‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 73 sur 235 · CHAPITRE vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE vm

je me vois forcé de vous la demander pour que Tafaire se termine à l'amiable.

■— Monsieur le major, lui dis-je, il ne saurait être question en aucune manière de donner satisfaction à monsieur, puisqu'il n'est pas vrai que je l'aie insulté en me moquant de lui. Je lui ai dit qu'il me semblait que je l'avais vu à la journée d'Arbelles, et je n'ai pas dû en douter lorsqu'il ma dit que non-seulement il y était, mais même qu'il me reconnaissait.

— Oui, me dit l'officier en m'interrompant, mais j'avais entendu Rodela et non Arbella, et tout le monde sait que j'y étais. Mais vous avez dit Arbella, et vous ne pouvez l'avoir dit que dans l'intention de vous moquer de moi, puisqu'il y a plus de deux mille ans qu'on a donné cette bataille, tandis que celle de Rodela en Afrique est de notre temps, et j'y servais sous les ordres du duc de Montemar.

— D'abord, monsieur, il ne saurait vous être donné de juger de mes intentions ; mais je ne vous conteste pas que vous ayez été à Rodela, puisque vous le dites; mais, d'après cela, la scène change, et c'est moi qui exige une satisfaction de vous si vous osez me nier que je me sois trouvé à la bataille d'Arbelles. Je n'y servais pas sous le duc de Montemar, car il n'y était pas, que je sache ; et j'étais aide de camp de Parménion, sous les yeux duquel je fiis blessé. Si vous me demandiez de vous montrer la cicatrice, vous sentez que je ne le pourrais pas ; car le corps que j'avais alors n'existe plus, et dans celui que je porte je n'ai que vingt-trois ans,

— Tout cela me paraît foUe ; mais, en tout cas, j'ai des témoins que vous vous êtes moqué de moi, car vous m'avez dit que vous m'avez vu à cette bataille ; et, parbleu ! ce n'est pas possible, car je n'y étais pas. Dans tous les cas, je veux une satisfaction.

— Et moi aussi ; et nos droits sont pour le moins égaux, si toutefois les iniens ne sont pas meilleurs que les vôtres; car vos témoins sont aussi les miens, et ces messieurs diront que vous avez prétendu m'avoir vu à Rodela ; et, parbleu! ce n'est pas possible, car je n'y étais pas.

162 MÉMOIRBS DE CASANOVA.

— Je puis m'être trompé.

— Et moi aussi ; et partant, nous n'avons rien à prétendre ni l'un ni Fautre.

Le m^gor, qui se mordait les lèvres pour s'empêcher de rire, lui dit : — Mon cher monsieur, je ne vois pas que vous ayez le moindre droit d'exiger satisfaction, puisque monsieur convient comme vous qu'il peut s'être trompé.

— Mais, répondit l'officier, est-il croyahle qu'il se soit trouvé à la hataille d'Arbelles?

— Monsieur vous laisse le maître de le croire ou de ne pas le croire, tout comme il l'est de dire qu'il j a été jusqu'à ce que vous lui ayez prouvé le contraire. Le lui soutiendrez-vous pour qu'il mette l'épée à la main?

— Que le bon Dieu m'en préserve I J'aime mieux déclarer notre affaire ânie.

— Eh bien, messieurs, nous dit le major, il ne me reste qu'à vous inviter à vous embrasser comme deux honnêtes gens. Ce que nous fîmes de très-bonne grâce.

Le lendemain le Provençal, un peu confus, vint me demander à dîner, et je lui fis bon accueil. C'est ainsi que cette scène comique se termina, au grand contentement de M. de la Haye.

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