Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 3
INoTRE maison continuait de prospérer j M. Dumarsy était plus riche qu'il ne l'avait jamais été. On nous citait parmi les premiers fabricans de France; et la considération dont je me voyais entouré n'était pas due seulement à ma fortune. On van- III. ,
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tait l'activité que j'avais déployée en réparant le désastre dé mon beau-père. Mes débats avec sir Kovers avaient fait un peu de bruit par l'indiscrétion de ses démarches ; le public, sans bien connaître le fond de ' l'affaire , applaudissait au courage que je venais de montrer contre un homme puissant ; et cette aventure me donnait quelque célébrité.
Madame Dumarsy, jouissant avec délices de sa nouvelle opulence, avait repris un »rand état de maison ; elle recevait , voyait beaucoup de monde, et se montrait glorieuse de son gendre. M. Dumarsy , malgré sa faible santé, soutenait fort bien les fatigues d'un genre de vie qui le récréait; et il se plaisait à dire qu'il me devait son heureuse existence. Louise , dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, se livrait aux amusemens de son â«e; et me remerciait des plaisirs que chaque jour faisait naître pour elle. Au milieu de l'ivresse de la famille , je me laissais agréablement aller à quelques mouvemens d'orgueil , en songeant qu'on avait raison
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d attribuer à mes soins , à mes veilles , le bonheur de jouir d'une situation si brillante.
11 y avait comme un retentissement d'éloges autour de moi dans les cercles de madame Dumarsy. Toutes les personnes qui paraissaient dans son salon m'adressaient des louanges , les unes par bienveillance , d'autres par politesse, par ce sentiment qui dispose à dire des choses agréables aux personnes chez lesquelles on est invité. J'étais d'autant plus sensible à cescomplimens, qu'ils venaient d'hommes recommandables. La nombreuse société de ma belle-mère se composait de négocians, de propriétaires , de personnes de la haute bourgeoisie. Il s'y trouvait bien aussi quelques parasites. M. de Blaveau ne nous quittait plus, et nous prodiguait tant d'éloges et d'épilhèles , que madame Dumarsy lui pardonnait de retomber par intervalles dans la manie de vouloir me protéger.
Mais que ses phrases étaient insignifiantes près de celles que nous débitait un M. de Guerville , homme sans état, aimant à
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vivre chez aulrui , flalleur par goût , persuadé du mérite de quiconque réussissait , admirateur des gens heureux , prôneur infatigable , perpétuellement outré, et cependant de très bonne foi dans son enthousiasme ! C'était mon panégyriste en chef :
pour peu qu'on l'eût pressé, il m'eût donné, je crois , un brevet de grand homme. Ses exagérations m'avaient d'abord choqué ;
mais ô subtil, poison de la louange!
je me ' surprenais quelquefois à trouver de
l'esprit à M. de Guerville.
Un sbir , Blaveau parla de la prochaine nomination des échevins. Plusieurs personnes , disait-il , l'avaient sollicité pour qu'il mît dans leurs intérêts son intime ami, le prévôt des marchands. « Vous sait vez , ajoula-t-il en me jetant un coup « d'oeil , que j'employe mon crédit avec « discernement , et qu'il n'est pas dans (( mon caractère de recommander tout le « monde. 11 faut ici de l'intégrité, des lu- « mières , du dévouement au bien public :
a c'est un homme comme vous que je u voudrais voir dans l'administration de la
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« ville de Paris. » Tous ceux qui étaient présens l'approuvèrent. Guerville s'écria que j'honorerais la place bien plus que je n'en serais honoré. Je fis peu d'attention à ces discours ; mais ils avaient frappé ma belle-mère : elle m'en parla le lendemain , et, selon son habitude, ce fut avec chaleur.
Elle me dit que la fortune ne donne qu'un commencement de considération ; que , pour avoir une belle existence , il faut occuper une place. Je n'entrai pas d'abord dans ses vues; toutefois, en y réfléchissant , je pensai qu'il s'agissait d'une magistrature honorable, que je pouvais y être utile ; je me mis sur les rangs , et je fus nommé. Blaveau en était tout lier.
Quinze jours s'étaient à peine écoulés , lorsque ma belle -mère, à la suite d'un conciliabule tenu avec M. de Guerville et d'autres personnes , vint me trouver , et m'annonça qu'elle désirait avoir avec moi un entrelien du plus haut intérêt. Elle était embarrassée ; après bien des détours :
« La fortune , les places , nie dit-elle , c'est « quelque chose , c'est beaucoup j mais
« pour jouir de toute la considération à « laquelle un homme peut aspirer, il est « essentiel , il est indispensable d'obtenir « une distinction honorifique. Je serais la « plus heureuse des mères, si je voyais mon « gendre décoré du cordon noir. » Je faillis à éclater de rire. « Eh ! ma chère bellece mère , lui dis-je , quelle singulière am- « bition vous saisit ! J'ai demandé une place, « parce que je peux y rendre des services; « mais je n'irai certainement pas sollici- « ter une vaine distinction. Je ne suis plus « un enfant ; c'est un hochet que vous me « proposez. » Je continuai de plaisanter ; elle se retira un peu déconcertée. Cependant , plusieurs jours de suite , elle revint à la charge. Mon refus lui causait du chagrin ; elle me disait que je n'aurais besoin de faire aucune sollicitation, que ses amis étaient certains de réussir, et qu'elle me demandait seulement de consentir à ce qu'on agît pour moi. Elle était pressante, il m'en coûtait de l'affliger ; ce cordon n'avait pas la plus légère importance à mes yeux ; mais puisque les gens dont
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j'étais entouré y mettaient tant de prix...
j'eus la complaisance de ne pas m'opposer aux démarches qu'on voulait faire.
Le surlendemain , je trouvai madame Dumarsy agitée , presque en colère; elle venait d'apprendre que le succès qu'elle avait cru certain éprouverait de grandes difficultés , et qu'il était très douteux que son gendre obtînt le cordon noir. Je fus piqué; je ne laissai rien paraître, je me disais encore que je me souciais fort peu d un cordon ; mais je passais en revue dans ma mémoire les différentes personnes à qui l'on avait donné cette distinction , et je trouvais à la plupart d'entre elles bien moins de titres que je n'en réunissais. Je voyais de l'injustice, de l'ingratitude à ne pas m'accorder une faible récompense de mes services , une récompense qu'on aurait dû m'offrir. Je décidai que j'obtiendrais ce qu'on me refusait. J'avais réussi dans toutes mes entreprises, en combinant avec quelque force de tête les moyens d'atteindre mon but ; je réfléchis une partie de la nuit à la manière dont je dresserais mes
balleries , aux gens qu'il fallait voir , aux raisons dont j'appuierais ma demande. Je me levai de très bonne heure , j'écrivis rapidement un mémoire ; je ne voulais point que la matinée se passât sans que j'eusse pénétré chez M. de Colbert, dont j'étais impatient de réclamer la bienveillance et l'équité. J'achevais de m'habiller pour me rendre chez le ministre , quand Louise m'apporta une lettre de mon oncle le pasteur.
Fort pressé, j'ouvre et je lis à la hâte.
Mon oncle aussi me félicitait de notre situation prospère ; il m'invitait à jouir du fruit de mes travaux , et peignait les avantages que la fortune devait m'offrir. Le bon pasteur comptait sur ma sagesse, et terminait ainsi : « Le bonheur t'exposera « peut-être à des épreuves plus périlleuses « que celles de l'adversité. Je crains peu a pour toi ses molles séductions et son race pide entraînement ; ton âme ferme saura « te garantir de la vanité, source de toulçs « les faiblesses des gens heureux.... » Je m'assis, je relus lentement ces mots; Louise,
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appuyée sur mon épaule , lisait en même temps que moi. Je restai pensif quelques momens ; puis il m'échappa un sourire. Ma femme me demanda la cause de ma gaîlé ; je lui indiquai du doigt les dernières lignes de la lettre de mon oncle : elle n'y voyait qu'un éloge mérité de mon caractère. « Tu « me crois donc une âme bien forte? lui « dis-je. Oui, j'ai surmonté des obstacles « nombreux pour réparer les malheurs de « ton père, pour devenir ton mari, pour « le créer une grande fortune. Au milieu « de nos dangers, je suis resté ferme , inéa branlable.... — Eh bien? — Eh bien!
« cet homme si courageux n'a pas dormi , « parce qu'on hésite à lui permettre de ce porter un ruban. » Louise sourit à son tour ; et presque aussitôt elle voulut me donner des éloges. « Ma chère, lui dis-je d'un « ton plus sérieux, ce qui m'est arrivé n'est « qu'une bagatelle ; mais dans quels dan- « gers pouvait m'entraîner cette prospérité, « dont tout à l'heure encore j'étais si fier ! « La vanité conduit à l'insolence , à l'avi- « dite , à l'ambition ; elle produit l'amour
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rr exclusif de soi , l'oubli des autres , la « dureté de cœur , tous les vices et toutes <( les sottises humaines. Rassure -loi, je « profiterai de la leçon ; je m'arrête assez « tôt pour avoir à plaisanter, non à gémir.
« Grâce à mon bon oncle, je n'aurai eu « que peu de jours d'éblouissement : adieu « le cordon noir. — Tu en es tout conte sole, et moi aussi; niais ma mère... ! »
J'étais inquiets comme ma femme, du chagrin que ma résolution causerait à madame Dumarsy. II me vint une idée qui pouvait tout arranger.
J'allai au contrôle général; M. de Colbert voulut bien me donner audience, et il m'accueillit de la manière la plus encourageante. Je le priai de m'accorder une nouvelle preuve de bienveillance; et, faisant valoir les travaux , les services et l'âge de mon beau-père, je demandai le cordon noir, non pour moi , mais pour lui. Le ministre me promit avec bonté qu'il y songerait; et peu de temps après M. Dumarsy reçut l'ordre de Saint- Michel. Quelle joie, quel ravissement éprouva ma belle-mère ! elle
IMPARTIE. — CHAPITRE XIV. n n'avait pas eu , je crois , des transports aussi vifs, le jour où sa manufacture avait été rétablie. Guerville était stupéfait d'admiration ; il me regardait , cherchait des mots, n'en trouvait pas, gesticulait; enfin il s'écria : ce C'est le modèle de l'héroïsme « filial ! » Blaveau ne se déconcerta point : a Mon illustre ami ne peut rien vous rea fuser, dit-il; je l'ai si bien disposé pour « vous ! »
M. Dumarsy eut de la vanité pour la première fois de sa vie. « J'ai donc du « mérite, » se disait- il un jour, en se regardant avec complaisance au miroir.
L'ordre de Saint-Micbel ne fut pas cependant sans inconvénient pour lui, ni même pour sa femme. Toute fière d'abord de se montrer, de se promener en donnant le bras à son mari, elle ne tarda pas à s'apercevoir que, dans plusieurs sociétés, on n'attachait pas au ruban noir autant de considération qu'elle l'avait imaginé. Elle finit par être un peu embarrassée ; et , selon les maisons où elle se trouvait, tantôt elle voulait que son mari montrât sa dé-
co ration ,
tantôt elle exigeait qn il boutonnât son habit ; ce qui ne laissait pas de leur demander une certaine contention d'esprit , et par fois d'exciter entre eux de petits débats.
Combien je me sentis heureux d'être désabusé de mes illusions, en voyant arriver mon ami , le sage Duclos , qui venait passer un mois à Paris! Il se disposait à entreprendre un voyage dans le nord de l'Europe. Excellent homme ! toujours le hasard me faisait apprendre quelque beau trait de lui. Avant de quitter Germon t , il avait doté sa sœur ; il lui avait abandonné tous ses biens , en ne se réservant qu'une pension viagère : c'étaient ces mêmes biens qui m'avaient été si utiles. Quelques jours plus tôt , il aurait eu des reproches à me faire; peut-être m'eût-il fallu rougir devant lui. Le plaisir que j'éprouvai à l'embrasser fut sans mélange; mais, si la vanité n'était plus dans ma tête , les flatteurs fréquentaient encore la maison. Je riais du moment de dépit qu'ils venaient de me causer ; je leur dus bientôt un chagrin plus sérieux-
IP PARTIE. —CHAPITRE XIV. i3 J'avais interrompu si souvent M. de Guerville dans ses panégyriques en mon honneur , qu'il n'osait plus les débiter quand j'étais présent. Avec quel empressement il dédommageait ma belle-mère , dès que je quittais le salon ! Un soir, Duclos s'y trouvait sans moi ; Guerville crut faire la cour à mon ami , en répétant avec enthousiasme ses hymnes à ma gloire. Duclos , qui n'avait pas moins de franchise que de susceptibilité , ne put long-temps se contenir ; il parla contre les flatteurs, et contre ceux qui souffrent leurs discours. Madame Dumarsy lui fit très froide mine ; Guerville crut le calmer , en lui adressant à lui - même de pompeux éloges sur son noble caractère. Duclos s'irrita davantage.
Louise s'interposa, sut donner raison à mon ami, sans blesser sa mère; et lorsque j'entrai, les nuages étaient à peu près dissipés.
Par malheur, Blaveau arriva. Il s'était fait protecteur auprès de moi , et il servait les autres comme il m'avait servi moi-même. « Je prends le plus vif intérêt,
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« me dit-il , à un homme très intelligent
« que j'ai promis de vous recommander ;
« il se nomme C'est singulier! j'ai ou-
« blié son nom. Peu importe; j'ai sa « demande. » Duclos fronça le sourcil.
Blaveau cherche dans ses poches ; et , parmi vingt papiers, l'un pour un ministre, un autre pour un magistrat , d'aulres pour des gens de cour , il en prend un : « Voilà « qui est encore plus singulier ! dit-il.
« J'aurai donné la demande qui vous est « adressée , à mon bon ami le comte de (( Saint-Géran , en place de cette note « que je m'étais chargé de lui remettre. »
Duclos fit un mouvement d'impatience.
« C'est égal , poursuivit Blaveau en serrant « ses papiers ; vous n'avez besoin dans ce « moment ni de caissier ni de commis ?
t( Je dirai à mon estimable protégé que et vous êtes désolé de ne pouvoir rien faire a pour lui. — Parbleu! s'écria Duclos, « voilà une étrange manière de recomman- « der quelqu'un ! » Je voulus l'apaiser ; il ne m'épargna pas plus que Blaveau. Son caractère ombrageux l'emporta si loin que
IMPARTIE. — CHAPITRE XIV. i5 je ne pus retenir une raillerie; il se fâcha, et sortit. Je le suivis , il reçut fort mal mes explications. Je l'avais blessé, il accusait tout le monde, et ne faisait grâce qu'à ma femme ; il pardonnait à tous les autres, et ne gardait rancune qu'à moi seul.
Le lendemain , j'allai chez lui , je ne le trouvai pas. Deux jours après, il quitta Paris sans me revoir.
Ainsi, la fortune m'avait amené des flatteurs; et ces flatteurs me brouillaient avec mon ami.
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