CHAPITRE M. fis
seiise qui, comme une furie, parcourt Tespace en faisant des entrechats à droite, à gauche, dans tous les sens, mais sMlevant peu, et cependant applaudie avec une sorte de fureur.
— C'est, me dit Patu, la fameuse Camargo. Je te félicite, mon ami, d'être arrivé à Paris assez à temps pour la voir, car elle a accompli son douzième lustre.
J'avouai alors que sa danse était merveilleuse.
— C'est, ajouta mon ami, la première danseuse qui ait osé sauter sur notre théâtre, car avant elle les danseuses ne sautaient pas ! et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'elle ne porte point de caleçon.
— Pardon .; j'ai vu . . .
— Qu'as-tu vu ? C'est sa peau qui, à la vérité, n'est ni de lis ni de rose.
La Camargo, lui diâ-je d'un air pénitent, ne me plait pas ; j'aime beaucoup mieux Duprôs.
Un vieil admirateur qui se trouvait à ma gauche me dit que dans sa jeunesse elle faisait le saut de basque et même la gargouillade, et qu'on n'avait jamais vu ses cuisses quoiqu'elle dansât à nu .
— Mais si vous n'avez jamais vu ses cuisses, comment pouvez-vous savoir qu'elle ne portait point de tricot?
— Oh ! ce sont de ces tîhoses qu'on peut savoir. Je vois que monsieur est étranger.
— Oh! pour ça très -étranger.
Ce qui me plut beaucoup à l'Opéra français, ce fut la promptitude avec laquelle les décorations se changeaient toutes à la fois par un coup de sifflet ; chose dont on n a pas la moindre idée en Italie. Je trouvai également délicieux le début de l'orchestre au coup d'archet ; mais le directeur avec son sceptre, allant de droite à gauche avec des mouvements forcés comme s'il avait dû faire aller tous les instruments par la seule force de son bras, me causa une espèce de dégoût. J'admirai aussi le silence des spectateurs, chose si nouvelle pour un Italien ; car c'est à juste titre qu'en Italie on est scandalisé du bruit que l'on fait pendant que les acteurs chantent, et on ne saurait déver-
£er assez de ridicule sur le silence qui succède à ce bruit aussitôt que les danseurs paraissent. On dirait alors qne les Italiens ont toute Tintelligence dans les yeux. Au reste, il n'y a pas de pays au monde où Tobservateur ne puisse trouver du bizarre et de Textravagant, et cela parce qa*il peut comparer : les gens du pays ne peuvent point s'en apercevoir. Au résumé, TOpérame ât plaisir; mais la Comédie-Française me captiva. C*est 1& véritablement que les Français sont dans leur élément; ils jouent en maîtres, et les autres peuples ne doivent point leur disputer la palme que Tesprit et le bon goût sont forcés de leur décerner.
J*y allais tous les jours, et quoique parfois iln*y eût pas deux cents spectateurs, on donnait du vieux et parfaitement joué. J'ai vu te Misanthrope, VAvare^ le Tartufe, le Joueur, le Glorieux et tant d'autres; et quoique je les visse souvent, je croyais toujours les voir pour la première fois. J'arrivai & Paris pour voir Sarrasin, la Dangeville,laDumesnil, la Gaussin, la Clairon, Préville, et plusieurs actrices qui, retirées du théâtre, vivaient de leurs pensions et faisaient encore le charme de la société qu'elles recevaient. Je connus entre autres la célèbre Le Yasseur. Je les voyais avec plaisir et elles me communiquaient des anecdotes extrêmement curieuses. Elles étaient généralement très-serviables et sous tous les rapports. Un soir, me trouvant dans une loge avec la Le Yasseur, on donnait une tragédie dans laquelle une jolie personne remplissait le rôle muet de prétresse.— Qu'elle est jolie, lui dis-je.
— Oui, charmante. C'est la fille de celui qui a fait le confident. Elle est très-aimable en société et elle promet beaucoup.
— Je ferais volontiers sa connaissance.
— Oh I mon Dieu, cela n'est pas difiîcile. Son père et sa mère sont de très-honnêtes gens, et je suis sûre qu'ils seront enchantés que vous leur demandiez à souper. Ils ne vous gêneront pas : ils iront se coucher et vous laisseront causer librement à table avec leur fille aussi longtemps qa*il vous plaira. Yous êtes en France, monsieur; ici on con-
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