CHAPITRE I
— C*étaît peut-être une grande pécheresse, ou bien une grande sotte. Moi, je me confesse tous les mois seulement, et je dis tout en deux minutes. Est-ce vrai, mon oncle? et si TOUS me &isiez des questions, je ne saurais que vous dire.
— Une autre voulait être plus savante que moi, quoique à chaque minute elle dit quelque sottise. Une autre était constamment triste, et je veux une femme gaie.
— Vojez-vous, mon oncle, vous qui, avec ma mère, me reprochez toujours ma gaieté !
— Une autre, que jô quittai bien vite, avait toiyours peur de se trouver seule avec moi ; et quand je lui donnais an baiser, elle courait le dire à sa mère.
— Elle était bien bête. Je n'ai pas encore écouté un amoureux à Pr., car il n'y a que des paysans incivils; mais je sais bien qu'il y a certaines choses que je n'irais pas conter à ma mère.
— Une autre avait l'haleine forte. Une autre se fardait, et presque toutes les allés ont ce vilain défaut. Aussi je crains bien que je ne me marie jamais; car je veux, par exemple, que celle que j'épouserai ait les yeux noirs; et, aujourd'hui, presque toutes les filles ont appris le secret de se les teindre ; mais je n'y serai pas attrapé, car je m'y connais.
— Sont-ils noirs, les miens?
— Ahlah!
— Vous riez?
— Je ris parce qu'ils paraissent noirs ; mais ils ne le sont pas. Malgré cela, vous êtes fort aimable.
— Cela est drôle. Vous croyez que mes yeux sont teints et vous dites que vous vous y connaissez. Mes yeux, monsieur, beaux ou laids, sont tels que Dieu mêles a donnés. N'estrce pas, mon oncle?
— Je l'ai toujours cru, ma chère nièce.
— Et vous ne le croyez pas? me dit-elle vivement.
— Non, ils sont trop beaux pour que je les croie naturels.
— Par Dieu I c'est trop fort.
— Excusez, ma belle demoiselle ; je vois que j'ai été trop sincère.
• Le silence succéda & cette dispute. Le curé souriait de temps en temps; mais la fille avait peine à dévorer son chagrin.
Je la lorgnais à la dérobée, et je voyais ses larmes prêtes à couler; cela me faisait de la peine, car elle était ravissante. Coiffée en riche paysanne, elle avait sur la tête pour plus de cent sequins d'épingles et de flèches d'or qui retenaient les tresses de sa longue xîhevelure d'ébône. De longs pendants d'oreille massifs, et une chaîne d'or qui faisait vingt fois le tour de son cou d'albâtre, donnaient à sa figure de lis et de rose un éclat enchanteur. C'était la première beauté villageoise que j*eusse rencontrée dans cet appareil. Six ans plus tôt, Lucie, à Paséan, m'avait touché d'une autre manière.
Christine ne disait plus le mot, mais elle devait être au désespoir, car c'étaient précisément les yeux qu'elle avait d'une éclatante beauté, et j'avais la barbarie de les lui arracher. Elle devait me détester, et si elle ne pleurait pas, c'est qu'elle devait être furieuse. Cependant je n'avais garde de la désabuser, car je voulais qu'elle fit venir le dénoûment par quelque coup d'éclat.
Dès que la gondole fut entrée dans le long canal de Marghera, je demandai au curé s'il avait une voiture pour aller à Trévise, puisque, pour aller à Pr., il devait y passer.
— J'irai à pied, me dit le brave homme, car ma ôure est pauvre ; et, pour Christine, je lui trouverai facilement une place sur quelque voiture.
— Vous me ferez un véritable plaisir d'accepter tous deux une place dans ma chaise; elle est à quatre places, nous y serons commodément.
— Voilà un bonheur que nous n'espérions pas.
— Point du tout, mon oncle, ]e ne veux pas aller avec ce monsieur.
— - Pourquoi donc, ma chère nièce?
— Parce que je ne veux pas.