LETTRE XVIII
Nous sommes arrivés à Compiègne, Dieu merci , et sans avoir vu les ennemis qu'auprès de Noyon, que M. le Comte , ayant marché toute la nuit et une partie du jour à l'arrièregarde , enfin n'en pouvant plus , et se croyant en sûreté, entra dans Noyon après la moitié de l'armée , dans le temps que Jean de Vert vint charger notre arrière-garde avec six mille chevaux; mais M. de Beaufort s'y trouvant, il fit tourner les troupes et acquit beaucoup d'honneur. Nous n'étions pas plus de vingt volontaires auprès de lui, entre lesquels il y avoit trois ou quatre de ses domestiques; enfin nous arrêtâmes les ennemis, qui se retirèrent et nous laissèrent entrer dans Noyon ; ils brûlent et ruinent tout entre la rivière d'Oise et celle de Somme. Je ne sais s'ils attaqueront Corbie pour s'assurer un passage sur cette rivière , ou s'ils pousseront du côté de Paris. S'ils font le premier, c'est le plus sûr pour eux et pour nous : pour eux , se donnant une retraite , et pour nous , c[ui aurions le temps de nous mettre en état. Mais s'ils prennent l'autre résolution, ils étonneront toute la France et ébranleront le grand ministre , qui seroit blâmé du Roi et de tout le monde d'avoir laissé les places de Picardie dépourvues de tout, et la France sans poudre , à cause d'un certain parti qu'on a fait avec Sabatier, qui est cause qu'il en
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d'Alex, de Campion. 309
qu'on leur dit être du côté de la rivière d'Oise; le Roi fut celui qui parut le moins ému , et qui parla sans étonnement de tous les désordres que les ennemis faisoient. M. le Cardinal, avec son grand esprit, ne put s'empêcher de témoiener l'embarras où il étoit, et vous en demeurerez d'accord quand je vous aurai dit qu'il caressa fort M. de Saint-Ybalt, qu'il haïssoitplus qu'homme du monde , il le fit appeler dans le conseil , lui demanda son avis en public et en particulier, le pria de souper avec lui , et enfin le rechercha de toutes les manières ; il m'a dit qu'il eut grande joie de le voir réduit à faire quelques actions indécentes à un grand homme comme lui; mais elle fiit bien modérée le lendemain , car il trouva un autre homme ; il avait été par les rues de Paris presque seul , et ne lui parloit plus que de faire une armée capable , non-seulement de chasser les ennemis , mais même de conquérir la Flandre.
Il soutint bien cette fois la dignité du ministère, et il ne parut en lui rien que de fier et de grand. Je sais que vous voudriez bien qu'il eût continué dans son premier étonnement, et moi aussi; mais je vous mande la vérité.
De Compiègne, ce 18 aoust 1636.
A LA MÊME