IMPARTIE. — CHAPITRE XXI
Quelquefois l'image de cet homme se tuant devant moi revenait à mon esprit ; et , quand je l'écartais, c'e'tait pour retomber sur des pensées encore plus douloureuses.
Entre mon enfant si malade et sa mère si désolée, il me fallait songer aux moyens de réparer les funestes événemens de la veille.
Assailli par tant d'idées accablantes, je sentais mes forces près de m J abandonner. Mon oncle le pasteur n'était plus , et cependant j'invoquai son appui. Je rappelais à ma mémoire tout ce qu'il m'avait dit sur la fermeté qu'un homme doit opposer au malheur.
Noble privilège de la vertu ! les principes , les sentimens de l'homme de bien lui survivent; le son de sa voix résonne encore à l'oreille de ceux qui l'ont entendue. Oui , ce fut le souvenir de Paul Menars qui me sauva dans celle nuit terrible. A sa voix, je rassemblai mes forces; je lui promis d'avoir la fermeté qu'exigeait ma situation, pour soutenir Louise et satisfaire à tous mes devoirs. Quelque compliquées que soient des affaires d'intérêt, j'ai toujours été persuadé qu'avec du sang- froid et de la réllexion on arrive
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aisément à les éclaircir; mais quand des peines de cœur ôtent la présence d'esprit, qu'il est fatigant d'avoir à s'occuper d'intérêts pécuniaires ! Dans un moment où mon fils souffrait moins, où ma femme me semblait moins tourmentée , je parvins à penser avec assez d'attention aux démarches qu'exigeaient mes embarras de fortune. Un emprunt me devenait indispensable ; mais comment me servir de mon crédit sans le compromettre ? Un homme pouvait venir discrètement à mon secours ; c'était Divane , le ricbe et reconnaissant Divane. Plein de confiance en lui , j'éloignai l'idée de mes affaires pour ne plus songer qu'à Louise et à mon enfant.
De très bonne heure , j'entendis une voilure s'arrêter : c'étaient M. et madame Dumarsy. Combien je leur sus gré de leur diligence! je courus aurdevant d'eux. Si l'on meut dit que j'allais avoir un sujet de crainte plus terrible que les autres, j'aurais cru qu'une pareille idée ne pouvait venir que d'une imagination en délire. Madame
H« PARTIE. - CHAPITRE XXI. 85 Dumarsy se jela à mon cou. « Mon Dieu !
« me dit-elle en sangloltant, le pauvre enfant « a la petite-vérole , et Louise ne l'a jamais « eue ! » Ces mots faillirent m'accabler.
Arracher l'enfant à sa malheureuse mère!
impossible. Peut-être avait-elle déjà la mort dans son sein! Je sentis combien nos alarmes pouvaient être funestes pour elle; et, comprimant les miennes, j'engageai madame Dumarsy, non pas à se calmer, mais à renfermer son trouble.
Je conduisis près de Louise son père et sa mère. La voilà du moins entourée de personnes qui lui sont chères. Après la visite du médecin, qui nous laissa toujours dans l'incertitude, je sortis. J'allai faire, sur le vol commis chez moi, une déclaration qui n'a jamais rien produit, et je me hâtai de me rendre chez Divane,
Je lui racontai les événemens qui m'étaient arrivés. Divane garda quelque temps le silence, en se balançant avec embarras sur son fauteuil ; enfin il parla, u Eh bien!
« M. Fauvel, que puis-je faire? quel ser- » vice me demandez-vous? — INele devi-
ma
« nez-vous pas ? Je viens vous prier de me « prêter la somme qui m'est nécessaire. — ■ « Certainement.... c'est bien de l'honneur « que vous me faites ; et je suis fort sensible
« à la préférence car vous avez tant d'a-
« mis... ! Cependant, voilà des événemens « bien graves, et faits pour déranger une « fortune encore plus grande que la vôtre.
« Je ne sais si, après cela, il est prudent « de se risquer. — Vous hésitez... ! vous me
« refusez ! vous! — Permettez : dans
« tout autre moment... Mais je ne suis pas « si riche qu'on le croit ; j'ai des comptes à
<c rendre Moi-même, je suis gêné, fort
(( gê n é. — Il suffit. Pauvre, vous étiez prêt <( à donner votre vie pour moi; riche, vous h refusez de m' ouvrir votre bourse. Adieu.»
Je m'éloignai honteux pour lui-même vdu changement que l'opulence avait produit dans cette âme vulgaire.
Je marchais rapidement, lorsque de loin j'aperçus mon ami Félix Duclos, que je n'avais pas revu depuis le jour où nous avions eu une légère querelle. J'ignorais qu'il fût à Paris ; je m'empressais d'aller à
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lui : il me vil, me reconnut, détourna la tête: el, pour m'éviter, prit une petite rue qui se trouva sur son passage.
Je restai saisi d'étonnement et de chagrin.
Au milieu des peines qui m'accablaient, celle d'être aussi cruellement traité par mon ancien ami me fut bien sensible. « Ah! me « disais-je , je puis supporter l'ingratitude « de Divane ; mais comment supporter <( l'injustice de Duclos ? »
Je rentrai chez moi pour revoir mon enfant , avant de chercher des ressources qui pussent suppléer à celles que je ne trouvais pas chez Divane. Toute la famille était dans la désolation. La maladie avait empiré. La manière dont Louise en pleurs me regardait me fit sentir combien elle désirait que je restasse près d'elle. Sa douleur, l'affreux état de mon enfant, mêlèrent toute pensée étrangère au danger le plus imminent. «Non, « dis-je, non, ma femme, je ne te quitterai « plus; mais rassure-toi, une crise sauvera « ton fils ! » et en essayant de calmer ses craintes, j'en avais pour elle et pour lui.
La journée se passa dans celle anxiété.
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M. et madame Dumarsy voulurent veiller avec nous ; les progrès du mal étaient rapides , effrayans. A deux heures du matin , la mère , hors d'elle-même, demanda qu'on appelât le docteur. J'envoyai en toute hâte; on ne revenait pas; je courus moi-même. Je rencontrai mon domestique, qui n'avait pu décider le médecin à se lever. Je redoublai de vitesse ; j'arrachai le docteur de son lit ; je l'entraînai , nous arrivâmes : mon enfant n'existait plus.
Je saisis ma femme dans mes bras; c'en élait fail; je ne devais plus m'occuper que d'elle. « O Louise ! ma chère Louise , con- « sens à vivre encore, je t'en supplie; songe « aux êtres qui le reslent.Toiqui m'as donné C< tant de preuves d'amour, songe que ta vie r< est nécessaire à la mienne. » Elle ne me répondait qu'en me redemandant son fife,
Dans ces momens terribles, les malheureux atteints d un même coup se serrent les uns contre les autres. Louise, son père, sa mère cl moi, nous ne nous séparâmes point
II e PARTIE. — CHAPITRE XXI. 89 pendant deux jours. Je recueillais mes forces pour soutenir la famille entière. Qu'il m'était difficile de conserver du courage, quand je pensais que peut-être j'allais voir ma femme victime de l'affreuse maladie !
crainte horrible, qui se mêlait sans cesse à la douleur d'avoir perdu mon enfant. « O « mon cher enfant ! si peu de temps après « la mort du vieillard qui me servait de « guide , me voila frappé dans ma jeune es- « pérance, et je tremble pour les jours de « ta mère ! » Mille souvenirs mélancoliques se réveillaient dans mon esprit. Je pensai que ma bonne sœur de lait avait subi le même malheur que moi. « Pauvre Thérèse !
(f quelle conformité dans notre sort ! Aulre- « fois, nous nous sommes aidés à supporter « les peines légères de l'enfance ; au jource d'hui, séparés l'un de l'autre , nous souf- « frons les douleurs amères de l'âge « mûr. »
Cependant, l'impérieux honneur me commandait de songer aux affaires dont j avais entièrement cessé de m'occuper. Dans la matinée du troisième jour, M. et madame
yo JACQUES FAUVEL.
Dumarsy étaient ailes voir un de leurs pareils; j'attendais qu'ils fussent de retour auprès de Louise pour recueillir mes idées, et chercher quelles ressources me restaient.
On vint m'avcrtir que quelqu'un m'attendait dans mon cabinet ; je fus bien surpris de voir que c'étaient mon beau- père et sa femme. Ils me dirent d'un air fort alarmé qu'ils avaient jugé prudent de nie parler sans retard, dans le plus grand secret; ils venaient d'apprendre que des bruits affreux circulaient sur mon compte. Deux négocians , qui se trouvaient chez leur parent , leur avaient témoigné cet intérêt qu'il est si pénible d'inspirer et qui ressemble à la pitié. J'étais l'objet de toutes les conversations des commerçans de Paris. On exagérait la faillite dont j'étais victime ; et, ce qui me frappa surtout , le vol qui m'avait été fait n'était plus un mystère. Enfin, selon tous les rapports, ma chute était inévitable. Ma belle-mère , très agitée , me conjura de ne pas ajouter au malheur de sa fille, et de prévenir, s'il était possible, une dernière catastrophe. Elle me dit que toutes les circonstances se réunissaient