‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 119 sur 235 · CHAPITRE xin · texte numérisé non relu

CHAPITRE xin

Qnant à vous, mademoiselle, voilà des livres à votre disposition. J'ai vos papiers, demain je saurai vous dire quelque chose ; car nous ne nous verrons plus aujourd'hui : je rentre habituellement fort tard.

Elle prit quelques livres, me salua avec modestie, eime dit d'un ton de voix enchanteur qu'elle était pleine de confiance en moi.

Très-disposé à lui être utile, partout où j'allai ce jour-là je ne ûs que parler d'elle et de son affaire ; et partout hommes et femmes me dirent que si elle était jolie elle ne pouvait point manquer, mais qu'elle ferait toujours bien de faire des démarches. Quant au frère, on m'assura qu'on trouverait à le placer dans quelque bureau. Je pensai à lui trouver une femme comme il faut pour la faire présenter à M. d*Argenson. C'était le vrai chemin, et je me sentais la force de la soutenir en attendant. Je priai Silvia d'en parler à M"* de Montconseil, qui avait beaucoup d'ascendant sur l'esprit de M. le ministre de la guerre. Elle me le promit, mais avant elle désirait connaître la de< moiselle.

Je rentrai chez moi vers les onze heures, et, voyant de la lumière dans la chambre de la jeune personne, je frappai. Elle vint m'ouvrir en me disant qu'elle ne s'était pas couchée, dans l'espoir de me voir, et je lui rendis compte de ce que j'avais &it : je la trouvai prête à tout et pénétrée de reconnaissance. Elle parlait de sa situation avec l'air d'une noble indifférence qui ne se soutenait que pour empêcher ses larmes de couler. Elle les retenait, mais ses jeux humides annonçaient l'effort qu'elle se faisait pour les arrêter. Nous causions depuis deux heures, et de propos en propos je sus qu'elle n'avait jamais aimé, et que par conséquent elle était digne d'un amant qui la récompensât convenablement si elle était obligée de lui faire le sacrifice de sa vertu. Il était ridicule de prétendre que cette récompense dût être un mariage : la jeune Yesian n'avait pas encore fait ce qu'on appelle le faux pas, mais elle était loin du bégueulisme de ces filles qui disent qu'elles ne le feraient pas pour tout l'or du monde, et qui cèdent d'ordi-

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naire au pla9 petit assaut; elle n*a8pirait qu*à se donnef d'une manière convenable et avantageuse*

Je soupirais ciié30utant ses propos très-sensës an fond dans la situation où un destin rigoureux rayedt placée. Sa sincérité me ravissait : je brûlais. Lucie dePaséan me revenait à la mémoire ; je me souvenais de mon repentir, du tort que j'avais eu d'avoir négligé une tendre fleur qu'un autre moins digne que moi s*était empressé de cueillir : je me sentais auprès d'un agneau qui allait peut-être devenir la proie de quelque loup dévorant, elle qui n'avait pas été élevée pour l'abjection, qui avait des sentiments nobles, une éducation soignée et une candeur qu*un souffle impur allait peut-ôtre ternir sans retour. Je soupirais de n'être pas en état de faire sa fortune en la conservant ft l'honneur et à la vertu. Je sentais que je ne pouvais ni me l'appro* prier illégitimement ni être sa sauvegarde, et qu'en devenant son protecteur je devais lui faire plus de tort que de bien ; enfin, qu'au lieu de l'aider & sortir de la situation pé^ nible dans laquelle elle se trouvait, je n'aurais peut-être contribué qu'à la perdre entièrement. Cependant je la te* nais assise près de moi, lui parlant senàment et jamais amour; mais je lui baisais trop souvent la main et le bras sans en venir à une résolution, ni à un commencement qui serait allé trop tôt à sa fln et qui m'aurait contraint à me la conserver pour moi : alors plus de fortune à espérer pour elle, et pour moi plus de moyen de m'en délivrer. J*ai aimé les femmes à la folie, mais je leur ai toujours préféré la liberté ; et lorsque je me suis trouvé en danger de la peiv dre, je ne me suis sauvé que par hasard.

J'avais passé quatre heures à peu près avec M*^* Ve* sian, brûlé de tous les feux du désir, et ayant eu assez de force pour me vaincre. Elle, qui ne pouvait pas attribuer ma retenue à la vertu et qui ne savait pas ce qui m'empêchait d'aller plus loin, dut me supposer ou impuissant ou malade. Je la quittai en l'invitant à dîner pour le jour suivant.

Nous dînâmes gaiement et, son frère étant allé se promener après le dîner, nous nous mîmes & la fenêtre, d'où

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nous voyions toutes les voitures qui allaient au Théâtre- Italien. Je lui demande si elle aurait du plaisir d'y aller; «lie sourit de bonheur, et nous partons.

Je la plaçai & l'amphithéâtre, où je la laissai, lui disant que nous nous reverrions â la maison à onze heures. Je ne voulus pas rester auprès d'elle, pour éviter les questions qu'on aurait pu me faire ; car plus sa mise était simple, plus elle était intéressante.

En sortant du théâtre, j'allai souper chez Silvia, ensuite je me retirai. Je fus surpris par 1^ vue d'un équipage fort élégant. Je demandai â qui il appartenait ; on me répondit que c'était celui d'un jeune seigneur qui avait soupe avec M"® Vesian. La voilà en bon chemin !

Je me lève le lendemain et, comme je mettais la tôte ft la fenêtre, je vois un fiacre s'arrêter devant l'hôtel ; un jeune homme bien mis en costume du matin en descend, et l'instant d'après je l'entends entrer chez ma voisine. Courage I Mon parti était pris : j'affectais l'indifférence pour me tromper moi-môme. Je m'habille pour sortir; et, tandis que je faisais ma toilette, Vesian entrant chez moi me dit qu'il n'osait pas aller chez sa sœur, parce que le seigneur qui avait soupe avec elle venait d'y entrer.

— C'est dans l'ordre, lui dis-je.

— Il est riche et très-joli. Il veut nous conduire luimême â Versailles et me faire avoir un emploi.

— Je vous en félicite. Qui est-il?

— Je n'en sais rien.

Je mets ses papiers sous une enveloppe, et je les lui donne pour qu'il les remette à sa sœur; ensuite je sors. Rentré chez moi à trois heures, l'hôtesse me remet un billet de la part de M^^* Vesian, qui avait délogé. Je monte, j'ouvre le billet et je lis ces paroles : « Je vous rends l'argent que vous m'avez prêté et je vous remercie. Le comte de Narbonne s'intéresse â moi et ne veut assurément que me faire du bien ainsi qu'à mon frère. Je vous informerai de tout, de la maison où il veut que j'aille demeurer et où il m'a assuré qu'il ne me laissera manquer de rien. Je fais le plus grand cas de votre amitié

et je vous prie de me la conserver. Mon frère reste ici et ma chambre m^appartient pour tout le mois, car j'ai tout payé, m

Voilà, me dis-je, une seconde Lucie de Paséan, et moi dupe une seconde fois de ma sotte délicatesse ; car je prévois que ce comte ne fera pas son bonheur. Je m*en lave les mains. Je m'habiUe pour aller aux Français et je m'informe de ce qu'était ce Narbonne. — C'est, me dit le premier venu, le âls d'un homme riche, grand libertin et criblé de dettes. Voilà de beaux renseignements! Pendant huit jours je courus tous les théâtres et les lieux publics dans l'espoir de parvenir à connaître ce comte de Narbonne ; mais, n'ayant pu en venir & bout, je commençais à oublier l'aventure, lorsque vers les huit heures du matin Vesian entre dans ma chambre en me disant que sa sœur était dans la sienne et qu'elle désirait me parler. J'y vais de suite et je la trouve triste et les yeux rouges. Elle dit & son frère d'aller se promener, ensuite elle me parla ainsi :

— M. de Narbonne, que j'ai cru honnête, parce que j'avais besoin qu'il le fut, vint s'asseoir près de moi à l'en* droit où vous m'aviez laissée ; il me dit que ma figure l'intéressait et me demanda qui j'étais. Je lui dis ce que je vous avais dit & vous-même. Vous me promîtes de penser à moi, mais Narbonne me dit qu'il n'avait pas besoin d'y penser et qu'il pouvait agir par lui-même. Je le crus et j'ai été dupe de ma confiance ; il m'a trompée ; c'est un coquin.

Comme les larmes la suffoquaient, j'allai me mettre & la fenêtre pour la laisser pleurer sans contrainte : quelques minutes après, je revins m'asseoir auprès d'elle. — Ditesmoi tout, ma chère Vesian; soulagez-vous librement et ne vous croyez pas coupable vis-à-vis de moi : car dans le fond j'ai plus de tort que vous. Vous n'auriez pas le chagrin qui vous déchire l'âme si je n'avais pas commis l'imprudence de vous mener & la comédie.

— Hélas I monsieur, ne dites pas cela; dois-je vous en vouloir parce que vous m'avez crue sage? Bref, ce monstre me promit tous ses soins, à condition que je lui donnerais une preuve incontestable de ma tendresse et de ma

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