CHAPITRE DC
faire avait suivi le cours de ces sortes de choses, c'est-àdire qu'elle était tombée dans un parfait oubli; et une seconde de M. Bragadin, qui m'apprenait que le Sage de semaine avait écrit à l'ambassadeur qu'il pouvait assurer le saint-père que, lorsque le baron Bavois se présenterait, on aurait soin de lui donner dans les troupes de la république un emploi au moyen duquel il pourrait vivre honorablement et aspirer à tout par son propre mérite.
Avec cette lettre je portai la joie dans le cœur de M. de h, Haye, et j'y mis le comble en lui annonçant que rien ne pouvait plus désormais m'empêcher de retourner dans ma patrie.
Là-dessus il se décida à se rendre à Modène pour se concerter avec son néophyte sur la conduite qu'il devait tenir à Venise pour s'y ouvrir le chemin de la fortune. Il ne pouvait douter de moi en aucune façon ; il me voyait fanatique, et il savait que c'est une maladie incurable aussi longtemps que les causes subsistent ; et comme il venait à Venise, il se flattait bien d'entretenir le feu qu'il avait allumé. Il écrivit donc à Bavois qu'il allait le rejoindre, et deux jours après il prit congé de moi, fondant en larmes, faisant le plus bel éloge des vertus de mon âme, m'appelant son fils, son cher fils, et m'assurant qu'il ne s'était attaché à moi qu'après avoir lu sur ma physionomie le divin caractère de la prédestination. On voit que je puis être certain de mon fait.
Peu de jours après le départ de de la Haye, je quittai Parme dans ma voiture, que je laissai à Fusine, d'où je me rendis à Venise, Après une année d'absence, mes trois amis me reçurent comme leur ange tutélaire. Hs me marquèrent la plus grande impatience de voir arriver les deux élus que je leur avais promis dans mes lettres. Un appartement pour de la Haye avait été disposé dans le palais même de M. de Bragadin; et comme la politique s'opposait à ce que mon père logeât chez lui un étranger qui n'était pas encore au service de la république, on avait eu soin de trouver pour Bavois deux jolies chambres dans le voisinage.
Leur surprise fut extrême lorsqu'ils s'aperçurent du prodigieux changement qui s'était opéré en moi sous le rapport des mœurs. Tous les jours à la messe, souvent au sermon, suivant les quarante heures, point de casino, ne fréquentant que le café où se rassemblaient les personnages pieux et d'une prudence reconnue, et toi^gours assidu A l'étude lorsque je n'étais pas auprès d'eux. En comparant mon genre de vie actuel avec mes mœurs d'autrefois, ils s'émerveillaient et ne savaient conament remercier la Providence, dont ils admiraient les voies inconcevables. Ils bénissaient les crimes qui m'avaient forcé d'aller passer uu an loin de ma patrie. J'achevai de les jeter dans le ravissement en payant toutes mes dettes sans rien demander à M. de Bragadin, qui, ne m'ajant rien remis depuis un an, avait eu un soin religieux d'augmenter mon pécule mois par mois de toute la pension qu'il m'avait assignée. Je n ai pas besoin de dire combien ces braves gens se félicitaient de voir que je n'allais jamais au jeu.
Au commencement de mai je reçus une lettre de de la Haye. Il m'annonçait qu'il allait s'embarquer avec le cher fils de son âme pour se résigner aux ordres des respectables personnages auxquels je l'avais annoncé.
Sachant l'heure à laquelle le coche de Modône arrivait, nous allâmes tous à leur rencontre, M. de Bragadin excepté, qui, ce jour-lâ, était au sénat. Nous étions arrivés avant lui ; et, nous trouvant tous réunis, il fit aux nouveaux venus le meilleur accueil possible. De la Haye me dit d'abord cent choses; mais je l'écoutais  peine, tant j'étais occupé de Bavois. C'était un personnage si différent de ce que je m'étais imaginé d'après la peinture qui m'en avait été faite, que toutes mes idées en étaient renversées. Il me fallut l'étudier trois jours avant de pouvoir me résoudre à un véritable attachement. Je dois en faire le portrait à mes lecteurs.
Le baron Bavois était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une taille moyenne, joli de figure, très-bien fait, blond, d'une humeur toujours égale, parlant bien et avec esprit, et s^énonçant avec un ton de modestie aisée qui lui