CHAPITRE XXVII
Grande catastrophe.
Quatre années s'écoulèrent : combien il était doux pour Louise de jouir enfin d'une situation tranquille , et de partager ses soins entre tous les objets de ses affections ! Les vicissitudes de notre sort passé , ce mélange d'événemens heureux et malheureux , avaient donné à son âme aimante une nouvelle activité. Fille , épouse et mère, elle n'existait, elle ne respirait que pour aimer.
Une seule crainte, mais une crainte affreuse, empoisonnait sa félicité; celte femme qui m'avait donné tant de preuves de courage était, dans ses alarmes pour son fils, k plus faible des mères. Le souvenu- de son premier enfant ne cessait de lui être présent ; la maladie qui nous 1 avait enlevé était presque inévitable pour notre petit Jules, et l'idée qu'il en serait atteint épouvantait Louise. Souvent elle m'en parlait, souvent je la surprenais triste, pensive; le sujet de ses réflexions était toujours le même. Elle avait en moi une confiance absolue ; un mot tendre de moi suffisait pour diriger ses sentimens , et même pour les cbanger : tout mon empire s'évanouissait dès que j'essayais de vaincre ses terreurs. Vainement lui représentais -je combien il est insensé de troubler le présent par les craintes cbimériques de l'avenir : elle m'écoulait, elle semblait saisir et approuver mes idées; je cessais de parler, elle se taisait et elle pleurait. Sa faiblesse me la rendait encore plus cbére ; mais que ses inquiétudes m'affligeaient ! j'aurais tant
H« PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 175 désiré la voir parfaitement heureuse ! Elle m'apparaissait comme un être sacré ; quels charmes, quels délices elle avait répandus sur jna vie ! Je devais tout à Louise, Louise était tout pour moi !
Un jour, j'étais occupé d'affaires avec plusieurs personnes; ma femme entre éplorée, éperdue. « Ah! mon ami, me dit-elle, « un enfant , un pauvre enfant vient de « mourir de la petite-vérole dans notre « voisinage fl'épidémie règne dans la ville. » Elle me supplie de parlir , de partir sur-lecliamp , de la laisser parlir avec son fils.
Je n'aurais pas eu de crainte, qu'il m eût suffi de la \ oir livrée à d'aussi vives alarmes pour me hâter de la satisfaire. Dans le jour même, je cherchai, je trouvai, je louai une habitation à deux lieues de Landsberg , dans un village où demeurait un Français , habile médecin que je connaissais beaucoup; et le soir même, nous allâmes nous y réfugier.
Louise , assaillie de terreurs à la ville,
respirait en se voyant à la campagne
Vaine précaution ! l'enfant avait emporté
avec lui le germe de la fatale maladie.
Monsieur et madame Dumarsy, qui vinrent nous joindre le lendemain, trouvèrent la malheureuse mère accablée près du lit de son fils. Insensible à. leurs consolations, elle ne se ranimait que pour donner à Jules les soins les plus tendres. C'est alors surtout , m'a-t-elle dit , que l'image de son premier né , qu'elle avait perdu , la poursuivait incessamment. A l'époque du malheur que nous avions subi , la contagion ayant épargné ma femme , je ne craignais point qu'elle en fut atteinte; mais je tremblais qu'elle ne succombât à tant de fatigues et d angoisses.
Enfin, après seize jours, le péril cessa pour l'enfant, et je vis renaître la mère.
J'étais bien heureux de la convalescence de mon fils; je crois que je l'étais plus encore du bonheur de ma femme. Elle contemplait Jules avec enchantement ; quelquefois elle demandait s'il était bien vrai qu'il fût sauvé; puis, sans attendre de réponse , elle faisait éclater sa joie , elle ne pouvait lui parler; sa voix était étouffée
II" PARTIE. — CHAPITRE XXVII. t 77 par des sanglots de bonheur ; mais elle lui prodiguait les. caresses les plus affectueuses, elle le pressait dans ses bras, elle le couvrait de baisers, en s'écriant avec transport : « Il est guéri ! »
Louise se faisait une fête de retourner à la ville avec son enfant sauvé du terrible fléau ; toutefois elle voulut rester à la campagne juscpi'à la fin de la convalescence. J'allai seul passer quelques heures à Landsberg pour mes affaires. J'étais ivre de bonheur, j'arrêtais les passans dans la rue pour leur faire partager ma joie ; je vis alors combien Louise était aimée; on m accueillait comme un homme qui revient d'un long et périlleux voyage. Des personnes que je connaissais à peine venaient à moi avec empressement pour me demander des nouvelles de mon fils et de sa mère. Etait - il besoin de m'interroger ?
l'allégresse empreinte sur mes traits disait assez que notre enfant se portait bien. Des transports éclatèrent à mon arrivée dans ma maison; tous les ouvriers accouraient; tous les petits apprentis semblaient avoir
conservé un frère. Je passai rapidement chez la plupart de nos amis; j'étais chargé d'annoncer qu'à notre retour Louise donnerait un grand bal pour célébrer la guérison de son fils.
Je me hâtai de repartir : ma femme vint au-devajit de moi; son teint était très animé ; elle me dit qu'elle avait eu dans la journée un violent mal de tête, mais qu'il se dissipait. Pendant le souper, son indisposition augmenta ; elle était sujette à de fortes migraines, et je ne fus pas inquiet. Le lendemain, Louise continuait d'être malade; je voulus qu'on appelât le médecin. Il parla devant elle d'une manière rassurante; c'était une fièvre, disait-il, qui n'aurait pas de suites fâcheuses. Nous le reconduisîmes , et il nous déclara que c'était la petite-vérole. Madame Dumarsy pâlit , s'appuya sur moi ; elle retenait à peine ses gémissemens. « O ma chère (( fille ! dit d'une voix étouffée M. Duce marsy , quoi ! après avoir échappé une
« première fois » Leur terreur était
telle que je craignis de les laisser ren-
II e PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 179 trer dans la chambre ; je rassemblai mes
forces , et je retournai seul près de ma
femme.
A mon approche , sa figure s'embellit d'un sourire angélique. « Enfin j'ai sauvé « mon fils , » me dit- elle avec un accent que j'entends encore. — « Que dis-tu ? »
répondis - je en essayant vainement de cacher mon trouble. — « On veut me « tromper ; mais je connais ma maladie. »
Je cherchai à détourner Je cours de ses idées. S'apercevant qu'elle m'avait alarmé, elle en eut du regret , et ne songea plus qu'à dissiper mes craintes. « Sois tranquille, « mon ami; celte maladie ne sera pas plus « dangereuse pour moi qu'elle ne Va été « pour mon enfant. » Ces mots me firent trembler. « Grand Dieu! me disais-je , « quel est celui de mes deux en fans dont a elle doit éprouver le sort ? «
Les accès de fièvre étaient violens et prolongés; je lisais l'inquiétude et l'effroi sur toutes les figures; Louise seule conservait encore de la tranquillité. Par une contradiction singulière et cependant naturelle,
la sécurité de ma femme , ses discours rassurans déchiraient mon cœur , m'acca blaient ; et lorsque j'étais loin d'elle avec ses parens , la faiblesse extrême de M. Dumarsy , la vive douleur que ma bellemère comprimait à peine devant sa fille , et qui devenait du désespoir aussitôt qu'elle l'avait quittée, me faisaient retrouver du courage. En combattant leurs anxiétés, je m'étourdissais sup les miennes. Si je me trouvais seul , je sentais ma fermeté près de m'abandonner ; puis je me ranimais , ma situation exaltait ma tête ; l'idée que ma femme fût en danger était trop affreuse pour que je pusse m'y arrêter ou même la concevoir, fr Non, me disais-je, non, je « ne suis point réservé à un coup aussi « épouvantable. La fortune m'a sauvé tant « de fois ! m'abandonnerait-elle au rao- « ment le plus important de ma vie ?
a Louise, si jeune... si nécessaire à son
« fils...! à moi...! c'est impossible »
Il me semblait éloigner le danger en refusant d'y croire ; je me disais que j'étais calme..., et la sueur inondait mon front %
II e PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 181 et des larmes brûlantes s'échappaient de mes yeux.
Le septième jour , un changement dans la situation de Louise fît plus pour me calmer que tous les efforts de ma raison.
Quelques heures de repos avaient apaisé l'ardeur de la fièvre. L'éruption ne paraissait point ; et ce qui jusqu'alors avait été un sujet d'inquiétude pour le médecin , devenait pour moi un motif de sécurité. En voyant Louise si tranquille et si belle, je me persuadais qu'on s'était trompé sur le genre de sa maladie, et cette idée me ravissait.
Vers onze heures du soir , j'étais seul assis à son chevet; une de mes mains était posée dans les siennes. Fatigué par les nuits précédentes, et me laissant aller à de consolantes pensées, je m'étais assoupi. Louise, en me serrant la main , m'éveilla. « Mon « ami , me dit-elle d'une voix émue , ne « t'effraie pas de la demande que je vais
« te faire Je ne suis pas plus mal...
« Oh! je vivrai.... nous sommes si heureux « ensemble....! Je t'en prie, mon ami, ne
182 JACQUES FAUVËL.
a t'effraie pas. » Je la pressai de me dire ce
qu'elle désirait — «Je te le repète, je ne suis
a pas plus mal; mais je voudrais voir un
« prêtre catholique, je voudrais le voir sans « relard. » A cette demande , à cette idée de préparatifs de mort, je frissonnai, u Celte « soirée , lui dis-je , annonce ta conva-
« lescence; tu vas guérir tu n'as pas
<( besoin.... — Mon ami, reprit-elle, dans « quel moment n'a-t-on pas besoin des <c secours du ciel 7 » Quelques habitans du village étaient calholiques, mais leur pasteur demeurait à trois lieues. Louise me pria de l'aller chercher moi-même , tant elle désirait s'entretenir promptement avec un ministre de sa religion. Je partis à l'instant , je l'amenai ; il était déjà grand jour. Je laissai l'ecclésiastique près de madame Dumarsy , et j'allai avertir ma femme de son arrivée ; elle me tendit la main , et m'exprima sa reconnaissance. Le prêtre resta quelque temps seul avec Louise; lorsqu'il sortit , je le vis profondément touché. « Cette dame est un ange , » me dit - il. Après avoir parlé un instant à
II* PARTIE. — CHAPITRE XXVII. i83 madame Dumarsy, il passa dans une pièce voisine. Je voulais retourner vers ma femme • ma belle mère me retînt , et bientôt on vint lui annoncer que tout était prêt.
L'ecclésiastique s'avança revêtu de ses babils de sacerdoce; il portait, d'un air recueilli et solennel , un vase d'or entre ses mains. Il s'acbemina vers l'appartement de Louise , suivi de M. et de madame Dumarsy , des gens de la maison et de quelques voisins. Depuis quaranle-buit heures, on avait exactement fermé toutes les issues de la chambre de la malade, on n'y entrait qu'avec précaution ; elle était obscure , même pendant le jour. Les deux battans de la porte s'ouvrirent , la chambre était plutôt illuminée qu'éclairée; une table ornée de feuillages était transformée en autel, le lit était également orné, et ma pauvre femme avait une espèce de parure.
J'entrai le dernier , je me plaçai contre la fenêtre, auprès de madame Dumarsy. Louise semblait chercher quelqu'un des yeux ; elle m'aperçut au moment où je m'agenouillais ainsi que les autres assistas j et d'un re-
gard elle me remercia. Le prêtre commença la cérémonie, et Louise communia. Avec
quelle ardeur je priai.... ! Hélas ! dans notre fuite , elle avait prié de même à une cérémonie du culte protestant. Tous les
cœurs étaient brisés; je tremblais envoyant que les assistans ne pouvaient retenir leurs larmes; moi-même j'étouffais à peine mes sanglots ; mais rien n'altéra le calme et la ferveur de Louise.
Lorsque la cérémonie fut achevée , et que j'eus reconduit le prêtre , je retournai au chevet de ma femme ; et en approuvant l'acte de religion qu'elle venait d'accomplir , j'insistai sur ce qu'il n'avait pas été commandé par l'état où elle se trouvait.
Au lieu de me répondre , elle me dit :
a Combien je te sais gré d'être allé cher- « cher pour moi un prêtre catholique !
k toi protestant , jeté dans l'exil par les
« persécutions. Oh....! Dieu me fera la
« grâce de t' éclairer. »
Elle continua d'être assez bien le reste de la journée, et de plus en plus je me livrais à l'espoir.... Le lendemain, quel change-
ÏI' PARTIE. — CHAPITRE XXVII. ,85 ment î La fièvre était revenue avec plus de violence ; cependant Louise demanda qu'on lui amenât son enfant comme à l'ordinaire. Elle le fît placer sur son lit, et voulut s'asseoir pour essayer de jouer encore avec lui. Elle y parvint un instant, à l'aide d'oreillers qui la soutenaient, Cette position la fatiguait, elle laissa bientôt retomber sa tête ; mais retenant la main de son fils , elle l'attira doucement vers elle ; et de la manière la plus simple , la plus touchante , elle lui recommanda de bien nous aimer. Le pauvre enfant la regardait d'un air étonne' ; il se taisait, et semblait avoir suspendu la pétulance de son âge. Monsieur et madame Dumarsy se mirent à pleurer. 1 Louise remarqua que j'étais troublé; aussitôt elle me dit d'un ton plus animé :
« Mon ami , je suis bien heureuse , il est « guéri ! » et regardant sa mère, elle répéta : « Il est guéri ! »
Peu de temps après, l'enfant jouait dans la chambre ; il faisait du bruit, je voulus l'éloigner. « Laisse-le s'amuser, me dit-elle, « ce bruit m'est agréable; j'ai eu si peur-
« de ne plus l'entendre ! » Le père de Louise était anéanti ; mais sa mère....! elle montrait tant d'alarmes que je craignis que ma femme n'en fût effrayée. Avec beaucoup de précautions, j'engageai madame Dumarsy à se retirer. Louise s'en aperçut : « Ah ! dit-elle d'une voix oppressée , laissez-moi ma mère et mon fils. »
Le médecin, qui vint plusieurs fois dans la journée, semblait nous refuser des paroles consolantes. Louise eut une longue défaillance qui nous jeta dans la consternation ; en revenant à elle , avec quelles expressions tendres elle nous remercia de nos soins ! Il était tard ; elle nous pria de nous retirer, d'aller prendre du repos , nous assurant qu'il lui suffisait d'avoir sa garde auprès d'elle. Je la tins long-temps embrassée , je sortis.
L'inquiétude me ramena presque aussitôt.
Ma femme était accablée, et ne m'entendit point. Je restais debout immobile à la considérer; je me flattais qu'elle sommeillait; tout à coup , elle fut très agitée , elle avait les yeux à demi ouverts; quel fut mon effroi
IP PARTIE. — CHAPITRE XXVII. .8 7 de la voir sourire...! «Oh! je ne crains « rien, dit-elle, il nous défendra.... c'est « lui qui nous a déjà sauvés.... » Pois, les yeux tout ouverts , et d'un air égaré :
<( Fauvel! Fauvel ! le feu.... le feu... dans « les ateliers.... » Je crus qu'un rêve pénible la tourmentait; je n'osais la réveiller. Sans m'averlir , la garde m'avait quitté pour aller chercher monsieur et madame Dumarsy ; ils accoururent avec le médecin. A peine les remarquai- je; mes regards suivaient tous les mouvemens de Louise ; sa respi ration était pénible, entrecoupée ; elle murmurait des mots sans smte elle se tut..".. Après quelques minutes : « Mon fils ! mon fils, dit-elle en « se soulevant... il est guéri! » Elle retomba; madame Dumarsy jeta un cri, je lui imposai silence ; mais presque au même
instant j'entrevis l'effroyable vérité
« Louise....! Louise...! réponds-moi... un « mot, encore un mol, un seul! » et je voulais la serrer dans mes bras. Le médecin me retint avec force. « M. Fauvel, « me dit-il , soyez homme ; vous qui dans
ni
(f tous les événemens de votre vie avez « montré tant de fermeté.... — Je n'en ai a plus! » m'écriai-je; et je m'abandonnai au plus violent désespoir.