‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 82 sur 235 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

— Elle veut que vous lui fassiez une promesse de mariage dans les formes et que vous lui donniez de quoi vivre.

— Monseigneur, rien ne m'oblige à lui faire la promesse ; et n'ayant rien moi-même, je ne saurais lui donner de quoi vivre. En travaillant avec sa mère, il faut qu'elle se procure l'existence.

— Quand elle était chez son cousin, dit la mère, elle ne manquait de rien, elle y retournera.

— Si elle y retourne, je ne me donnerai plus la peine de l'en retirer, et Son Excellence verra alors que j'ai eu raison de ne point l'épouser avant d'être sûr qu'elle fût devenue sage.

Le juge me dit alors que je pouvais me retirer, et tout fut dit. Je n'ai plus entendu parler de cette affaire, et la relation du dialogue égaya le dîner de M. de Bragadin.

Au commencement du carnaval de 1750, je gagnai à la loterie un terne de trois mille ducats courants. La fortune me fit ce cadeau dans un moment où je n'en avais pas besoin; car j'avais passé l'automne èl tenir la banque, et j'avais gagné. C'était dans un casino où aucun noble vénitien n'osait se présenter, parce que l'un des associés était officier du duc de Montalègre, ambassadeur d'Espagne. Les nobles gênaient les bourgeois ; et cela arrive toujours dans un gouvernement aristocratique, où l'égalité n'existe de fait qu'entre les membres du gouvernement.

Ayant intention d'aller faire un voyage en France, je remis mille sequins à M. de Bragadin, et, poursuivant ce projet, j'eus la force de passer le carnaval sans risquer mon argent au pharaon. Un patricien , très-honnête homme, m'avait intéressé d'un quart ù, sa banque, et aux premiers jours du carême il me remit une assez forte somme.

Vers la mi-carême, mon ami Baletti revint de Mantoue à Venise. Il était engagé au théâtre Saint-Moïse pour y labre les ballets pendant la foire de l'Ascension. U était

avec Marine, mais ils ne logeaient pas ensemble. Elle fit la capture d'un juif anglais nommé Mendex, qui dépensa pour elle beaucoup d argent. Ce juif me donna des nouvelles de Thérèse, qu'il avait connue à Naples, et À laquelle il avait laissé de bons souvenirs. Gela me fit plaisir, et je me félicitai qu'Henriette m'eût empêché d aller la trouver quand j'en avais le projet ; car j'en serais facilement redevenu amoureux, et Dieu sait ce qui serait advenu.

Dans ce temps-lÀ Bavois fut installé au service de la république en qualité de capitaine, et y fit fortune, comme je le dirai en son lieu.

De la Haye se chargea de l'éducation d'un jeune seigneur nommé Félix Calvi, et quelque temps après il le conduisit en Pologne. Trois ans plus tard je le revis à Vienne.

Dans le temps où je me disposais à partir pour aller à la foire de Reggio, puis & Turin, où, à l'occasion du mariage du duc de Savoie avec une infante d'Espagne, fille de Philippe V, toute l'Italie se trouvait rassemblée, ensuite à Paris, où, madame la dauphine étant grosse, on préparait des fêtes superbes dans l'attente d'un prince; Baletti se disposait aussi à faire le même voyage, rappelé par ses parents qui étaient acteurs ; sa mère était l'Illustre Silvia.

Il allait danser au Théâtre-Italien et y jouer les premiers rôles des jeunes amoureux. Je ne pouvais faire choix d'une société plus agréable et plus faite pour me procurer à Paris mille avantages et de nombreuses connaissances.

Je pris congé de mes trois vertueux amis en^leur promettant de revenir en deux ans. Je laissai mon frère François à l'école du peintre de batailles Simonetti, surnommé le Parmesan, lui promettant de penser à lui quand je serais à Paris, où dans ce temps-là surtout le génie était toujours sûr de faire fortune. Le lecteur verra comment je lui tins parole.

Je laissai aussi à Venise mon frère Jean, qui, après

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