CHAPITRE n
Cenx qnî bravent le danger avec connaissance de oanso sont dignes d'éloges ; mais ceux qui ne le connaissent pas n'y échappent que par miracle et sans mérite. Il faut cependant respecter ces grands guerriers, car leur courage indomptable ne peut être que Tef et d'une âme forte, dune sorte de vertu qui les met au-dessus des mortels.
Toutes les fois que je pense au prince Charles de Ligne, je verse des larmes. Il était courageux comme Achille, mais Achille était invulnérable. Il vivrait encore si, pendant le combat, il eût pu se souvenir qu*il était mortel. Qui sont ceux qui Font connu et qui n'ont pas donné des larmes à sa mémoire? Il était beau, doux, poli, trôsinstroit, aimant les arts, gai, plaisant dans ses propos, d'un commerce sûr et d'une humeur toigours égale. Fatale et terrible révolution I Un coup de canon Ta enlevé a sa famille, ùl ses amis et au bonheur qui semblait lui sou* rire.
Le prince de Waldeck a aussi payé d'un bras sa noble intrépidité. On dit qu'il se console de cette perte par Tidée qu'avec celui qui lui reste il peut encore commander une armée.
0 vous qui méprisez la vie, dites-moi si par ce mépris TOUS pensez vous en rendre plus dignes !
L'opéra conamença immédiatement après Pâques. J'y allais tous les jours ; car, étant parfaitement guéri, j'avais repris mon train de vie. Je jouissais de voir que Baletti faisait valoir sa compagne. Je n'allais pas chez elle, mais Baletti venait presque tous les matins déjeuner avec moi.
Il m'avait souvent parlé d'une vieille comédienne qui depuis vingt ans avait quitté le théâtre et qui, disait-elle, avait été amie de mon père. Un jour il me prit envie de la Toir, et il me mena chez elle.
Je vis une vieille décrépite dont la parure m'étonna autant que toute sa personne. Malgré ses rides, son visage était plâtré de rouge et de blanc, et ses sourcils d'un noir foncé devaient leur couleur à l'eau de la Chine. Elle laissait voir la moitié de sa gorge flasque et dégoûtante, et on ne pouvait se méprendre à son râtelier postiche. Elle
58 MÉMOIRES DE CASANOTA.
avait nne perraque qui collait fort mal, et qni laissait apercevoir quelques poils qui avaient échappé au ravage des ans. Ses mains tremblantes ûrent trembler lj3S miennes quand elle me les serra. Elle sentait Tambre à vingt pas et ses minauderies me donnaient & la fois des nausées et envie de rire. Son habillement fort recherché avait pu être de mode vingt ans auparavant. Je voyais avec frayeur les traces horribles de la hideuse vieillesse sur une figure qui, avant que les ans Teussent flétrie, avait dû être belle, mais ce qui m'étonnait le plus, c*était Teffronterie enfantine avec laquelle ce rebut du temps mettait encore en jeu ses prétendus appas.
Baletti, qui craignait que mon étonnement trop visible ne la choquât, lui dit que ce qui me ravissait était que le temps n*eût pas eu la force de faner la belle fraise qui brillait sur sa poitrine. C'était une envie qui ressemblait à une fraise. C*est elle, me dit la matrone en souriant grimaciôrement, qui m'a donné mon nom. Je suis encore et je serai toigours la Fragoîetta, A ces mots, je ne pus m'empêcher de frémir.
J'avais devant moi le fatal simulacre, cause de mion existence. Je voyais l'objet qui par ses prestiges avait séduit mon père trente ans plus tôt; car, sans elle, il n*aurait point pensé & quitter la maison paternelle et ne serait probablement jamais allé m'engendrer dans une Vénitienne. Je n'ai jamais été de l'avis de l'ancien qui a dit : Nemo vitam veîlet si daretur scientibus (1).
Me voyant distrait, elle demanda poliment mon nom & Baletti; car il m'avait présenté simplement comme un ami et sans la prévenir de ma visite. Quand elle entendit que je m'appelais Casanova, sa surprise fut extrême. Oui, madame, lui dis-je, je suis le ûls de Gaétan Casanova de Parme
— Qu'entends-je I Que vois-jel Ahî mon ami, j'adorais votre père. Injustement jaloux, il m'a abandonnée. Sans cela vous auriez été mon fils ! Laissez-moi vous embrasser comme une tendre mère
(4) Nul ne voudrait de la yie, s'il savait ce qu'elle vaut.
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Je m'y attendais, et, de peur qu'elle ne tombât, j'allai au-devant .de son embrassade et je me livrai à son tendre souvenir. Toigours comédienne, elle porta son mouchoir À ses jeux, faisant semblant de répandre une larme, et en m'assurant que je ne devais pas douter de ce qu'elle me disait, quoiqu'elle n'eût pas l'apparence d'une ■vieille.
— Le seul défaut de votre cher père, me dit-elle ensuite, était l'ingratitude. Elle aura sans doute porté le même jugement sur le fils, puisque, malgré ses offres obligeantes, je ne remis plus les pieds chez elle.
Me trouvant la bourse bien fournie, et Mantoue ne m'offrant plus aucun attrait, je me décidai à partir pour Naples pour revoir ma chère Thérèse,, dona Lucrezia, Palo père et fils, don Antonio Casanova et toutes mes anciennes connaissances. Ce projet sans doute n'était pas du goût de mon bon génie, car il s'opposa à son exécution. Je serais parti trois jours après si l'envie ne me fût venue d'aller à l'Opéra.
Pendant les deux mois que je passai à Mantoue, je puis dire que j'y vécus en sage, par suite de la folie que j'avais faite le premier jour. Je ne jouai que cette seule fois, et heureusement; et mon petit écart .amoureux m'ayant obligé à vivre de régime, je me sauvai peut-être. de plus grands malheurs que je n'aurais pas évités sans cela.