‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 118 sur 235 · II · texte numérisé non relu

II

346 uÉMomES de Casanova.

voilà un jeune homme en chemise qui vient m'ouvrir.

— Monsieur, me dit-il, je vous demande excuse si J0 viens vous ouvrir en cet état.

— C'est à moi à vous faire les miennes. Je vieus, en ma double qualité de voisin et de compatriote, vous offrir lùes services.

Un matelas par terre annonçait le lit qu'avait occupé le jeune homme ^ un lit dans une alcôve, caché par des rideaux, me ât deviner la sœur. Je la prie de m*excuser d'être venu l'interrompre sans m*informer si eUe était levée.

Elle me répond sans me voir que, fatiguée du vojckge, elle avait dormi un peu plus qu*à l'ordinaire; mais qu'elle allait se lever si je voulais lui en donner 1^ temps.

— Je m'en vais dans ma chambre, mademoiseUe, et j'aurai l'honneur de revenir dès que vous me ferez appeler : je suis à telle chambre.

Un quart d'heure après, au lieu de me &ire appeler, je vois entrer une jeune et belle personne qui me fait avec grâce une révérence modeste, en me disant qu'elle venait me rendre ma visite, et que son firôre allait venir à Tinstant.

Je la remercie en llnvitant à s'asseoir, et je lui exprime tout l'intérêt qu'elle m'inspire. Sa reconnaissance se mon* tre plus encore dans son ton de voix que dans ses exprès* siens, et, captivant déjà sa confiance, elle me conte avec naïvetéf mais non sans une soi*te de dignité, sa courte histoire ou plutôt sa situation, et elle achève en me disant :

— Il faut que je me procure dans la journée un logement moins cher, car il ne me reste plus que six francs.

Je lui demande si elle a des lettres de recommandation, et elle tire de sa poche un paquet de papiers contenant sept ou huit certificats de bonnes mœurs, d'indigence, et un passe-port.

— Voilà donc tout ce que vous avez, ma chère compatriote?

— Oui; je me présenterai avec» mon frère au ministre de la guerre, et j'espère qu'il aura pitié de moi.

^ Vous ne connaissez personne?

— Personne, monsieur, tous êtes le premier homme en France auquel j'aie dit mon histoire.

— Je suis votre compatriote, et vous m'êtes recommandée par votre situation autant que par votre âge. Je veux

. être votre conseil, si vous le voulez.

— Ah I monsieur, que ne vous devrai-je pas I

— Rien. Donnez-moi vos papiers, je verrai ce que je puis en faire. Ne dites votre histoire à personne. Que Ton ignore complètement votre état, et ne sortez pas de cet hôtel. Voilà deux louis que je vous prête jusqu'à ce que vous soyez en état de me les rendre.

Elle les accepta, pénétrée de reconnaissance.

Mademoiselle Yesian était une brune de seize ans, in*tëressante dans toute la force de l'expression, parlant bien français et italien, ayant des formes, des manières trèsgfacieuses, et un ton de noblesse qui lui donnait beaucoup de dignité. Elle me conta ses affaires sans bassesse, mais sans cet air de timidité qui semble naître de la crainte que la personne qui écoute ne veuille profiter de la détresse qa'on lui confie. Elle n'avait l'air ni humilié ni hardi : elle avait de l'espoir et ne vantait pas son courage. Son maintien n'annonçait aucune prétention de vouloir faire parade de sa vertu, quoiqu'elle eût un certain air de pudeur qui aurait imposé à quiconque aurait pu vouloir lui manquer. J'en sentis l'effet sur moi-même; car malgré ses beaux yeux, sa belle taille, la fraîcheur de son teint, sa belle peau, son négligé, enfin tout ce qui peut tenter un homme et qui m'inspirait les plus brûlants désirs, je ne me sentis pas un instant de velléité : elle m'avait inspiré un sentiment de respect qui me rendit maître de moi-même, et je me promis bien non-seulement de* ne rien entreprendre sur elle, mais encore de n'être pas le premier à la mettre sur un mauvais chemin. Je crus même devoir remettre à un autre temps un discours pour la sonder sur ce point, et pour embrasser peut-être un autre système. — Vous êtes, lui dis-je, venue dans une ville où votre destinée doit se dérelopper, et où toutes les belles qualités dont la nature

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s'est pitt à TOUS orner, et qui semblent destinées à faire votre fortune, peuvent être le sujet de votre perte ; car ici, ma chère compatriote, les hommes riches méprisent toutes les libertines, excepté celles qui leur ont sacrifié leur vertu. Si vous en avez et que vous soyez déterminée à la conserver, préparez-vous, à moins d'un hasard tout particulier, & soufirir beaucoup de misère ; et si vous vous sentez assez au-dessus de ce qu'on appelle pn^jugé, si vous êtes enfin disposée à consentir & tout pour vous procurer un état aisé, tâchez soigneusement de ne pas vous tromper. Soyez pleine de défiance pour les paroles dorées qu'un homme plein de feu vous dira pour obtenir vos faveurs : ne le croyez que lorsque les faits auront précédé les paroles ; car après la jouissance, le feu s'éteint et vous vous trouveriez trompée. Gardez-vous aussi de supposer des sentiments désintéressés dans ceux que vous verriez surpris à l'aspect de vos charmes : ils vous donneront de la fausse monnaie en abondance ; mais ne soyez pas facile Pour moi, je suis sûr que je ne vous ferai pas de mal, et j'ai l'espérance de vous faire quelque bien. Pour vous rassurer sur mon comptée, je vous traite;*ai comme si vous étiez ma sœur, car je suis trop jeune pour vous traiter en père ; et je ne vous parlerais pas ainsi, si je ne vous trouvais pas charmante.

Son frère vint dans ces entrefaites. C'était un joli garçon de dix-huit ans, bien fait, mais sans ton, parlant peu et n'annonçant rien sur sa physionomie. Nous déjeunâmes ensemble, et pendant le repas, lui ayant demandé à quoi il se sentait le plus enclin, il me répondit qu'il était disposé à tout faire pour gagner honnêtement sa vie.

— Avez- vous quelque talent?

— J'écris assez bien.

— C'est quelque chose. Si vous sortez, gardez-rous de tout le monde ; ne mettez le pied dans aucun café^ et dang les promenades publiques ne parlez à personne. Mangeas chez vous avec votre sœur, et faites-vous donner un pati^ cabinet séparé. Écrivez aujourd'hui quelque chose en fran.^ çais ; vous me le donnerez demain matin, et nous verrons.

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