IMPARTIE. — CHAPITRE XXI
pour justifier une démarche fâcheuse, mais nécessaire ; que , d'après l'opinion de son parent et des deux autres négocians, il fallait ne pas perdre un moment pour réunir mes créanciers et leur demander un délai.
« Que me proposez-vous, lui dîs-je en éle- « vant la voix? ne cherchons pas à envc- « lopper de mots honnêtes une action qui k ne l'est point. Ce que vous me conseillez « estime faillite. Jamais. Eh ! grand Dieu ! « où s'arrêterait celle suite défaillîtes ou de « banqueroutes, s'il ne se rencontrait un « homme honnête et ferme qui s'opposât au « débordement, et ne rejetât point sur les et autres le malheur dont il est frappé? — « Vons avez raison, » dit M. Dumarsy, à.
qui mes paroles semblaient avoir rendu quelque courage, « sauvez l'honneur; oui , « fallut - il sacrifier votre forlune , la
« mienne — Eh! cela suffira - t - il ?
« reprit ma belle - mère ; nous sommes « dans un abîme ... » Elle perdait tout-à-fait la tête. « Allez, lui dis-je avec tendresse , « allez voir votre fille; je vais pensera ses '( intérêts. »
Je me mis au travail. Les rentrées journalières suffisaient aux paiemens courans; il s'agissait de trouver les moyens de satisfaire aux deux grandes échéances qui devaient arriver, l'une dans cinq jours, l'autre dans dix-sept. Je me livrais tout entier à mes calculs ; j'entends monter précipitamment; que vois- je? Duclos qui se jette dans mes bras. «Mon ami, s'écrie-t-il, pardonne « moi ! j'ai été injuste, cruel envers loi. Tu « juges bien que j'ignorais tes malheurs; « c'est à ta porte que j'ai su le plus grand « de tous. Je venais d'apprendre tes era- <( barras pécuniaires. La fortune que je pos- « sédais est maintenant à ma sœur; je n'ai « point d'argent à l'offrir, mais je t'apporte « le cœur d'un ami. » U m'embrassa de nouveau : c'était , depuis bien des heures, la première sensation agréable que j'éprouvais.
« Je sors, me dit-il, de chezceDivane,que « tu m'as fait connaître; vingt personnes « déjeunaient chez lui. On parlait de toi : un « des convives t'accusait d'imprévoyance et « -d'orgueil ; il disait qu'il s'était plu à le
II e PARTIE. — CHAPITRE XXI. $3 « prodiguer des véiilés utiles dont tu n'avais ce pas eu l'esprit de profiler. Je cherchais à « me rappeler les traits de ce personnage ; « le croirais- lu? c'était ce Guer ville, un or des flatteurs qui m'ont donné de l'humeur « contre toi. Morhleu! monsieur, lui ai-je ce dit, oubliez-vous ce jour où, chez Fauvel, « vous me faligâies par l'exagération que « vous mettiez à vanier sa modestie et ses « lumières ? Imagine-toi qu'alors , Divane, « venant à son secours, a prétendu que lu « n'étais dans l'embarras que par la faute.
« Enfin, a-t-il ajouté négligemment, « vous n'avez pas à regretter d'être brouillé « avec lui; c'eslun homme ruiné. — Ruiné !
i< me suis-je écrié. Ah ! je cours l'embras- « ser. »
J'apaisai Duclos, qui s'emportait contre de pareilles gens. Il était tout simple que GuerviHe, si prompt à découvrir du mérite dans les hommes qui sont heureux, trouvât des torts à ceux que le malheur poursuit. Selon la méthode des ingrats, Divane devait me calomnier pour s'excuser de ne m'avoir pas obligé. Duclos
ma
9$ JÀCQTTES FAUVEL.
se désolait de ne pouvoir ni'aider comme
il l'avait fail une première fois. Je lui
rendis grâce : je ne le consolai pas; mais,
le soir même, j'eus à lui demander un léger
service.
Les bruits répandus sur mon compte ne me permettaient plus d'emprunter : irais-je solliciter des banquiers pour essuyer des refus? offrir ma signature pour subir l'humiliation de la voir dédaignée? « Non , me « dis-je, je ne m'adresserai point au comu rnerce. Aucun négociant ne m'entendra « lui demander son appui. C'est par mes pro- « près forces que je dois me sauver du nau- <( frage. »
J'avais deux billets de quinze mille francs chacun, payables dans dix mois. Je ne voulus pas qu'on sût que je les faisais négocier. Je les passai à l'ordre de Duclos, et le banquier qui les escompta ne put soupçonner qu'il s'agissait de me rendre service. Le chef d'une maison de Cadix , avec laquelle j'avais des relations fréquentes, se trouvait à Paris. Je lui fis une vente considérable, à bas pris, je l'avoue, mais au comptant, et sous la
IMPARTIE. — CHAPITRE XXI. gS condition qu'il ne parlerait point de notre traité. Louise sacrifia quelques riches bijoux. « Hélas! que m'importe à présent de me « parer, » disait -elle? Je fus ainsi en élat de satisfaire à la première échéance de soixante et quinze mille francs, Les biens de Saint-Mandé étant alors payés , et monsieur Dumarsy s'empressant de me donner son aveu, un notaire discret me prêta une forte somme hypothéquée silices biens.
Le jour de la plus importante échéance approchait. Je n'avais fait aucune démarche , aucune demande , aucune négociation apparente , pour me procurer des fonds. Tous les commerçons avaient les yeux fixés sur moi. On me plaignait, on affectait de me plaindre ; quelques gens laissaient percer une maligne joie. L'époque arriva : je pavai.
Aussitôt, ce même public, qui s'était montré si ardent à me censurer, mit presque de l'enthousiasme à faire mon éloge. Mon crédit devint plus grand que jamais. Par un prodige que j'avais long temps invoqué sans
Ifc
96 JACQUES FAITVEL.
espoir, la fatale maladie n'atteignit point
Louise: je respirais....
Le 22 octobre i685, parut le fameux e'dit portant révocation de l'édit de JNantes.