LETTRE XVI
Les ennemis sont à Bray pour essayer de passer la rivière de Somme. Notre armée est i^ampée à i'opposite sur la montagne, à la portée ^u canon , et dans la résolution de les en em- "pêcher : nous gardons deux moulins sur la ri- ^ère, qu'ils ont déjà attaqués deux fois inutilement. Ils ont quarante pièces de^ canon en batterie qui tirent nuit et jour, soit* contre les moulins , ou sur ceux des nôtres qui vont dans la vallée entre les deux, où il n'y a de couvert qu'une grange, qui est déjà bien percée à jour; nous nous voyons distinctement, et nous sommes si près les uns des autres , qu'on se connoitroit bien. Ils défilèrent à notre vue en arrivant; leur armée est la plus belle du monde , et est com-
Î)osée de 32,000 hommes ou environ. Avant-hier e pauvre M. de Mata ' fiit attrapé d'un coup de canon dans le côté, comme il sortoit de garde d'un des moulins. Je revenois avec lui pour jouer une reprise de prime; nous le mimes dans cette grange, où il me pria d'aller chercher un confesseur, et M. de Saint- Ybalt, son parent; ce que je fis ; le premier n'y alla pas sans peur. Il mourut un peu après leur arrivée. Tout le monde
I. Henri Sicaire de Bourdeilles, comte de Mastas. il commandoit une compagnie du régiment des gardes.
î( Lettres
l'a regreiléj et j'ai peine à me remettre du plaisir que j'en ai eu.
Du camp de Bray,» 17 juillet i6}6.
Depuis ma lettre écrite , je vous dirai qu'un de nos moulins vient d'être emponé, ce c]u"il y avoit des régiments des gardes et de Piémont ayant été forcé. Mais quand tous les deux le seroient , nous nous allons retrancher sur la montagne, de telle sorte, qu'encore que nous n'ayons Sue sept ou huit mille hommes , il leur sera difciie de nous forcer. M. le Comte est bien résolu de les en empêcher, ei toute l'armée à son exemple ; je pensequ'ilsseront obligés de prendre une autre route. Je vous écris fort en hàie , c'est
fiourquoi vous excuserez bien le désordre de ma etue.
A LA MÊME
LETTRE XVIL
Mie comte de Fiesque allant à la Cour de la • part de M. le Comte porter les nouvelles de notre désordre , et du passage des ennemis au-deçà de la Somme, je crois devoir vous rendre compte en gros de la cause de leur avantage , qui va bien donner de l'épouvante à Paris. Comme nous étions attentifs à défendre ie passage de Bray, ainsi que je vous l'ai mandé par ma précédente , les ennemis visitoient la rivière de Somme, depuis Corbie jusques à nous, et ayant trouvé un lieu à leur gré à une lieue de
d^Alex. de Campion. 30^
Bray, ils mirent la nuit trente pièces de canon en batterie , et quatre mille moust^uetaires à couvert d'une haie sur le bord de la rivière , et commencèrent la nuit à travailler à leurs ponts; M. le maréchal de Brezay, que M. le Comte avoit envoyé avec quelques troupes pour observer leurs desseins , apprenant qu'ils passoient la rivière , envoya le régiment de Piémont pour s'y opposer; mais, outre que le canon et les quatre mille hommes tiroient continuellement sur eux , ils trouvèrent un bras d'eau étroit et non guéable entre la montagne et la rivière , ce qui les contraignit de s'arrêter, où ils demeurèrent, quoi» qu'inutilement, à la merci des canonnades et des mousquetades. Cependant, M. le Comte ayant ordonné (jue toute l'armée le suivît, à la réserve de ce qui étoit en garde dans les moulins , il fut au galop avec ce qu'il avoit de gens auprès de lui , et arriva dans le temps que le régiment de Piémont étoit dans ce désordre; il me commanda d'abord de lui aller dire qu'il se retirât ; mais ce fut si tard , qu'il y avoit eu plus de la moitié des officiers et des soldats tués , et presque tout le reste blessés. M. le comte de Fiesque, le seul des volontaires de l'armée qui y fût, avoit un coup de mousquet favorable qui lui écorchoit le ventre. Je vous assure que je n'ai rien vu de plus terrible ni de plus pitoyable que de voir, trois cents pas durant, le chemin couvert de corps, de bras et de jambes entre lesquels il y avoit de nos amis; car, en se retirant, les ennemis tiroient sur nous comme au blanc , sans aucun péril pour eux; cependant nos troupes marchoient, qu'on mettoit en bataille à mesure
;o6 Lettres
qu'elles arrivoient, et M. le Comte fEÛsoit dessein de défendre la montagne ; ce qui n'eftt pas été impossible en remuant la terre toute la ndt pour se retrancher j mais ayant appelé M. Dali^er, lieutenant de Fartillerie, pour savoir de lui ce qu'il avoit dans l'équipage, il déclara franche^ ment qu'il n'y avoit ni pics , ni pelles^ ni boyaux, enfin aucun des instruments nécessaires pour remuer la terre, et, oui pis est , point de poudre, ce qui fit résoudre ta retraite cour la nuit. Cependant la cavalerie des ennemis passoit à notre vue , et ils commencoient à sonder le mands pour «enîr à nous , quand M. de Saint-Ybalt avança aoa)mpafl;né de tous les volontaires, du nombre desquels j'étois , et nous les repoussâmes jusques au premier ruisseau , ne manquant pas d'avoir une honnête déchargé de mousquetades en revenant , jointe aux coups de canon qui ne nous étoient pas épargnés. Enfin nous délogeâmes hier au soir, M. le Comte marchant le dernier avec les volontaires ; nous sommes arrivés ici à soleil levant fort fatigués ; nous y passerons le jour, quoi qu'il puisse arriver. Cependant j'ai dompté une furieuse envie de dormir que j'avois , ayant été plus de trente heures à cheval , pour vous renare compte de tout fort en hâte.
De Rouy, ce 5 aoust 1636.
d'Alex, de Campion. 307
A LA MÊME