La province dMvrée
^. Jules, depuis cardinal Mazarin.
142 MÉMOIRES DE CaMPION.
comme nous étions venus, après nous avoir fait souffrir long-temps un froid très-violent. Notre régiment retourna à Çuiers.
J*allai passer les Rois à Turin, où je reçus une lettre de mon frère aîné, qui me mandoit de venir à Paris, et m'assuroit que je ne resterois pas sans em{)loi. Cette espérance, jointe au déplaisir de n'avoir pas eu la compagnie du chevaber du Repaire, après avoir fait au dernier combat de Turin des choses dont toute l'armée parloit fort avantageusement, me fit songer à partir. Le Roi avoit répondu pour toute raison au sieur d'Espanelle, ^ui lui demanda la compajgnie pour moi, que j'étois frère de Campion qui étoit à M. le comte de Soissons et négocioit toutes ses af&ires. Cela me détermina à suivre le conseil de mon frère, et à vendre ma lieutenance, afin de chercher une autre voie honorable de faire fortune. Je pris congé du comte de Harcourt , et m'en revms avec plusieurs officiers de notre régiment, par Suze, le Mont-Cénis, la Savoie et Chambéri, à Lyon, et de-là à Paris.
J'avois une extrême impatience de savoir la cause du changement de ma maîtresse, à laquelle je m'étois lassé d'écrire, n'en recevant plus de réponse. J'allai en arrivant chez une de ses cousines-germaines, qui avoit quelque sorte de confidence avec moi sur cette affaire, quoig[ue je ne m'y fiasse pas entièrement. Elle m'avoit mandé à l'armée qu'elle me diroit la cause du silence de sa parente , mais qu'elle ne pouvoit l'écrire. Sur la prière de m'éclaircir sur ce point, elle dit d'abord c^ue mademoiselle^e Fontainese plaignoit que je lui écrivois des lettres trop libres. Je re-
partis que ce reproche m'engageoit à lui prouver par les siennes que les choses où elle trouvoit à redire n'étoient que des réponses à d'autres bien plus hardies. J'observai ensuite qu'il y avoit certainement des motifs qu'elle me cachoit. Elle répondit que pourvu que je l'assurasse de ne faire aucun bruit, elle me confieroit tout ; ce que je lui promis. Elle me dit alors qu'un nommé Bâtisses capitaine des gardes de l'archevêque de Bordeaux 2, général de l'armée navale du Roi, avoit entièrement gagné les bonnes grâces de ma belle-sœur par sa complaisance et ses présens, et ensuite celles de sa fille par son adresse et la facilité que la mère lui donnoit de l'entretenir. Ce changement, que j'appris encore d'ailleurs, ne put chasser ma passion; mais le juste déplaisir que j'en ressentis eut assez de force pour m'ôter le dessein d'épouser celle qui en étoit l'objet. Je résolus seulement d'empêcher que celui qui avoit été cause de mon chagrin ne la possédât jamais, et après cela, de lui laisser la liberté de suivre la première inclination qui lui viendroit.
J'allai voir mon frère, qui étoit à Paris, et à la première occasion que j'eus de parler en particulier à sa belle-fiUe, je lui dis que je meplaignois plus de moi que d'elle, puisque son premier changement auroit dû m'épargner le dé-
1. Il servoit en 1637 sous le comte d'Harcourt. Il eut» dit la Gazette, la jambe rompue en deux endroits à Tattaque de 111e Sainte-Marguerite.
2. Henri d*Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux le 17 août 1630, général de Tarrnée navale en 1636, mort le 18 juin 164$.
plaisir du second; que j'avouois ma foibiesse, | mais que j'espérois que ce seroit une correction ' pour le reste de ma vie. Mademoiselle de Fontaine voulut chercher à se justifier, mais elle s'en tira mal. Je lui dis que je la laissois libre de suivre à l'avenir ses penchans, mais que pour celui auquel elle avoit cédé à mon préjuoice, j'en empêcherois l'effet. Elle s'emporta contre moi avec assez de violence. Je ne répondis à cette colère que par une révérence fort humble, et allai chez Bâtisse pour lui faire tirer l'épée; mais je le trouvai malade d'une fièvre continue qui le mit si bas qu'il fut deux mois sans quitter le lit. J'en louai Dieu depuis, car j'appris qu'avant de s'embarquer à la recherche de mademoiselle dé Fontaine il avoit fait demander à mon frère si j'y pensois encore, protestant, dans ce cas, de n'y jamais songer. Mon frère répondit, quoiqu'il sût le contraire, que j'étois guéri de ma passion et n'avois plus nulle pensée pour ce mariage : il est clair qu'il le désiroit ainsi.
J'avoue que les procédés de mon frère en cette affaire et en plusieurs autres m'ont ôté toute la croyance que j'avois en lui et en son amitié, et fait éviter son commerce particulier, quoique je n'aie pas cessé de l'aimer. Ce qui me piqua encore contre lui , fut , lorsque je lui demandai , au sujet de la lettre qu'il m'avoit écrite en Piémont, à quel emploi il songeoit pour moi, la manière embarrassée dont il répondit, qu'avec le temps je n'en manquerois pas. Je lui repartis que j'étois bien fâché d'avoir, sur sa lettre, vendu mon équipage et pris congé de mes camarades, en disant que je ne reviendrois
Année 1641. 145
pas au régiment de Normandie , parce que, d'après cela, jen'osois y retourner dans la crainte que l'on ne se moquât de moi, pour avoir cru ^ des chimères. Je vis bien que mon frère étoit fâché de m'avoir fait venir, et qu'il m'avoit écrit trop légèrement, sur quelque vaine espérance de changement à la Cour touchant les affaires du comte de Soissons, de qui le traité pour demeurer quatre ans à Sedan finissoit en ce temps-là.- Quoi qu'il en soit, je fis demander au Roi la permission de vendre ma charge; mais comme le cardinal de Richelieu lui avoit déjà inspiré la pensée de ruiner le comte de Soissons, il répondit au marquis de Cinq-Mars', grand écuyer de France , qui lui parla pour moi , qu'il se garderoit bien de le permettre, puisqu'apparemment je ne voulois me défaire démon emploi au régiment de Normandie que pour aller trouver le comte de Soissons. J'assurai M. le Grand, lorsqu'il m'apprit la volonté du Roi, que j'allois chez mes parens, résolu d'y demeurer tranquille, après un traitement si étrange pour un homme qui avoit aussi bien servi que moi. Il répliqua que je prisse patience et me tinsse en repos pendant la campagne, parce que l'hiver il me répondoit que j'obtiendrois la permission que je demandois , et que même il leroit autre chose pour moi. Je le remerciai, en l'assurant de suivre ses sentimens, qui étoient conformes aux miens. Je me retirai en Normandie, où il y avoit trois ans que l'on ne m'avoit vu. J'étois presque tou-
I . Henri de Ruzé d'Efïiat , marquis de Cinq-Mars, grand écuyer de France , décapité a Lyon le 7 septembre 1642.
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ioars chez le sîear do Parc, mon onde, ^irès queî j las armé, mon firèrcretounia anprèsda cooite de Soissoos i Sédm, pour aller de là à BruxeUes ', négodcr de sa part le traité qaH fit biemdt aTec le roi d*Espagpie. Ccb fit revenir ma beile-SŒiir, incontinent anrès PJkques, à Vert, Triage quliaHtoit le sieur dn Parc. Je voyoîs tous les joors sa fille, pour laqpdle je conservois mon ancien attadKment, mais non le desein de Tépouser. quoiqu'elle témoignât le désirer, sa légèreté m'en ayant totalement M la pensée.
Les inquiétudes que me donnoît cette passion sans nulle visée me firent p ren dr e une résolution tout-à-£ût étrange pour un amoureux : ce ftit de chercha' les moyens de marier celle qui causoit toutes mes sollicitudes, pour, après, ne la |rfus voir que par hasard. Je vondai ce plan sur la réflexion que, quoique je ne désirasse plus d*ètre son man , je ne laissois pas d'éprouver, malgré moi, une passion \'iolente, àlaqudle l'état libre où elle étoit servoit, malgré md, de nourriture. Je crus avec apparence que sit6t que je la verrois possédée par un autre , le dégoût et la raison cbasseroient une affection si préjudiciable à mon repos. Ces considérations me décidèrent à chercher cette médecine, quoique je jugeasse assez que les commencemens seroientpleinsd'une violente amertume.
J 'avois un parent assez riche , bien bit et trèsaimable, qui voyoit souvent mademoiselle de Fontaine et se ptaisoit avec elle, à cause de la