CHAPITRE XI
Il tardait à Patu de me conduire à l'Opéra pour voir l'effet que ce spectacle ferait dans mon esprit ; car eifectivement un Italien doit le trouver extraordinaire. On donnait un opéra dont le titre était Les Fêtes vénitiennes, titre intéressant pour moi. Nous allons pour nos quarante sous nous placer au parterre, où, quoiqu'on y fût debout, on trouvait bonne compagnie; car ce spectacle était le plaisir mignon des Français.
Après une symphonie, très-belle dans son genre, exécutée par un orchestre excellent, on lève, la toile, et je vois nue beUe décoration représentant la petite pkflûiSaint- Marc vue de la petite île Saint-Georges ; mais jesltfs choqué de voir le palais ducal à ma gauche, et le grand clocher à ma droite, c'est-à-dire l'opposé du vrai. Cette faute comique et honteuse pour le siècle commence par me faire rire, et Patu, à qui j'en dis la raison, dut en rire comme moi. La musique, quoique belle dans le goût antique, m'amusa un peu à cause de sa nouveauté, puis elle m'ennuya. La mélopée me fatigua bientôt par sa monotonie et par les cris poussés mal à propos. Cette mélopée dès Français remplace, à ce qu'ils prétendent, la mélopée grecque et notre récitatif, qu'ils détestent et qu'ils aimeraient s*ils entendaient notre langue.
L'action était un jour de carnaval, temps auquel les Vénitiens vont se promener en masque dans la place de Saint- Marc. On y représentait des galants, des entremetteuses et des filles qui nouaient et dénouaient des intrigues : les costumes étaient bizarres et faux ; mais le tout était amusant. Ce qui surtout me fit bien rire, et c'était fort risible pour un Vénitien, ce fut de voir sortir des coulisses le doge avec douze conseillers, tous en toge bizarre, et qui 86 mirent à danser la grande passecaille. Tout à coup j'entends le parterre qui claque des mains à l'apparition d'un grand et beau danseur masqué et affublé d'une énorme perruque noire qui lui descendait jusqu'à la moitié de la taille, et vêtu d'une robe ouverte par-devant qui lui descendait jusqu'aux talons, Patu me dit avec une sorte de vénération : « C'est l'inimitable Duprôs. » J'en avais en-
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tendu parler, et je me tins attentif. Je vois cette belle âgure qui 8*ayance à pas cadencés, et parvenue sur le devant de la scène, élever lentement ses bras arrondis, les mouvoir avec grâce, les étendre, les resserrer, remuer 6es pieds avec précision et légèreté, &ire de petits pas, des battements à mi-jambe, une pirouette, ensuite dispa- Taître comme un zéphyr. Tout cela n*avait pas duré une demi-minute. Les applaudissements, les bravos partaient de toutes les parties de la salle ; j*en étais étonné et )*en demandai la raison à mon ami.
— On applaudit à la grâce de Duprôs et à la divine harmonie de ses mouvements. Ha soixante ans, etceuxquiTont vu il y a quarante ans le trouvent encore le même.
— Quoi ! il n'a jamais dansé autrement?
— Il ne peut pas avoir mieux dansé ; car le développe- -ment que tu as vu est parfait, et au delà du parfait que
connais-tu?
— Rien, à moins que ce ne soit une perfection relative.
— Ici elle est absolue. Duprôs fait toiyours la même chose, et chaque jour nous croyons la voir pour la première fois. Telle est la puissance du beau et du bon, du sublime et du vrai qui pénètrent Tâme. Cette danse est une harmonie ; c'est la véritable danse dont vous n'avez point, d'idée en Italie.
A la fin du second acte, voilà de nouveau Duprôs, le visage couvert d'un masque, qui danse accompagné d'un air différent, mais à mes yeux faisant la même chose. Il s'avance tout au bord de la scène, il s'arrête un instant dans une position parfaitement bien dessinée. Patu veut que je l'admire; j'en conviens. Tout à coup j'entends cent voix qui disent dans le parterre :
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! il se développe, il se développe.
Effectivement, il paraissait un corps élastique qui, en se développant, devenait plus grand. Je fis le bonheur de Patu en lui disant qu'il était vrai que Duprôs avait en tout une grâce parfaite. Immédiatement après, je vois une dan-