‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 76 sur 235 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

seyait fort bien. Il avait les traits du visage agréables et réguliers» les dents fort belles, de longs cheveux bien plantés, bien soignés, et exhalant Todeur des parfums qu'il j employait. Cet individu, qui ne ressemblait ni en matière ni en forme à celui que de la Haye m*avait fait con* cevoir, surprit beaucoup mes trois amis; cependant le bon accueil qu'ils lui firent ne s'en ressentit en aucune façon, car leur âme pure ne se permit point un jugement défavorable à la belle idée qu'ils devaient avoir de ses mœurs.

Dès que de la Haye fut installé dans son superbe appartement, j'allai conduire le baron dans celui qui l'attendait, et où j'avais eu soin de faire porter ses effets. Se voyant très-bien logé chez de très-honnétes bourgeois qui, prévenus d'avance en sa faveur, le traitèrent avec distinction, il m'em' rassa tendrement en m'assurant de toute sa reconnaissaiice, me disant qu'il se sentait pénétré de tout ce que j'avais far'fc pour lui sans le connaître et dont de la Haye l'avait si bien informé. Je fls l'ignorant, et, pour détourner la conversation, je lui demandai à quoi il comptait passer son temps à Venise jusqu'à ce qu'un emploi lui donnât une occupation de devoir. J'espère, me dit-il, que nous nous amuserons agréablement, car je ne doute pas que nos penchants ne soient en harmonie. Dans l'hébétement où Mercure et de la Haye m'avaient réduit, j'aurais été embarrassé â donner sur-le-champ la véritable signification de ces mots, du resfe fort intelligibles; mais si je m'arrêtai â la superûcie, je ne laissai pas de m'apercevoir qu'il avait plu aux deux filles de son hôtesse. ËUes n'étaient ni jolies ni laides : mais il les gracieusa en homme qui s'y entend. Je ne pris cela que pour de la politesse courante, tant j'avais déjà fait de progrès dans le mysticisme.

Pour le premier jour, je ne conduisis mon baron qu'à la place Saint-Marc et au café, où nous ne restâmes que jusqu'à l'heure du souper. Il avait le couvert chez M. de Bragadin. Pendant le repas, il orilla par de jolis propos, et M. Dandolo lixa avec lui l'heure où il irait le prendre pour

Idô MÉMOIRES DE CASANOVA.

le prësenter la lendemain au 8age à la guerre. Après souper je le reoonduisis chez lui, où je trouvai les deux jeunes filles charmées que leur seigneur suisse n*eùt point de domestique, espérant pouvoir le convaincre qu'il pourrait s*en passer.

Le lendemain, un peu avant Theure convenue, j'accompagnai chez lui MM. Dandolo et Barbare, qui devaient le présenter au Sage. Nous le trouvâmes & sa toilette sous la main délicate de Taînée des deux sœurs qui le coiffait. Sa chambre embaumait de Todeur de la pommade et des eaux dé senteur dont il était parfumé. Ce n'était pas là rindice d'un petit saint ; cependant mes deux amis n'en furent point scandalisés, quoique je remarquasse leur surprise, ne s'étant nuUement attendus A cette grande marque de galanterie dans un nouveau converti. Je manquai d'éclater de rire quand j'entendis M. Dandolo dire d'un air d'onction que, si on ne se hâtait un peu, nous n'aurions pas le temps d'aller À la messe, et Bavois lui demander avec un air de surprise si c'était un jour de fête. M. Dandolo ne fit aucun commentaire, il répondit que non ; et les jours suivants il ne fut plus question de la messe. Dès qu'il fut prêt, je les laissai aller seuls, et je m'en fus d'un autre côté. Je ne revis ces messieurs qu'à dîner, où l'on s'entretint de l'accueil que le Sage avait Mt au jeune baron, et, l'après-midi, mes amis le conduisirent chez des dames leurs parentes, qui toutes parurent enchantées de lui. En moins de huit jours, il se trouva si bien connu, qu'il fut en état de braver l'ennui; mais, pendant ces huit jours aussi, je connus parfaitement son caractère et sa façon de penser. Je n'aurais pas eu besoin d'une aussi longue étude si je n'avais pas été prévenu du contraire, ou plutôt si mon intelligence n'avait été épaissie par mon bigotisme. Bavois aimait les femmes, le jeu et la dépense, et oomme il était pauvre les femmes étaient sa principale ressource. Quant à la religion, il n'en avait aucune; et comme il n'était pas hypocrite, il ne m'en fit pas un mystère.

— Comment, lui dis-je un jour, avez- vous pu, tel que TOUS êtes, en imposer à de la Haye ?

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