si haute réputation. Je sais bien qu'il s'excusoit d'avoir fait tuer ces malheureux sur ce aue le prince Thomas étoit encore en bataille aevant nous ; mais
I . Roussel ne le nomme pas ; mais nous voyons dans la Gazette extraord. du 18 décembre, qu'il prit part aux opérations du siège de Tortone en 1642.
140 MÉMOIRES DE CaMPION. I
Pacte que je viens de rapporter ne pouvmtpar- i^ tir que de pure cruauté. Le prince Thomas etmt toujours dans la prairie à la vue de nos redoutes, mais sans oser tenter une nouvdle attaque avant Parrivée des Espagnols, parce qull crojoitqœ notre armée entière étoit là , quoique , jusqirftprès la reprise de la dernière redoute, il n'y eût d'in&nterie que notre r^^ent; mais incontinent après, les Gardes arrivèrent, et ensuite toute Tarmée. Le jour augmentant, le prince Thomas crut devoir se retirer, de péor de notre canon, et.parce qu'il ne voyoit point parottre le marquis de Légpuiès , dont nous découvrimes un quart-d'heure après l'avant-garde qui coiih mençoit à descendre les collines; mais quand les Espagnols nous virent en bataille près de notre pont et les Piémontois retirés , ils nrent la même chose; ce qui leur fut fadle, à cause des bds et des hauteurs.
Le lendemain , le prince Thomas, n'ayant plus de fourrages et que tort peu de vivres, parla de capituler; ce qu'il fit au bout de quelques jours, et il obtint une composition telle qu'il voulut. Je le vis sortir de la place à la tète de quinze cents chevaux et de quatre mille hommes de pié. Le comte de Harcourt et lui s'embrassèrent tout à cheval. Nous le saluâmes de la pique, comme s'il eût été notre général. Il se retira à Ivrée, qui étoit encore à lui, aus^ bien que Villeneuve d'Asti et plusieurs autres places. Turin se rendit le 24 septembre , après six mois de siège ou plutôt de blocus » . Le régiment des Gardes et le nôtre