‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 116 sur 235 · CHAPITRE xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE xm

— Je ne savais pas, lui dis-je, que ta fasses musicienne.

— Je le suis comme toutes mes camarades, dont aucune ne connaît une note de musique. Les filles de l'Opéra n'en connaissent guère plus, et malgré ça, avec de la voix et du goût, on chante à ravir.

Je l'invitai à donner à souper à Patu, qui la trouva charmante. Elle finit mal, et disparut.

Les Italiens obtinrent dans ce temps-l& la permission de donner sur leur théâtre des parodies d'opéras et de tragédies. Je connus à ce théâtre la célèbre Chantilly, qui avait été maîtresse du maréchal de Saxe, et qu'on appelait Favart, parce que le poète de ce nom l'avait épousée. Elle chanta dans la parodie de Thétis et Pelée, de M. de Fontenelle, le rôle de Tonton au milieu du bruit des applaudissements. Elle rendit amoureux de ses grâces et de son talent un homme du plus grand mérite, l'abbé de Voisenon, avec lequel je fis une connaissance aussi intime qu'avec Crébillon. Tous les ouvrages de ce théâtre qui passent pour être de M™* Favart, et qui en portent le nom, sont de ce célèbre abbé, qui fut élu membre de l'Académie après mon départ de Paris. Je cultivai une connaissance que je savais apprécieij, et il m'honora de son amitié. Ce fut de moi que l'abbé de Voisenon conçut l'idée de faire des oratoires en vers : ils furent chantés pour la première fois aux Tuileries les jours où les théâtres sont fermés pour cause de religion. Cet aimable abbé, auteur secret de plusieurs comédies, avait une petite santé attachée à un trèspetit corps : il était tout esprit et gentillesse, et fameux par ses bons mots saillants, tranchants, et qui pourtant n'ojQfensaient personne. Il était impossible qu'il eût des ennemis, car sa critique glissait à fleur de peau. Un jour qu'il venait de Versailles, lui ayant demandé ce qu'il y avait de nouveau :

— Le roi bâiUe, me dit-il, parce qu'il doit venir demain au parlement pour y tenir un lit de justice.

— Pourquoi appelle-t-on cela un lit de justice?

— Je n'en sais rien, si ce n'est parce que la justiiîe y dort.

J'ai retrouTé le vivant portrait de cet illustre écrivain & Prague, dans la personne de M. le comte François Haj> dig, actuellement ministre plénipotentiaire de l'empereur À la cour de Saxe.

L'abbé de Voisenon me présenta & Pontenelle, qui avait alors quatre-vingt-treize ans. Bel esprit, savant aimable, physicien profond, fameux par ses bons mots. Fontanelle ne savait pas faire on compliment sans l'animer d'esprit et d'obligeance. Je lui dis que je venais de l'Italie exprès pour le voir.

-- Avouez, monsieur, me dit-il, que vous vous êtes fai* attendre bien longtemps.

Repartie à la fois obligeante et critique, qui relevait d'une manière spirituelle et délicate le mensonge de mon compliment II me fit présent de ses ouvrages, et il me demanda si je goûtais les spectacles français : je lui dis que j'avais vu à l'Opéra Thétis et Pelée. Cette pièce est de lui ; et lorsque je lui en eus fait l'éloge, il me répondit que c'était une tête pelée.

— J'étais hier aux Français, on donnait Athalie,

— C'est le chef-d'œuvre de Racine, monsieur ; et Voltaire a eu tort de m'accuser de l'avoir critiquée en m'attribuant une épigramme dont personne n'a jamais connu l'auteur et qui finit par deux très-mauvais vers :

Pour avoir fait pis qu'Ssther, Comment diable as-tu pu faire?

J'ai en^iendu dire que M. de Fontenelle avait été le tendre ami de M"** de Tencin, que M. d'Alembert était le fruit de leur intimité, et que Le Rond n'avait été que son père nourricier. J'ai connu d'Alembert chez M"** de Graffigni. Ce grand philosophe avait le secret de ne jamais paraître savant lorsqu'il se trouvait en société de personnes aimables qui n'avaient point de prétention au savoir et aux sciences, et il avait l'art de donner de l'esprit à ceux qui raisonnaient avec lui.

La seconde fois que je revins & Paris, après ma faite des Plombs, je me faisais une fête de revoir l'aimable et

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