‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 21 sur 235 · CHAPITRE li · texte numérisé non relu

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qui la portait; et, me parlant de nouveau : Je ne veux, monsieur, vous considérer ici que comme un ami, mon convive.

Cette manière d'inviter son monde, toute despotique qu'elle était au fond, me parut agréable, et je témoignai mon adhésion par mon sUencc. Il donna quelques ordres à un soldat aUemand, et, une heure après, on couvrit une table, sur laquelle on mit quatre couverts. A Tinstant, deux autres officiers étant arrivés, nous soupâmes fort gaiement. Au dessert, augmentation de société : c'étaient deux dévergondées dégoûtantes. La nappe levée, on recouvre la table d'un tapis, et voilà un officier qui se dis- [ pose à faire une banque de pharaon. Je ponte, pour faire comme les autres ; et, après avoir perdu quelques sequins je me lève pour aller prendre l'air, car nous avions fait quelques fortes libations à Bacchus. L'une des deux malheureuses me suit, m'entreprend, et finit, malgré moi, par me mettre six semaines au régime. Après ce triste exploit, je rentre.

Un jeune officier très-aimable, qui avait perdu quinze

' ou vingt sequins, jurait comme un grenadier, parce que le

'banquier ramassait son argent et quittait Ce jeune

homme avait beaucoup d'or devant lui, et il prétendait que

le banquier aurait dû l'avertir que c'était la dernière taille.

— Monsieur, lui dis-je poliment, vous avez tort, car le pharaon est le plus libre de tous les jeux. Pourquoi ne faites-vous pas la banque vous-même?

— Cela m'ennuierait, car ces messieurs pontent pour rire; mais si cela vous amuse j ajouta-t-il en souriant, faites-la vous-même.

— Capitaine, voulez-vous vous intéresser d'un quart? n accepte.

— Messieurs, dis-je, j'ai l'honneur de vous prévenir que je ne ferai que six taillés.

Je demande des cartes neuves; je mets trois cents Jequins sur table. Le capitaine écrit sur le dos d'une carte : * bon pour cent sequins, O'Neilan^ » et, l'ayant placée sur y^m or, je conunence.

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Le jaune officier, tout joyeux, dit :

— Il est possible que votre banque expire ftTaiit la fin de la sixième.

Je ne réponds rien, et je continue.

A la cinquième taille, ma banque était & l'agonie : mon jeune officier triomphait. Je le surpris un peu en lui disant que j'étais enchanté de perdre ; car, depuis qu'il gagnait, je le trouvais beaucoup plus aimable.

Il jr a des politesses qui portent malheur & la personne qui en est l'olget, et ce fut le cas, car mon compliment lui tourna la tête. Pendant la cinquième taille, on déluge de cartes contraires lui fit perdre tout ce qu'il avait gar gné ; et voulant forcer la fortune pendant la sixième taille, il joua en vrai étourdi et perdit tout l'or qu'il avait devant lui.

— Monsieur, me dit-il, vous avez joué de bonheur ; mais je vous demande ma revanche pour demain.

— Ce serait avec plaisir, monsieur, lai dis-je; maifl Je ne joue que quand je suis aux arrêts.

Je comptai mon argent; j'avais gagné deux cent cinquante sequins, plus une dette de cinquante sequins d'un officier qui avait joué sur parole, et qu'O'Neilan prit pour son compte. Je complétai sa part, et au point du jour il me laissa partir.

Rentré à mon auberge, je me couche; et* mon réveil je vois paraître le capitaine Laurent, le même qui avait joué sur parole. Croyant qu'il était venu pour me payer, je lui dis Qu'il était débiteur envers M. CNeilan ; mais il me ré-

u'il était venu pour me prier de lui prêter six se-

iup son billet d'honneur, dans lequel il s'engageait à

yer dans la huitaine. Je les lui donnai, et m'ayant

i ne rien dire à personne :

e vous le promets, lui dis-je, mais ne manquez pas

oie.

lendemain je me trouvai malade, et le lecteur sait

loi. Je me mis au régime, fort ennuyeux à cet âge ;

y lus constant et je m'en trouvai bien.

is ou quatre jours après, le capitaine O'Neilan vint

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me faire visite ; et, dès que je lui eus dit que j*étais malade, il se mit à rire, ce qui me surprit fort.

— Vous étiez donc bien portant? me dit-il.

— Je me portais à merveille.

— Je suis fâché que vous ayez perdu votre santé dans ce vilain réduit. Je vous aurais averti si je Tavais cru.

— Vous le saviez donct

— Parbleu I si je le savais I II n'y a que huit jours que je vous ai précédé, et je crois qu'alors elle n'était pas malade.

— Je vous suis donc reconnaissant du présent qu'elle m'a fait?

— C'est possible, mais c'est une bagatelle ; car vous pouvez en guérir aisément, si cela vous amuse.

— Est-ce que vous ne vous amusez pas à celât

— Ma foi, non. Un régime me causerait trop d'ennui : et puis à quoi bon guérir d'une pareille vétille, lorsqu'on est sûr de n'être pas quinze jours sans retomber dans le même besoin? J'ai eu dix fois cette patience, mais je me suis lassé, et depuis deux ans j'ai pris mon parti.

— Je vous plains, car tel que je vous vois la fortune en amour ne vous serait pas souvent contraire.

— Je ne m'en soucie pas. Les soins que cela coûte me sont plus à charge que la petite incommodité, à laquelle je suis fait.

— Je ne pense pas comme vous ; car le plaisir amoureux est insipide si l'amour ne l'assaisonne. Vous semble-t-il, par exemple, que cette laideron vaille la peine que je souffre à présent? ^

— Non, certes ; et c'est pour cela que j'en suis fâché, si j'avais su,, j'aurais pu vous faire faire une meilleure rencontre.

— La meilleure en ce genre ne vaut pas ma santé, qu'on ne doit sacrifier qu'à l'amour.

— Vous voulez donc des femmes dignes d'être aimées? Nous en avons ici quelques-unes. Restez, et quand vous serez guéri, vous pourrez faire des conquêtes»

OTSTeilan avait vingt-trois ans ; son père était mort général, et la belle comtesse Borsati était sa sœur. Il me lit voir une comtesse Zanardi Nerli, encore plus belle ; mais j'eus la prudence de n'offrir mon encens à aucune : il me semblait que tout le monde devinait mon état.

Je n'ai jamais trouvé de jeune homme plus livré à la débauche que ce jeune O'Neilan. J'ai souvent passé les nuits à courir avec lui, et j'étais étonné de son audace et de son cynisme. Cependant il était noble, généreux, brave et plein d'honneur.

Si les jeunes oflSciers alors osaient se permettre tant de choses immorales, tant de turpitudes, ce qui certes n'était pas rare, c'était moins leur faute que celle des privilèges dont ils jouissaient par coutume, par indulgence et par esprit de caste. En voici un exemple.

Un jour O'Neilan, la tête un peu échauffée, entre en ville à bride abattue. Une bonne vieille femme qui traversait la rue n'a pas le temps de l'éviter, elle tombe la tête fendue par les pieds du cheval. O'Neilan se rend aux arrêts ; mais le lendemain il est en liberté, car il suffit de dire que c'avait été un accident de pur hasard.

L'officier au billet de six sequins n'étant pas venu au bout des huit jours, je lui dis dans la rue que je ne me croyais plus obligé de lui garder le secret. Au lieu de s'excuser :

— Cela m'est égal, me répondi1>-il.

Cette réponse me paraissant un affront, je pensais â m'en faire rendre raison, quand O'Neilan me dit le lendemain que le capitaine Laurent était devenu fou et qu'on l'avait enfermé. Il guérit dans la suite, mais sa mauvaise conduite le fit chasser du corps.

O'Neilan, brave comme l'épée de Bajard, périt quelques années après à la bataille de Prague. Tel qu'il était, il ne pouvait manquer de périr victime de Mars ou de Vénus. Il vivrait peut-être encore s'il n'avait eu que le courage du renard, mais il avait celui du lion. Dans un soldat c'est une vertu ; mais dans un officier c'est presque un défaut.

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