‹ Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 3Chapitre 22 sur 23 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le lieu de refuge.

Nous passâmes la nuit dans un village voisin de la frontière. A noire réveil, l'hôte nous du qu un homme était arrivé au point du jour , et avait demandé, en nous dépeignant avec beaucoup d'exactitude , si nous n'étions pas dans l'auberge. Cet homme n avait pas voulu qu'on nous réveillât , et il attendait. Souvent l'effroi survit au danger; depuis notre départ de Paris, Louise était habituée' à s'inquiéter de tous les événemens ; et, quoique nous lussions en sûreté, les discours de l'hôte l'alarmèrent; elle ne tarda pas à se rassurer.

L'inconnu qui voulait nous parler élait Huleau; après avoir échappé aux soldats qui le poursuivaient , il élait revenu sur ses pas , nous avait cherchés ; et , ne nous trouvant point , il avait pensé que nous étions arrêtés, ou parvenus à celte auberge. 11 rapportait nos effets. Quel fut son élonnement quand nous lui apprîmes que nous avions été sauvés par un prêtre catholique ! « Avouez donc , lui dis-je , » qu'il est des gens de bien dans toutes (( les religions. » Jamais il n'en voulut convenir.

Nous nous rendîmes à Bruxelles, où monsieur et madame Dumarsy devaient nous joindre. Nous ne recevions pas de leurs nouvelles ; et deux mois s'étaient déjà écoulés, lorsque Louise accoucha. Je passe sous silence mes inquiétudes, pour ne parler que de mon bonheur. Louise me donna un fils, et peu de jours après son père et sa mère arrivèrent. Combien ma Louise fut heureuse de leur présenter son enfant, et de voir autour d'elle tous les êlres chers à son cœur ! Qu'il m'était doux

IP PARTIE. -CHAPITRE XXVI. .67 de penser que le ciel la dédommageait de tant de maux.... «Je tant de maux soufferts pour moi !

Lorsque ma femme fut en état de voyager, nous partîmes pour l'électoral de Brandebourg. La ville d'Alt - Landsberg, située à trois milles de Berlin , était un des principaux asiles des proteslans français:

ce fut là que j'allai m'élablir.

Les réfugiés s'y trouvaient presque en aussi grand nombre que les anciens faabitans. Je fus frappé du mouvement qui régnait dans la population; chacun travaillait ou cherchait du travail. J'étais fier du courage et de l'activité de mes compatriotes; cette activité, ce courage, honoraient à fois leur religion, leur patrie et leur asile. Je me souvins que trentecinq ans auparavant, à l'époque de la Fronde, quelques grands, par dépit contre un ministre, avaient allumé la guerre civile et appelé au sein de leur pays les armes de l'étranger : ici , je voyais une masse immense de citoyens blessés dans leurs droite les plus sacres, fuyant sans rési-

stance devant des édits proscripleurs , et ne demandant à l'étranger qu'un refuge et du travail.

Les hommes les moins embarrassés pour vivre étaient les ouvriers. Quel changement dans les fortunes ! quelle source de réflexions ! Tandis que l'artisan , plus recherché qu'en France , jouissait d'une aisance inaccoutumée, des réfugiés qui dans leur pairie versaient abondamment des aumônes étaient presque réduits à en recevoir. La plupart n'avaient pu transporter leurs richesses , tant il avait fallu précipiter leur fuite. D'autres, se flattant qu'ils avaient peu de mois à rester chez l'étranger, et qu'il s'agissait seulement de laisser passer un orage , s'étaient gardés de réaliser leur fortune. Que de situations déplorables !

que de vertueux exemples ! que de métamorphoses singulières! Des vieillards habitués jusqu'alors aux douceurs de la vie faisaient l'apprentissage des métiers que leur permettait la faiblesse de leur âge.

Pour élever ses enfans , telle femme , qui naguère brillait dans le monde, était devenue

II' PARTIE. — CHAPITRE XXVI. ,69 une laborieuse ouvrière. Pour soutenir ses parens , telle jeune personne qui avait laissé une riche dot en France, donnait des leçons de musique. Les professions les plus futiles devenaient respectables par remploi de leur modique salaire : un gentilhomme enseignait l'escrime , un avocat était maître de danse. On s'entr'aidail ; unis par un malheur commun, nous formions une même famille. Ah ! sans doute , nous n'étions pas exempts de passions. 11 y avait quelques jalousies , quelques inimitiés ; on citait même des individus qui, liés ensemble aux jours de leur prospérité , se divisaient sur la terre d'exil : mais cette terre était bien plus souvent témoin de réconciliations touchantes ; et je reconnus que l'adversité rend les hommes meilleurs.

Presque tous les anciens habiians nous voyaient avec intérêt. Si le ciel veut que , par les fautes des gouvernemens ou par la turbulence des peuples, une grande multitude d'hommes soient encore forcés de s'expatrier, puissent-ils trouver une terre hospitalière comme le fut le Brandebourg- III. 8

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,,o JACQUES FAUYEL.

pour les protestans français ! Toutefois , quelques gens bornés, s' effrayant de notre nombre, criaient que nous allions affamer leur pays , et se montraient grossiers et querelleurs. Quelques envieux soutenaient que notre industrie si vantée , loin d'ouvrir à la Prusse de nouvelles sources de riebesses, allait y ruiner la classe industrieuse ; ils murmuraient de l'appui que nous accordait l'électeur. A les entendre, les avantages qu'il prodiguait aux réfugiés étaient des vols faits à ses propres sujets. Triste condition que celle d'un exilé ! alors même qu'on l'accueille , on lui fait sentir qu'il n'est qu'un étranger.

J'élablis une manufacture : grâce à mon expérience , aux instructions que m'avait données Roland , et à des capitaux assez considérables , je la ^»is rapidement prospérer. Tel est le noble privilège du commerçant qui porte un nom considéré ; son industrie le suit, son crédit l'accompagne, sa maison , transportée d'un bout de l'Europe à l'autre , est encore la même qu'au lieu d'où l'injustice l'a banni.

IP PARTIE. - CHAPITRE XXYI. , 7 , J'aidai mes compatriotes autant qu'il m e fut possible; et, pour en occuper davantage, je multipliai sans nécessité le nombre de mes commis et de mes ouvriers. En même temps, j'aidais de mes conseils les ancens fabricans du pays. Je prenais dan* es familles allemandes des apprentis, pour les former au genre d'industrie q Ue j'avais apporté. Je me vis heureusement secondé dans mon projet d'obtenir la bienveillance générale. Les mœurs simples , la franchise de M. Dumarsy plurent aux bons Allemands. Ma belle-mère n'avait plus de vamté; mais toujours elle était vive et prompte quand il s'agissait d'obliger. Et Louise ! pour combien de familles elle fut un ange tutélaire ! J e n 'ai connu qu'une parue de ses bonnes actions ; sur ce point seulement elle s'enveloppait de mystère.

Sans y mettre d'éclat, nous eûmes' des reunions où nos compatriotes venaient se distraire de leurs peines; Louise donna même quelques bals : c'est en tout P a ys un moyen infaillible de se faire des amis Encore jeune, toujours jolie , elle élait

moins occupée de briller que de faire briller les autres. Les dames allemandes avaient, disait-on , redouté l'élégance , les grâces et la coquetterie des dames françaises ; elles se rassuraient près de Louise, dont les manières aimables et simples attiraient la confiance et l'amitié.

Entouré de ma famille, plus épris que jamais de ma femme, partageant avec ravissement ses espérances et ses soins pour mon fils, chéri de mes compatriotes, estimé des hommes qui me donnaient un asile , je réunissais de grands moyens de bonbeurj mais comment oublier la France!

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