‹ Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 3Chapitre 2 sur 23 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Divane.

La fatigue de recevoir chez soi beaucoup de monde entraîne une autre fatigue : les visites qu'on a reçues , il faut les rendre. Mon beau-père , que sa faible santé dispensait de se conformer à l'usage , restait chez lui; je n'avais pas le même privilège. Dans le nombre des sociétés où j'allais , il en est une surtout qui me laisse des souvenirs.

Divane , après avoir obtenu , à la recommandation de M. Dumarsy, une petite place dans les subsistances militaires , s'était quelque temps désolé de végéter en province,

II a PARTIE. — CHAPITRE XV. 17 et de ne parvenir à rien d'important. Il avait de l'intelligence , mais il manquait de capitaux ; par bonheur, il trouva un homme qui avait des capitaux, et qui manquait d'intelligence : ils s'associèrent, et firent des gains assez conside'rables. Autre circonstance heureuse! Une dame veuve, âgée et fort riche, remarqua que Divane e'iail jeune et de joyeuse humeur ; elle ne tenait pas à la naissance , il tenait beaucoup à l'argent : ils se marièrent. Les soins de Divane ne purent empêcher la bonne dame de mourir peu de mois après, en lui laissant toute sa fortune. 11 pleura sa femme, vendit ses biens, revint à Paris ; et, gros capitaliste, il ne larda pas à être un des chefs de l'administration où il était entré petit commis.

Son héritage et ses bénéfices lui donnaient une grande opulence, dont il usait avec toute la profusion d'un financier.

La vue de Divane richement vêtu produisait sur moi un effet singulier. Au régiment , au For-Lévêque , je lui avais trouvé un langage simple, naïf, annonçant de la bonhomie; dans son salon, au milieu do

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son faste, je remarquais qu'il lui échappait souvent des expressions triviales. Autrefois, je ne m'apercevais pas que ses manières fussent différentes de celles des autres; depuis qu'il avait fait fortune , il me paraissait d'une gaucherie qui parfois devenait grotesque. Je ne communiquais ces observations à personne; et s'il arrivait qu'on voulût tourner Divane en ridicule , je me plaisais à vanter son caractère.

Le nouveau financier me témoignait toujours la même affection, la même reconnaissance. Il venait souvent nous rendre visite; il nous faisait des invitations fréquentes , et attachait un très vif intérêt à ce que j'allasse chez lui. Sa société habituelle était bien différente de celle de mon beaupère. En général, on voyait chez M. Dumarsy des hommes estimés pour leur conduite et leur probité, jouissant d'une fortune acquise par de longs et utiles travaux, ou exerçant encore des professions honorables.

Chez Divane, on voyait surtout des munilionnaires, des trailans, des fermiers du fisc , portés à un haut degré d'opulence par

II e PARTIE. — CHAPITRE XV. tg un lour rapide de la roue de fortune. La plupart n'osaient avouer ni d'où ils étaient partis ni comment ils étaient montés. Quelques-uns se disaient riches de patrimoine, et le public chansonnait leur basse origine.

Avides de réparer le temps perdu, ils semblaient avoir hâte de prodiguer les dépenses, de s'entourer de luxe, de se rassasier de plaisirs. Singes maladroits des grands, ils faisaient bâtir des maisons somptueuses, mais sans goût; ils payaient des maîtresses cpû les trompaient ; ils avaient des équipages', des attelages, jouaient gros jeu, prenaient de grands airs, se donnaient pour des hommes de bon ton ; et mon pauvre Divane , singe trop fidèle de ses confrères , faisait encore des progrès en ridicule.

Beaucoup d'autres personnes fréquentaient sa maison. Souvent il avait des réunions où la ville entière semblait s'être donné rendez-vous. Il ne me dissimulait pas qu'il spéculait sur ces réunions pour se faire des amis. C'était un de ces hommes qui, sans instruction, sont fort éclairés sur

so JACQUES FAUYEL.

leurs intérêts j qni, sans esprit, savent habilement arriver à leur but. Il entendait merveilleusement Fart d'attirer, soit à de grandes fêtes , soit à de petits dîners , les gens dont il avait besoin. Les dévots commençaient à se trouver en crédit: et leur recommandation était utile , même pour se faire adjuger des entreprises de finances. Ils se divisaient en jésuites et en jansénistes : les deux partis s'étaient voué une haine implacable. Divane courtisait les uns , parce qu'ils éiaient en faveur, les autres, parce qu'ils pouvaient avoir leur tour. J'assistai chez lui, dans la même semaine, à deux dîners. Au premier, il y avait des jésuites; au second , il y eut des jansénistes. Ceux-ci se présentèrent avec un air sombre, presque hautain ; ils parlaient d'un ton dur et tranchant; mais la bonne chère finit par les humaniser et les mettre en gaîlé. Je me souvins que leurs antagonistes étaient venus avec un air doux, humble; et qu'au dessert, ils avaient eu la voix allière et le regard dominateur. Au dîner des jansénistes , on fulmina contre les jésuites; au dîner des.

II e PARTIE. — CHAPITRE XV. xi jésuites , les jansénistes avaient été charitablement déchirés. J'admirais comment, chez le même homme, à la même place, à peu de jours d'intervalle, ce qui avait été censuré avec acharnement était loué avec enthousiasme ; et comment ce qui avait été exailé sans mesure était proscrit sans pitié. Je n'admirais pas moins avec quelle souplesse ce Divane , qui paraissait si lourd , prenait les opinions , et semblait épouser les passions des gens qui dînaient chez lui. Du reste , en écoutant très attentivement leurs controverses, il me fut impossible de rien comprendre aux questions qui divisaient les deux partis.

J'aimais Divane ; mais , à bien des égards , sa maison ne pouvait me convenir. Je lui faisais chez moi un accueil très amical , et j'allais toujours plus rarement chez lui. Il vint nous inviter à une grande soirée : j'avais une forte raison pour ne pas m'y rendre. Le lendemain du jour désigné, j'étais obligé de partir pour la Touraine, où m'appelaient les affaires de

la manufacture que j'y avais établie. Divane était consterné de mon refus ; il insista d'un air attendri, il se fit seconder par ma belle-mère : j'acceptai.

Jamais son salon n'avait offert une réunion si nombreuse. Des femmes élégantes formaient un cercle brillant; des hommes de tous les rangs, de tous les états, négocians , financiers , gens d'épée , de robe et d'église, mondains et dévots, se trouvaient confondus et semblaient de la meilleure intelligence. Rien n'est tel que le salon d'un riche pour rapprocher un moment les opinions, et suspendre les inimitiés pendant une soirée. Divane , affairé , glorieux , allait, venait, et prodiguait à chacun des remercîmens, des complimens et des révérences.

En passant dans le cercle où madame Dumarsv et Louise allaient se placer, nous fûmes bien surpris de nous trouver près d'une dame que certainement nous n'avions pas le désir de rencontrer : c'était la femme , de mon cousin Anselme. Je cherchai des

IP PARTIE. — CHAPITRE XV- a3 yeux son mari; heureusement, il ne l'avait pas accompagnée. Je la saluai d'un air froid; madame Dumarsy détourna la tète, et feignit de ne l'avoir pas aperçue; Louise, craignant de l'humilier , mit dans son accueil une grâce , une honte, j'oserais presque dire une clémence angélique. La manière dont madame Anselme répondit à mon salut annonçait une sorte de repentir visible pour nous, mais non pour les autres personnes, avec lesquelles elle conserva un air aisé, enjoué : il me parut qu'elle avait fait de nouveaux progrès dans l'usage du monde, et même du grand monde.

Ma femme accepta une partie de jeu.

Après avoir fait le tour du salon, j'écoutais un homme qui se piquait de savoir les secrets de tout le monde, ne ménageait les épigrammes à personne, pas même au maître de la maison, et n'épargnait que ma bellemère et ma femme; rien de plus simple, c'était à moi qu'il parlait. Tout à coup, j'aperçus ma belle-mère et madame Anselme assises sur un canapé; elles causaient à voix

basse , mais vivement. Je tournai souvent mes regards de leur côté; il me sembla que madame Anselme regagnait un peu la bienveillance de ma belle-mère , dont le courroux s'amollissait par degrés.

Vers dix beures du soir, parut avec beaucoup de fracas le jeune marquis de Saintis , que je voyais pour la première fois. Sa parure était d'une élégance recherchée; je n'ai pas rencontré d'homme d'une figure plus aimable ; ses grâces formaient un contraste parfait avec la gaucherie de Divane.

Celui-ci, en couvant le recevoir, se heurta si rudement conti-e un fauteuil , qu'il poussa un cri de douleur; mais on vit presque aussitôt Sur ses lèvres un sourire d'enchantement; lanl il était heureux d'avoir chez lui M. le marquis de Saintis.

En peu de minutes, le jeune marquis adressa quelques mots flatteurs à la plupart des dames ; il s'arrêta près de ma femme K et sembla frappé de sa beauté. Dès qu'il sut mon nom, il vint à moi; il me fit des coniplimens sur les brillans produits de moaj

IP PARTIE. — CHAPITRE XV. :>.5 industrie. Bientôt il me quitta pour parler Je chasse avec un vieux militaire , de théâtre avec un abbé , d'intrigues de cour avec un robin; puis il retourna voltiger près des dames.

Je demandai à l'officieux personnage qui m'avait raconté les aventures et les secrets de tout le monde, quelques détails sur M. de Sainlis. « C'est un étourdi, me dit-il, « aussi dangereux par ses qualités que par « ses défauts. 11 idolâtre sa mère, et il l'a « ruinée; il croit à ses sermens d'amour, « quand il les prononce, et il est le plus « volage des amans. Il comble de politesses « nos financiers, leur souffle leurs maî- « tresses, emprunte leur argent; et je gâte gérais que le bon Divane payera cher « l'honneur que lui fait M. le marquis en « assistant à sa soirée. »

Je jeu cessa : les groupes répandus dans le salon se rapprochèrent. Le marquis attira de plus en plus l'attention ; il nous fit la description d'une fête qui dans peu de jours devait enchanter Versailles : toutes les dames exprimèrent le désir de voir tant de

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