‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 1 sur 235 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

iedeyiens amoureux de Christine, et je lui trouve un mari digue d'elle-

Ses noces.

— Ces barcarols, me dit le vieux prêtre comme pour entamer la conversation, ont bien du bonheur. Ils nous oui pris à Rialte pour trente sous à condition qu'ils pourraient prendre d'autres passagers, et en voilà déjà un : ils en trouveront certainement d'autres.

— Quand je suis dans une gondole, mon révérend, il n'y a plus de place pour personne. En disant cela, je donne encore quarante sous aux bateliers, et les voilà contents, car ils me remercient en me donnant de l'Excellence. Le bon abbé, prenant cela pour de l'argent comptant, me demanda pardon de ne m'avoir pas donné ce titre.

— N'étant pas gentilhoname vénitien, mon révérend, ce titre ne m'est pas dû.

— Ahl dit la jeune allé, j'en suis bien aise.

— Et pourquoi, mademoiselle?

— Parce que, quand je vois un gentilhomme près d moi, j'ai peur. Mais j'imagine que vous êtes un illustris simo.

— Non plus, mademoiselle ; je suis tout simplement ui clerc d'avocat.

— J'en suis encore plus aise, car j'aime à me trouver ei compagnie de personnes qui ne se croient pas plus que moi Mon père était fermier, frère de mon oncle que vous voje; ioj; curé de Pr., où je suis née et où j'ai été élevée. Comlî^ je suis fille unique, je suis héritière du bien de mon père qui egt mort, et de celui de ma mère, qui est malade de puis longtemps, et qui n'a plus guère à vivre, ce qui me faii bien du chagrin ; mais c'est le médecin qui nous l'a dit Ainsi, pour revenir à mon propos, je crois que la diffé rence n'est pas si grande entre un clerc de procureur et le fille d'un riche fermiM». Je dis cela par manière d'acquit, car je sais bien qu'en voyage on se trouve avec tout k monde : n'est-ce pas, mon oncle?

-- Oui, ma chère Christine ; et pour preuve, tu vois bien que monsieur s'est mis avec nous sans savoir qui nous étions.

— Mais croyez- vous, monsieur le curé, que je fusse venu s^ ^e n'avais été attiré par la beauté de votre jolie nièce 1

A. ces mots, voilà mes bonnes gens qui éclatent de rire. iPour moi, ne trouvant pas ce que j'avais dit bien comique, je jugeai mes compagnons de voyage un peu sots, et je ne fus nullement fâché de la découverte.

— Pourquoi riez-vous tant, ma belle demoiselle? Est-ce pour me faire voir vos belles dents? J'avoue que je n'en ai jamais vu de si belles à Venise.

— Oh I point du tout, monsieur, bien qu'à Venise tout le monde m'ait fait ce compliment. Je vous assure qu'à Pr. toutes les filles ont les dents aussi belles que les miennes. N est-ce pas, mon cher oncle ?

— Oui, ma nièce.

— Je riais, monsieur, d'une chose que je ne voui dirai jamais.

GHAPITKE I. '7

— Ah! dites-la-moi, je vous en prie.

— Oh I pour ça non, jamais.

— Je vous la dirai moi-même, me dit le curé.

— Je ne veux pas, dit-elle en fronçant ses beaux sourcils, ou je m'en vais.

— Je t'en défie, ma chère. — Savez-vous ce qu'elle a dit lorsqu'elle vous aperçut sur le quai? Voilà un beau garçpn qui me regarde et qui est bien fâché de n'être pas avec nous ; et quand elle vous a vu faire arrêter la gondole, elle s'en est fort applaudie.

Pendant que le curé racontait, la nièce outrée lui donnait des coups sur l'épaule.

— Pourquoi, belle Christine, êtes- vous fâchée que j'apprenne que je vous ai plu, tandis que je suis enchanté que vous sachiez que je vous trouve charmante?

— Vous en êtes enchanté pour le moment. Oh ! je connais bien à présent les Vénitiens. Ils m'ont tous dit que je les enchantais, et aucun de ceux que j'aurais voulu ne s'est déclaré.

— Quelle déclaration vouliez-vous ?

— La déclaration qui me convient, monsieur, celle d'un bon mariage à l'église en présence de témoins. Nous sommes cependant restés à Venise quinze jours; n'est-ce pas, mon oncle?

— Cette fille, me dit alors l'oncle, telle que vous la voyez, est un bon parti; car elle a trois mille écus. Elle a toujours dit qu'elle ne veut épquser qu'un Vénitien, et je l'ai conduite à Venise pour la faire connaître. Une femme comme il faut nous a donné asile pendant quinze jours, et elle l'a conduite dans plusieurs maisons où des jeunes gens mariables l'ont vue ; mais ceux qui lui ont plu n'ont pas voulu entendre parler de mariage, comme ceux qui l'auraient voulue n'ont pas été de son goût.

— Mais croyez- vous donc, lui dis-je, qu'un mariage se fasse comme une omelette? Quinze jours à Venise ne sont rien; il faut y passer au moins six mois. Je trouve, par exemple, votre nièce jolie comme un cœur, et je me croirais heureux si la femme que Dieu me destine lui ressem-

s MÉMOIRES DE CASANOVA.

blait; mais quand elle me donnerait dans Tinstant cinquante mille écus pour Fépouser de suite, je n*en voudrais pas. Un jeune homme sage, avant de prendre une femme, veut connaître son caractère ; car ce n'est ni l'argent ni la beauté qui font le bonheur dans un ménage.

— Que voulez-vous dire par caractère? me dit Christine; est-ce une belle écriture?

— Non, mon ange ; vous me faites rire. Il s*agit des qualités du cœur et de l'esprit. Je dois me marier une fois, et je cherche l'objet depuis trois ans, mais je le cherche encore en vain. J'ai connu plusieurs filles presque aussi jolies que vous, et toutes avec une bonne dot ; mais après leur avoir parlé deux ou trois mois, j'ai vu qu'elles ne feraient pas mon bonheur.

— Que leur manquait-il ?

— Je veux bien vous le dire ; car vous ne les connaissez pas. L'une, que certainement j'aurais épousée, car je l'aimais beaucoup, avait une vanité excessive. Il ne me fallut pas deux mois pour m'en apercevoir. Elle m'aurait ruiné en habits, en modes, en luxe. Imaginez-vous qu'elle donnait un sequin par mois au friseur, et un autre au moins s'en allait en pommades et en eaux de senteur.

— C'est une folle. Je ne dépense par an que dix sous en cire que je mêle avec de la graisse de chèvre,'et j'ai delà pommade excellente.

— iJne autre, que j'aurais épousée il y a deux ans, avait une indisposition qui m'aurait rendu malheureux ; dès que je m'en aperçus, je cessai de la voir,

— Quelle était cette indisposition?

— Elle était teUe qu'elle ne saurait devenir mère, et c'est aflreux; car si je me marie, je veux des enfants.

— Quant à cela, Dieu en est le maître ; mais pour moi, je sais que je me porte bien. N'est-ce pas, mon oncle?

— Une autre était trop dévote, et je n'en veux pas. Elle était scrupuleuse au point qu'elle allait à confesse tous les trois ou quatre jours, et sa confession durait au moins une heure. Je veux ma femme bonne chrétienne, mais non pas dévote.

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