‹ Mémoires de Jacques Casanova de Seingalt (volume 2)Chapitre 24 sur 25 · CHAPITRE YlII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YlII

Nouveaux iaddens. — J.»J. Kouneau* — Je fonnenn éta-

Llissemcnt de commerce. — C.istel-Bajac* — On mlntentc UD procès criminel. — M. de Sartine.

11 y atait on moU que mademoiaeUe X. C. ¥• éuàt m couTent et déjà on ne parlait plna de cette affanre, que je croyais finie ^ mais j'étais dans Terreur. Cependant je me diverlisaaia , et le plaisir qne je tronYaia à dépenser à pleines mains ne me permettait pas de

penser à l'avenir.

L'abbé de Bemis, à qni je faisais régulièrement ma eonr une fois par semaine , me dit un jour que le contrôleur-général lui demandait souvent de mes nouvelles , etqne j^ayais tort de le négliger. Il me conseilla d^onblier mes prétentions et de lui communiquer le moyen dont je lui avais parlé, d'augmenter les revenus de letat* Je faisais trop de cas des conseils d un homme anqud je devais ma fortune pour ne pas les soivre sans objection. Je me rendis donc chez le contrôleur, et plein de confiance dans sa bonne foi^ je lui donnai

BK CASAIfOYA.

mon projet. 11 s^agissait de promulgaer une loi en veita de laqndle tout héritage qui ne serait pas de père en fila fournirait à l'état le revenu total d^one

année* Toute donation faite entre vivans et passée pardevant notaire , devait être aaaiqettie à la même redevance. Il me aemblait que cette loi ne devait déplaire

à personne , puisqu'un héritier pouvait s'imaginer n'hériter qu'un an plus tard. Le ministre en jugea comme moi , me dit que mon projet n^ollrait aucune difficulté, le mit dans son portefeuille secret et m'assura que ma fortune était faite. Huit jours après il fut remplacé par M. de Silhouette , et quand je me présentai à ce nouveau ministre , il me dit froidement que lorsqu'il serait question de promulguer la loi , îl me ferait avertir. Cette loi parut en France deux ^na après , et on se moqua de moi quand , m'en étant déclaré Tauteur, je m'avisai de demander la récompense à laquelle j avais <lroit«

Peu de temps après , le pape étant mort, on choisit pour lui succéder le Vénitien Rezzonico, qui créa cardinal mon protecteur de Bemis , lequel fut exilé à Soissons par Sa gracieuse Majesté Louis XT, deux jours après avoir reçu la barette de ses royales mains : voilà l'amitié des rois»

La disgrâce de mon charmant abbé me laissait sans protecteur 5 mais j'avais de l'or , et cette circonstance me fit supporter ce malheur avec assez de résignation.

M. de Bemis, au comble de la gloire pour avoir détruit tout ce que le cardinal de Richelieu avait fait , pour avoir , de concert avec le prince de £aunitz , su

[oms

métamorplioter ranlîqae bainedes maiMiis d^Âiitiîdie €t de Bmirbon en ime hemreaaealliaiioe tpu délimk

ritalie des horreurs de la ^ruerre, dont elle devenait le théâtre cfaaqae foie qoe les deux maMoaaaTaient maillft à partir , ce qui ii'<tait pas rare , bteorait qui lui avait mérité le premier chapeau de carcliual d^un pape qui , lors du traité , était évèque de Padoue et qui , par couaéqnent, avait été à portée de Tappréeier; ee noble ahbé , mort il y a un an à Rome , où Pie YI le distinguait particulièrement, fut exilé de la cour pour avoir dit an roi, qui lui demandait son avi^ qu'il ne croyait pat que M. le prince de Sonbiae fût llionime propre à commander ses armées. Dès que la Pompadour le sut, et elle le tenait du roi luî-aiènie, elle eut le pouvoir de le fidre disgracier , ce qui mécontenta tout le monde ^ mais on se consola bientôt par des couplets piquans, et le nouveau cardinal ne tarda pas à être oublié. C^esl le caractère de cette nation : vive, spirituelle et aimable , elle ne sent plus ni ses malheurs ni les malheurs d^autrui dès qu'on trouve le facile secret de la fait rire* De mon temps , on mettait à la Bastille les auteurs d^épigrammes et de couplets qui frondaient le gouvernement et les ministres , ou même simplement les concubines du roi ; mais cela n^empécbait pas les beaux esprits de continuer à égayer la somété , et il s*en trouvait qui tenaient à honneur d'être persécutés pour quelques bons mots. Un homme dont j'ai oublié le nom, mais qui recherciiait une célébrité queloonque, s'appropria les vers suivans de Crébillou lils , et se laissa loger à la Bastille plutôt que de les désavouer. Crébil-

Digilizea by

Ion , qui n^était pas homme à nier aeê productions, dit au duc de Choiseul qu il avait fait des vers parfaitement pareils , mais qu^il se pouvait que le détenu les

eût fait comme lui. Ce bon mot fit rire, et Fauteur du Sopha ne fut point inquiété.

Grand Bieu ! tout à changé de &ce i

Jupin opine du bonoet (l), Vénus au conseil a pris place (2) , Plutus est devena coquet (3) , Mercure endosse la cuirasse (4) ^ Et Mars a le petit-collet (5) ,

L'illustre cardinal de Bemis passa dix ans dans son exil , procul negotiis (6) , mais non heureux , comme je Fai su de lui-même à Rome, quinze ans après. On prétend quHl y a plus de plaisir à être ministre qu a être To\ 'y mBL\^ ^ ccBterU parîbns y trouve cette sentence absurdequandj^en fais, comme je le dois, Pexamen sur moi-même. C'est mettre en question si Tindépen* dance vaut plus ou moins que son contraire. Dans un gouvernement despotique , avec un roi faible ou iainéant , qui ne porte la couronùe que pour en couvrir un ministre-maître , cela peut être à la rigueur 3 mais partout ailleurs, c'est impossible*

(1) Le roi.

(2) La Pompadour.

(3) M. de Boulogne.

(4) Le maréchal de Richelieu.

(5) Le duc de Glermont, abbé de Saint-Crcrmain-des-Prés. (s) Loin des affaires* Hob.

MÉHOIIU

Le cardinal de Bernis ne Ait point rappeléàla cour^ car il cet sane exemple que Louis XV ait jamais rappelé un ministre disgracié ; mais à la mort de Rezzonico , il dat se rendre à Borne ponr assister au conclave , et il y resta tonte sa TÎe en qualité de ministre de France.

A cette époque, madame d'Urfé ayant - envie de connaître J.- J. Rousseau , nous allâmes à Montmo-

renci lui faire une visite , sous prétexte de lui donner de la musique à copier, besogne dont il s'occupait mer- Teilleusement bien. On le payait double de ce qu^on payait à tout autre copiste , mais il garantissait la parfaite exécution de l^ouvrage. Dans ce temps-là cet écriyain céltibre ne vivait que de cela.

Nous trouvâmes un homme d^un maintien simple et modeste, qui raisonnait juste, mais qui ne se distiu* guait au reste ni par sa personne ni par son esprit. Rousseau ne nous parut pas être ce qu^on appelle un homme aimable , et comme il était loin d avoir cette politesse exquise de la bonne compagnie, c^en fut assex pour que madame d^Urfé le trouvât grossier. Nous y vîmes la femme avec laquelle il vivait et dont nous avions entendu parler, mais à peine si elle leva les yeux sur nous. En nous retirant , la singularité du philosophe égaya notre conversation.

Je consignerai ici la visite que lui fit le prince de Gonti , père de celui qu*on appelait alors comte de la Marche. Le prince, homme aimable , se rend seul à Montmorenci tout exprès pour passer une agréable journée à causer avec le ^lilosophe ; qui , à cette ^[lo-

que , était déjà célèbre. Il le trouve dans le parc , il l'aborde , et lui dit qu il venait pour avoir le plaiiir de dîner avec lui et pour paaeer la jonraée à eaoter en

liberté.

— Votre Alte$8e fera mauvaise chère , lui dit Rous- •ean, mais je vais dire qa*on mette un ooavert de plus.

Le philosophe part, va donner ses ordres , revient trouver le prince et passe avec lui deux ou trois heures à ae promener. Quand l'heure du dîner fut venue , il mène le prince dans son salOn, où celui-ci voyant trois couverts , lui dit : Qui voulez-vous donc faire dîner avec nous? Je pensais que nous dînerions téte-à-téte.

— Notre tiers , Monseigneur, lui dit Rousseau , est un autre moi-même. Cest un être qui n'est ni ma femme, ni ma mdtresse, ni ma servante, ni ma mère, ni ma fille , et qui est tout cela à la fois.

— Je le crois, mon cher; mais a étant venu que pour diner avec tous tout seul, je ne dBnerai pas avec votre autre vous-même et je vous laisserai avec votre tout.

En disant cela, le prince le salua et partit, llousseau ne chercha pas à le retenir.

Je fus vers le même temps témoin de la chute d^nne comédie française intitulée la Jille d'jéristide ; elle était de madame de GraijQgni, lemme de mérite, qui mourut deehagrin cinq jours après la ehute de sa pièce. L'abbé de Yoisenon en Tut consterné , car il avait le malheur d'avoir encouragé son amie à donner cette pièce au public et on sonpçonnail qnV y avait mis la main, ainsi qu'aux Lettres péruviennes et à Cénie. Par un contraste remarquable, à peu près dans le même temps, la mère

3M ataonis

de RewNÛeo movnit de joie dé Toir <|ae «on tiU était

devenu pape. La douleur et la joie tuent beaucoup plus de fesunee que d^hoanaes, et cela démontre que •i elles sont bien plus sensibles , elles sont anssi bien

plus i'aibles.

Lorsqn^au jugement de madame d*Urfé , mon prétendu fils Alt eonimablenient installé datas la maison

de Yiar, elle voulut que j^allasse lui faire une visite avec elle. Je le trouvai logé en prince, pariaitement ▼élu, dioyé et presque respecté. Jei fus émerveillé,

car cela surpassait mes espérances ainsi que mes désirs. Elle lui avait donné toutes sortes de maîtres et un trèsjoli petit eheyal parfaitement dressé pour lui faire apprendre Téquitation. On l'appelait M. le comte d'Aranda. Une demoiselle de seize ans , fille de Yiar, très-propre et très-jolie, était chargée de le oreiller et de le surveiller, et elle était toute fiôre de s intituler gouvernante de M. le comte. Elle assura à madame d'Urfé qu'elle en avait un soin particulier, quPà son révol die

lui apportait son déjeuner au lit , qu'ensuite elle rhabillait et ne le quittait plus que lorsqu'elle Pavait couché* Madame d'Urfé applaudissait à tout, recommandait un redoublement de zèle et promettait d'être reconnaissante. Quant au petit bonhomme, il était tout heureux et ne cessait de me le dire; mais je soupçonnais quelque mystère , et je me promis d^àller le voir seul , afin de réclaircir.

Quand nousfilkmes de retour , je db àmadame d*Urfé que jMtais viyement touché de ses bontés , que je trou^ "vais tout délicieux, au nom près d'Aranda, qui pou-

vait lin jour fournir matière à de fâcheuses tribulations j mais elle me répoadit que le petit en avait aMes dit pour qu'on pAt être persuadé qu'il était en droit de porter ce nom. J'avais , me dit-elle, dans mon secrétaire un cachet aux armes de cette maison j j'y mis la main par faasard et je le fis voir au petit, comme on montre un joujou à un enfant ; mais dès qu'il y eut jeté les yeux : Gomment se iait-il qne vous ayez mes aimes? s'écria-t-il. — Tos annes? lui dis^e; je tiens

ce cachet du comte d'Aranda ; mais comment pourriez-Tous me prouver que vous êtes de cette famille^ Ne me le demandei pas , Madame ; ma naissance est un secret que je ne dois jamais révéler à personne.

Je fus vivement sMrpris d^une pareille imposture, et surtout de Fassurance du petit firipon; je ne Feu aurais pas cru capable, et curieux de découvrir le fond de tout cela , je me rendis seul chez lui environ huit jours après.

Je trouvai mon soi-disant comte avec Ywr qui , â la soumission avec laquelle Tenfant me parlait , dut supposer qu'il m'appartenait. U me fit les plus grands éloffes de son élèTO , me disant qu'il jouait supérieurement de la flûte , qu^il dansait et faisait des armes à raTir , qu^il montait bien k cheval et qn^il écrivait parfaitement, n me fit voir des plumes qn^il avait taillées avec beaucoup d'ar^à trois ^ à cinq et même à onze pointes, et me pria de Fezainitter sur la héraldique, sdenee si nécessaire à un jeune seigneur , et que personne ne possédait mieux que lui.

Mon petit homme me jargona alors , en termes de

MÉllOiaES

blason, la description de ses armes prétendues, et j'eus bonne envie d'éclater de rire, parée que jen^y comprenais presque rien , et qu'il y mettait toute Timportance d un hobereau à trente-deux quartiers. Mais j'eus un yéritable plaisir à lui voir manier ses diverses plumes et écrire à main levée. Il traçait avec une merveilleuse adresse toutes sortes de lignes, et il en traçait chaque fois autant que la plume avait de becs. J en témoignai ma satisfaction à Viar, qui bientôt me laissa seul avec le petit, et nous descendîmes au jar^ dio. Me feras-tu le plaisir , lui dis-je , de m'apprendre d'où t'est venue la folie de te donner pour comte d'Âranda?

Il me répondit sans se déconcerter le moins du monde : J avoue que c'est une folie; mais laissez-lamoi , je vous en prie, car elle me sert ici à me faire

respecter.

— C'est une imposture que je ne saurais tolérer , car elle peut avoir des conséquences graves et nous

• compromettre l'un et Tautre. C'est une fourberie, mon ami , dont , à votre âge , je ne vous aurais point cm capable. Je pense Lien que vous ne l'avez fait que

' par étourderie , mais cela peut devenir criminel , et , après ce que vous avez dit à madame d'Urfé , je ne sais trop comment je puis y remédier en sauvant votre honneur.

Je ne cessai mes remontrances que lorsque je le vis

tout en pleurs et que j'eus écouté sa prière. Je préfère , me dit-il , la mortification d'être renvoyé à ma mère à la honte dWuer à madame d'Drfé que je lui

DS CASAHOTA.

en ai imposé ; et je ne saurais supporter Fidée de rester dans cette pension s'il me fallait ({uitter le nom sous le<juel j'y suis connu.

Voyant que je ne pouvais point le brusquer, à moins de Tenvoyer loin de Paris avec un autre nom , je lui dis de se tranquilliser , et que je penserais au moyen d'évier toute espèce de désagrément pour lui comme pour moi* Dis-moi maintenant , mais sois vrai , de queUe nature est la tendresse que la jeune Yiar a pour toi ?

— Papa, je crois que c'est le cas d'observer la discrétion que vous mWez recommandée ainsi que maman*

— Bien , cette manière de répondre m'en dit assez ; mais je te trouve bien savant pour un jeune marmot* Au reste , quand il s'agit d^une confession , la discrétion est déplacée ^ mon ami , et c'est absolument une confession que je te demande*

— Eh bien , papa , la petite Yiar m^aime beaucoup et elle me le témoigne de toutes les manières*

— £t toi 9 Taimes-tu aussi?

— Oui , je Faime*

— Reste-t-elle beaucoup avec toi le matin ?

— Nous sommes ensemble toute la journée*

— Elle assiste à ton coucher ?

— Oui , elle m aide à me déshabiller*

— Ne fait-elle rien de plus?

— Je ne voudrais pas vous le dire*

J'étais étonné de la mesure qu'il mettait dans ses réponses , et comme j'en savais assez pour ne pas douter quils étaient dans une parfaite intimité, je me

■ÉH0IRB8

contentai de Fexhorterà ménager sa santé , et je partis*

Depuis quelque temps j^étais , comme malgré moi , préoccupé de Tidée d^une spéculation tjae tons mes calculs me montraient devoir être lucrative. 11 s^agis* sait de produire sur les étoffes de soie , au moyen de Timpression , tous les beaux dessins que Fon exécute à Lyon par les moyens lents et difficiles du tissage , et de pouvoir ainsi procurer un grand débit à des prix bien inférieurs* Pavais toutes les connaissances chimimiques nécessaires , et assez de fonds pour assurer le succès de rentreprise* Je m^étais abouché avec un homme instruit , qui comprenait bien le mécanisme de la chose ainsi que le commerce , et qui devait être directeur de rétablissement*

Je fis part de mon projet à M. le prince de Conti, qui m'encouragea à le mettre à exécution , en me promettant sa protection et toutes les franchises que je pouvais désirer. Cela me décida.

Je louai dans Tenceinte du Temple une vaste et belle maison pour mille écus par an. Clle contenait une salle spacieuse , dans laquelle devaient travailler toutes mes ouvrières ; une autre grande salle qui devait servir de magasin , de nombreuses chambres pour y loger mes ouvriers et les employés, et un tr^s-joli appartement pour moi, si Fenvie venait à me prendre de m'y établir. -

Je divisai mon entreprise en trente actions ^ j'en accordai cinq au peintre dessinateur qui devait en être directeur , me réservant les vingt-cinq restantes pour en disposer en foveur des associés qui débourseraient

des fonds proportioDoeUement. J'en donnai une à un médecin qui me donna caution pour Temploi de garde* magasin , qui yint loger dans FhAtel avec toute sa famille , et je pris quatre domestiques , une servante et un portier. Je dus accorder une autre action à un te-

neur de Jivres qui me pourvut de deux scribes , et qui vint pareillement se loger à rhâtel. Plusieurs menuisiers, serruriers et peintres étant à Fouvrage du matia au soir , tout fut prêt en moins de trois semaines. Je laissai au directeur le soin de trouver vingt jeunes filles destinées à peindre et qui devaient recevoir léur salaire tous les samedis. Je mis dans le magasin trois cents pièces de taffetas, de gros de Tours et de camelot de diverses couleurs, pour y peindre des dessins dont je m'étais réservé le choix et je payai tout argent comptant*

J^avais calculé avec le directeur, d^une manière ap* proximative et ne comptant sur le débit qu^aubout d'un an , qu'il fallait que je déboursasse trois cent mille francs , ce qui ne me gênait pas. Dans tous les cas j aurais pu recourir à mes actions , dont la vente était sûre et facile; nmis j^espérais bien ne jamais me trouver dans cette nécessité , car je ne visais pas à moins de deux cent mille francs de rente.

Je ne me dissimulais pas, au reste , que cette entreprise pouvait me ruiner, si le débit me manquait; mais comment concevoir cette crainte en voyant la beauté de mes étoffes, et en m'entendant dire chaque jour que je ne devais pas les vendre à si bon marché? la chose était difficile quand tout autorisait à nourrir les plus belles espérances.

HiMOIfiXS

Je déboursai en moins cl*an mois, pour monter cette maison , environ soixante mille francs , et je m^ëtais obligé à une dépense de plus de douze cents francs par semaine.

Madame d^Urfé riait de bon cœur chaque fois qu elle me voyait , car elle était persuadée que toute cette entreprise n'avait pour but que de dérouler les curieux et de m^assurer Tincognito, tant elle était fortement persuadée que je faisais i volonté la pluie et le beau temps.

L'aspect de vingt jeunes filles toutes plus ou moins

jolies et dont la plus âgée n'avait pas vingt-cinq ans, loin de me faire trembler, comme j'aurais dû le dési-^ rer, me fit un plaisir extrême. Je me crus transporté au milieu d'un sérail , et je me plaisais à les contem* pler dans leur petit air modeste et soumis, attentives aux leçons du maître qui les dirigeait dans leur travail. Les mieux payées ne gagnaient que vingt-quatre sous par jour, et toutes jouissaient d'une réputation de sagesse parfaite , car elles avaient été choisies par la femme du directeur, femme mûre et dévote, qui m'avait supplié de lui accorder cette faveur, et que j'espérais bien réduire au rôle de complaisante, si l'envie me prenait de goûter du fruit de son choix. Manon Balletti ne partagea pas ma joie ; elle frémit en me voyant possesseur d^un harem où elle sentait bien que ma vertu ne tarderait pas à trouver quelque nouvel écueiL Elle me bouda tout de bon , quoique je lui eusse assuré quaucune d'elles ne couchait dans la maison.

Oigitized by

DE GASA!«OVA.

Cet établissement me grandissait à mes propres yeux et me donnait nne importance qui provenait à la fois de l'espoir fondé d'une fortune brillante et bien acquise et de ridée que je fournissais Texistence d'un assez grand nombre de personnes ; mais ce bonheur était trop pur pour que mon mauvais génie ne vint pas me jeter quelque chose en travers»

II y avait déjà trois mois que mademoisefle X. €• V. était au couvent , et le terme de sa délivrance approchait. Nous nous écrivions deux fois par semaine, et sur cet article, je vivais fort tranquille j quant à M. de la Popelinière , il ne pouvait plus en être question, puisqu'il était marié, et mademoiselle, an sortir du couvent, devant retourner chez sa mère , il ne serait plus question de rien* Mais lorsque tout conspirait à fortifier ma sécurité , le feu qui couvait sous la cendre éclata comme on va le voir.

Un jour , en sortant d'un diner chez madame d'Urfé, j^allai me promener aux Tuileries. Pavais fait une couple de tours dans la grande allée , quand j'aperçois qu'une vieiUe femme accompagnée d'un homme vétu en noir et portant une épée m'observe d'un air scrutateur et semble communiquer ses observations à son compagnon. La chose étant toute simple dans un lieu public aussi fréquenté, je continue ma promenade , sans plus de réflexion^ mais au retour, je vois les mêmes individus arrêtés à m'observer en face. Les ayant considérés à mon tour, je me rappelle dWoir vu cet homme dans un tripot où il portait le nom gascon de Castel-Bajac. Je reviens sur mes pas , et ayant

obseryé de plus près la tête de la mégère , je m^aper~ çois avec peine qae c^est celle que je suis allé consulter avec mademoiselle X. C. V. au sujet de la grossesse. Persuadé qu'elle m'avait reconnu ^ mais pensait n avoir rien à craindre , je $ots du jardin pour aller me promener ailleurs. Le surlendemain à onze heures , au moment où j'allais sortir pour monter en voiture , je vois un homme de mauvaise mine qui me présente un papier en me disant de le lire. Je louvre, mais voyant un griffonnage illi«&le , je le lui rends 9 en lui disant de le lire lui-même. Il s'exécute, et je m^entends assigna à comparaître devant le commis^ire de police pour répondreà une plainte que portait contre moi la sagefemme dont j'ai oublié le nom.

Quoique je pusse facilement deviner sur quoi je serais interrogé , et persuadé qu^elIe ne pourrait fournir aucune preuve de ce qu'elle déposerait contre moi, je me rendis chez un procureur de ma connaissance , et je le chargeai dans les formes de me représenter* Je Favertis que je ne connaissais et que je n'avais jamais connu aucune sage«femme à Paris» Il se rendit chez le commissaire , et le lendemain il m'apporta copie de la plainte.

Elle se plaignait qu'une nuitj^avais été chez elle avec une jeune dame enceinte d^environ cinq mois , et que, tenant un pistolet d'une main et un rouleau de cinquante louis de Fautre , je ne lui avais laissé que Palternative de mourir ou de gagner les douze cents firancs en &isant avorter la dame qui , comme moi , ^kait en domino, ce qui indiquait que nous sortions

Oigitized by

du bal de TOpéra. La peur, disait-elle, Tavait empéabée dereAiser nettement, mais qu'elle ayait été assez maîtresse d'elle-même pour me dire que les drogues nécessaires notaient pas prêtes , qu^elle préparerait font ce qnMl fallait pour la nnit suivante , et que nous Favious quittée en lui promettant de revenir. Croyant que je n*y manquerais pas, elle était allée dès le matin prier M. €asteI-Bajac de se tenir caché dans la chambre voisine , afin de la garantir de violences et pouvoir entendré les propos que^ lui tiendrais ; nuds qu'elle ne m'avait plus revu. Elle ajoutait qu'elle n'aurait pas manqué de Êdre sa déclaraticm dès le lende* main , si elle avait sn^ qui j'étais ; mais que m'ayant reconnu la veille aux Tuileries et que M. Castel-Bajac lui ayant dit mon nom , elle croyait du devoir de sa conscience de me dénoncer, pour que je fusse livré a la rigueur des lois , et qu'elle obtînt réparation de Feutrage que je lui avais fait. Le sieur Castel-Bajac avait signé comme témoin.

La calomnie est évidente, me dit mon procureur, ou rien au moins ne peut attester la vérité des faits dont cette femme vous accuse. Je vous conseille donc de porter Taffaira au lieutenant-criminiel pour eu obtenir la satisfaction que votre honneur exige. Je l'av* torisai à faire tout ce qu^il jugerait convenable, et trois ou quatre jours après il vint m^annoncer que ce magistrat voulait me parler en particulier, et qu*il m'attendrait chez lui le même jour à trois heures de raprès-midi.

. Je ne manquai pas au rendez-vous , comme on le

306 KÉfiOlRES

penaebien. Je trouvai un homme poli et tout-à-fait aimable. C'était le fameux H. de Sartine , que le roi nomma lieutenant de police deux ans plus tard. La charge de lieutenant-criminel était une charge vénale que M. de Sartine yendit dès que lemonarque l'eut appelé à la téte de la police.

Ausaitèt que je lui eus fait ma révérence , M. de Sartine m^invita à m*a88eoir près de lui , puis il me parla ainsi :

Monsieur, je vous ai fait prier de passer chez moi

pour notre avantage réciproque , car dans le cas où vous vous trouvez, nos intérêts sont inséparables* Bans le procès que 1 on vous intente , vous avez raison de récriminer devant moi, si vous êtes innocent ^ mais avant tout , vous devez me faire connaître la vérité dans tout son jour. Je suis prêt à vous aider en faisant abstraction de ma qualité de juge ^ mais vous sentez que pour établir la culpabité de votre partie adverse , il faut la convaincre de calomnie. Je désire de vous une information extrajudiciaire et toute confidentielle, car votre affaire est déjà grave au premier chef, et de nature , malgré votre innocence , à vous croire obligé à des réserves pour votre honneur. Vos adversaires n'auront aucun respect pour votre délicatesse. Ils vous serreront tellement de près que vous vous verrez forcé de subir une condamnation infamante ou à manquer à ce que vous pouvez croire devoir à Fhonneur pour manifester votre innocence. C'est une confidence de téte-à-téte que j'ai rhonneur de vous fdre en ce moment. Sachez que dans certains cas Thon-

Oigitized by

neur m^ast cher au point de le défendre au prix de3 règles leaplus strictes et les plus rigaurenses de la justice crimineOe. Payei-moi de retour ; accordez-moi une entière confiance , dites-moi tout sans réserve , et captivez par-là mon amitié et ma bienyaillance* Je ne risque rien , si tous Ates innocent , car la qualité d*ami ne pourra jamais m'empècher d'être intègre 3 mais si TOUS êtes coupable , je tous plains , car joTOUS avertis que je serai juste.

Après lui avoir dil tout ce que le sentiment me suggérait pour lui prouver ma reconnaissance , je lui assurai que je notais pas dans le cas de devoir faire des réserves par rapport à Thonneur^ et que par conséquent je navals rien à lui dire entrayudiciairement* La sagefemme , ijontai-je ^ m*est absolument inconnue ; ce ne peut être qu'une scélérate, qui, de moitié avec un compagnon digne décile , veut m'escroquer de Fargent»

— - Je me plais à le croire, me répondit-il, mais si cela est vrai , voyez ^omme le hasard la iavorise pour TOUS rendre longue et difficile la preuTO de Totre innocence. Il y a trois mois que la demoiselle a disparu. On connaît votre intimité avec elle ^ vous la voyiez à toute heure ; tous aTCZ passé aTec die plusieurs heures la veille de sa disparition , et on ignore où elle est. Tous les soupçons se sont portés sur vous , et des espions payés TOUS guettent sans cesse. La sage-femme ' m^a fait présenter hier son réquisitoire par FaTOcat Vauversin. Elle prétend que la dame enceinte que vous lui avez présentée est la même que celle que roa-

Htaoïus

clame X. C. V. réclame. L'accusatrice déclare en outre que TOUS étiez tous deux en domino noir, et la justice a d^à yârifié qu^en effet tous tous trouviez Ions deux au bal de TOpéra en domino noir la même nuit que cette femme indique comme tous étant présentés chez elle ; et Ae plus tous les rapports s^accordent sur un point , c'est que vous ayez disparu du bal ensemble. Ce nest là, à la vérité, que des demi-preuves; mais elles font trembler.

— - Pourquoi tremblerais-je ?

— Pourquoi ? paroe qu^un faux témoin , &eile à trouver pour de l'argent, peut jurer impunément qu'il TOUS a TUS touis deux sortir du bal et monter dans un fiacre* Un fiacre mAme , corrompu par un peu d*ar» gent , peut témoigner qu'il vous a conduits chez la sage«femme. Dans ce cas, je me Terrais forcé de tous décréter prise de corps pour vous forcer à nommer la personne que vous avez menée chez votre accusatrice.

. Songes qu'on vous accuse de l'avoir fait avorter et que trois mois se sont écoulés sans que sa famille ait pu découvrir son asile; on la dit morte, et sentez-vous toute Timportance d^une accusation de meurtre?

— Certainement , Monsieur ; mais si je périssais , tout innocent que je suis , c'est vous qui m'auriez condamné. Tous seriez plus à plaindre que moi.

— Vous avez bien raison, mais cela ne changerait en rien votreaort. Au reste , soyez sûr que je ne vous condamnerais pas innocent, mais vous auriez peut-être à languir long-temps dans un cachot avant de pouvoir prouver voti;e innocence. Enfin^ vous voyezqu^n vingt-

quatre heures celte affaire est devenue très-mauvaise, et que dans huit jours elle peut devenir afËreuse. €e qui a excité mon intérêt en votre faveur est Fabsurdité de laccusation , qui m'a fait rire , mais les accessoires qui la compliquent rendent l'affaire sérieuse. Je vois la vraisemblance de Penlèvement , je vols Tamour et rhonneur surtout qui vous forcent à la réserve. J'ai décidé de tous parler, et j*espôre que vous mWvrirez votre cœur sans réserve. Je vous épargnerai tous les désagrémens qui vous menacent ^ tout innocent que je vous suppose. Dites-moi tout , et soyez sûr que llionneur de la demoiselle n çn souffrira en aucune façon ; mais si vous vous savez mdheurensement coupable des crimes qu'on yons impute , je vous conseille de prendre des mesures prudentes qu'il ne m'appartient point de vous suggérer. Je vous préviens que dans trois on quatre jours je vous ferai citer au greffe et que là vous ne me verrez qu'en qualité de juge, juste , mais impartial et sévère comme la loi.

J'étais pélrilié , car ce discours me montrait dans tout sa nudité le danger où je me trouvais. Je sentis tout le cas que je devais faire des offres bienveillantes de cet homme de bien , et je lui dis d'une voix altérée que tout innocent que j'étais , je me Toyais dans la nécessité de me prévaloir de ses bontés relativement à rhonneur de mademoiselle X. C. Y. , qui, exempte de tout crime, se voyait exposée à perdre sa réputation par le bruit que ferait cette mauvaise affaire. Je sais où elle est, ajoutai-je, et je puis vous assurer qu'elle n^aurait point quitté sa môre, si on n'avait pas voulu

la eoDtruftdre à ^poiiter un honmie qu'eUe détestait*

— Mais cet homme est marié maintenant; qu^elle Mtourne chez sa ioère , et voua voilà sauvé, à moins que la sage-feome n insiste en soutenant que voua Tavez (dit avorter.

Hélas I Monsieur, Un est nullement question d^avortement; mais d'autres raisons Tempèdieiit en retourner au sein de sa famille. Je ne puis vous de dire davantage sans un consentement que je tacherai d^obtenir. Je pourrai alors vous donner toutes les lumières que votre belle ame mérite. Accordez-moi Thonneur de m^écouter ici une seconde fois aprèsHlemaio*

— J*entends;îe vous écouterai bien volontiers, et je vous remercie autant que je vous félicite. Adieu.

J'étais sur le bord di^ précipice , mais j'étais bien décidé à sortir du royaume plut6t que de trahir le secret de ma chère malheureuse amie. Si la chose avait été possible, j aurais volontiers étouffé Taffaireaforce d'argent ; mais il n'en était plus temps. J'étais persuadé que Farsetti était le principal agent de tout cet imbroglio, qu'il m avait constamment suivi et que c'était lui qui payait les espions dont m avait parlé M. de Sartine. Cétait encore lui qui m'avait suscité Pavocat Vauversin , et je ne devais pas douter qu'aucun sacrifice ne lui coûtât pour arriver à me prendre. Je sentis que je n^avais rien de mieux à faire que de me confier sans réserve à M. de Sartine , mais il me fallait pour cela le consentement de madame du Aumain.

rilf DU TOMB S111ÈMK«

Page 1