‹ Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 3Chapitre 4 sur 23 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Voyage et retour.

J'avais déjà fait en Touralne quelques rapides voyages ; celui-ci exigeait plus de temps , et je n'espérais pas être de retour avant trois semaines. Les hommes frivoles dussent-ils m'accuser de faiblesse, j'avouerai que mon cœur se serrait lorsqu'il fallait me séparer de Louise. Je n'ai connu que dans les jours passés loin d'elle ce sentiment triste, vague, inquiet, qui allonge les heures et rend pénible l'existence. Ses lettres seules pouvaient dissiper mon ennui : chaque courrier m'apportait de ses nouvelles, et l'on juge si j'étais exact à lui répondre.

J'arrivai à Tours : notre manufacture

II e PARTIE. — CHAPITRE XVI. ag prospérait par les soins d'un habile régisseur; mais je reconnus que, pour terminer les affaires qui m'avaient appelé, je ne pouvais me dispenser de faire une tournée dans plusieurs villages. J'étais fort contrarié ; j'allais passer huit jours sans avoir des nouvelles de Louise.

Je trouvai trois lettres d'elle à mon retour. Je les saisis, et, comme un jeune amant, je courus me renfermer dans ma chambre pour causer seul avec ma Louise. Elle se plaisait à me faire connaître l'emploi de tous ses momens. Dans sa première lettre, elle m'annonçait que, deux jours après mon départ, sa mère lui avait amené madame Anselme, bien affligée , bien empressée de recouvrer l'amitié de la compagne de son enfance. Louise , bonne , indulgente , craignant de causer du chagrin à sa mère , avait aisément pardonné. « Allons , me dis-je , « encore une imprudence de ma bellece mère ! Quand je serai à Paris, je verrai « comme il convient d'ajrir. »

A la fin de la seconde lettre , Louise me disait que le marquis de Saintis était venu

pour me rendre -visite : il avait été désolé de ne pas me rencontrer. Amateur passionné des arts, il désirait examiner en détail notre manufacture. M. Dumarsy et Roland s'étaient fait un plaisir et un point d'honneur de le conduire dans les ateliers. Il avait rappelé à madame Dumarsy que , chez Divane, elle paraissait fort curieuse de voir la fête de la cour ; il pouvait lui offrir des billets pour elle , pour madame Fauvel , et même pour madame Anselme , qui se trouvait présente. Ma belle- mère s'était empressée de tout accepter. Cette visite, ces politesses si facilement accueillies étaient peu faites pour me plaire. Sans y mettre trop d'importance, je me proposai d'écrire à ma bellemère ce que j'en pensais.

La dernière lettre me donnait de nombreux détails sur la fête de Versailles ; Louise me racontait avec naïveté combien elle avait été ravie des magnificences de la cour. Mais ce n'était pas tout : le marquis voulait absolument conduire un jour ces dames à la jolie maison de campagne de sa mère , qui aurait grand plaisir à les recevoir ; et la partie était

IMPARTIE. — CHAPITRE XVI. 3i arrangée pour le samedi suivant. Nous étions au jeudi... Je réfléchis un moment, et je demandai des chevaux de poste.

En deux heures, je finis quelques affaires importantes ; je laissai pour les autres mes instructions à notre régisseur : je repris la roule de Paris ; je ne m'arrêtai point , et le samedi matin j'entrai dans la chambre de ma femme au moment où elle achevait sa toilette.

A ma vue , Louise pousse un cri de surprise et de joie ; elle se jette dans mes bras : étonnée d'un si prompt retour , elle me questionne ; elle est enchantée de me revoir.

Monsieur et madame Dumarsy accourent.

Je leur dis que, ne pouvant m'accoulumer à vivre loin d'eux, j'ai brusqué toutes mes affaires pour revenir bien vite les embrasser. « Que vous arrivez à propos ! » s'écrie madame Dumarsy. «Nous allons vous emmener « à une partie charmante , chez la mère de « M. le marquis de Saintis. » Alors elle me raconte ce que je savais déjà par la lettre de Louise. « Eh quoi ! lui dis-je , une partie « de campagne à un homme qui arrive de

« voyage ! — Vous ne vous fatiguerez pas.' « Madame Anselme, avec qui je veux vous (( réconcilier, va venir nous prendre dans « la voilure du marquis : il nous attend chez « sa mère. — Je serais désolé de troubler « vos plaisirs ; mais je m'étais fait une fête de « passer cette journée entre nous , en face mille. Voyez cependant... Louise, qu'en « penses-tu ? » Je lisais sa réponse dans ses yeux ; elle s'empressa d'annoncer son désir de rester. « Mais nous sommes attendues , »

reprit madame Dumarsy ; « comment ne pas « nous rendre à une invitation que nous a avons acceptée? — Si vous le vouliez, « dis- je, ne pourrais-je pas écrire, vous « excuser? — Oui, oui , » s'écria Louise en m'embrassant ; et aussitôt elle courut dans une pièce voisine pour quitter sa parure.

Dès qu'elle fut sortie , « Savez-vous , »

dis-je à madame Dumarsy d'un ton plus sérieux , « savez-vous quel est ce marquis « dont vous acceptez imprudemment les « invitations ? Je n'ai point voulu parler « devant Louise ; mais il faut si peu de chose « pour effleurer la réputation d'une jeune

II e PARTIE. — CHAPITRE XVI. 33 « femme , et la plus légère atteinte est quelce quefois si funeste ! — Eh ! bon Dieu ! dit « M. Dumarsy, ce monsieur de Sainlis m'a (( paru fort sensé, fort instruit. — Connaissez, « repris-je , sa conduite et ses mœurs. » Je finissais à peine de raconter ce que j'avais appris chez Divane , que ma belle-mère me dit vivement : « Vous avez raison, et je suis « une folle. Ecrivez, écrivez sans perdre a un moment... Que vous avez bien fait « d'arriver, de m'avertir! Je suis honteuse « de mon inconséquence ; je suis effrayée « des suites qu'elle pouvait avoir. » C'était uneexcellente femme quemadame Dumarsy:

avec quelle rapidité elle changeait d'opinion ! Je vis l'instant où je serais obligé de prendre contre elle la défense du marquis.

Un laquais, en livrée fort brillante, vint annoncer que madame Anselme attendait ces dames dans la voiture de M. le marquis.

« Dites à madame Anselme , répondis-je , « que M. Fauvel est de retour, et que ces « dames ne peuvent l'accompagner. » Le laquais voulut se permettre quelques observations : c< Faites ce qu'on vous dit , » ré-

34 JACQUES FAUYEL.

pliquai-je. En même temps je lui remis pour son maître la lettre d'excuses que je venais d'écrire.

Il paraît que ma réponse jeta madame Anselme dans une grande indécision. Je présume que, fort contrariée, elle hésitait pour savoir si elle monterait chez moi, si elle retournerait chez elle, ou continuerait sa route. Cinq ou six minutes se passèrent ; enfin nous entendîmes partir la voiture.

Louise revint en négligé ; elle ne m'avait jamais paru si jolie ; sa mère la combla de caresses. Nous passâmes une journée délicieuse. Personne à Paris ne savait mon arrivée; il ne vint ni importuns ni flatteurs ; nous fûmes seuls. Que nous étions bien ensemble ! que d'aimables retours sur le passé ! que de charmans projets pour l'avenir ! A souper , il n'y avait avec nous que notre bon Roland et un de mes commis. Nous étions tous heureux , une gaîle vive nous animait ; madame Dumarsy disait que depuis longtemps elle n'avait ri d'aussi bon cœur. Nous prolongions la soirée ; il était onze heures ,

II' PARTIE. — CHAPITRE XVI. 35 et nous ne songions pas encore à nous séparer... On frappe à coups redoublés à la porte de la rue.

Nous nous demandons qui peut venir si tard ; on nous annonce mon cousin Anselme. « Anselme ! chez moi ! à cette heure î « que nous veut-il? » Il entre tout effaré.

« Je n'aurais pas osé venir chez vous, mon « cousin, me dit-il... Je ne sais pourquoi « vous m'en voulez... Mais je suis dans une « inquiétude... » En effet, je ne l'avais jamais vu si pâle et si dolent. « Voilà madame « Dumarsy, continue-l-il ; voilà madame « Fauvel; où est ma femme?» Je lui dis que ces dames n'avaient pu aller avec elle chez la mère de M. le marquis de Saintis.

A ce nom, Anselme frissonne : il paraît que sa femme n'avait pas jugé à propos de lui dire où elle était invitée. « Ah! juste « ciel ! reprend-il. Elle devait revenir de « si bonne heure ! Je donnais ce soir un a grand souper ; elle n'a point paru. »

Très agité , il s'excuse de nous avoir dérangés , et nous laisse pour courir à l'hôtel du marquis.

me

Le lendemain , nous fûmes très étonnés de le revoir. L'inquiétude et la fatigue décomposaient sa figure. Il avait fait bien du chemin depuis la veille. « Auriez-vous des (( nouvelles de ma femme?» nous dit-il.

Sur notre réponse négative, il nous conta que , n'ayant rien pu savoir chez le marquis , il était allé à la campagne de la mère : une dame y avait paru quelques minutes, et était remontée en voilure avec M. de Saintis.

Anselme était revenu à l'hôtel ; un domestique compatissant lui avait parlé d'une petite maison de campagne que monsieur le marquis possédait à Auleuil. 11 s'était empressé d'y courir ; il avait inutilement questionné le portier; il était revenu chez lui; il revenait chez nous. « Où me conseillez-vous « d'aller ? » nous dit - il. Nous ne savions quelle indication lui donner. Il entra contre sa femme dans un accès de colère égal aux plus violens que j'eusse vus jadis à son père ; puis il nous quitta brusquement.

Le soir même , on nous dit que madame Anselme était retrouvée, et qu'elle faisait un grand récit d'une attaque de voleurs

IF PARTIE. — CHAPITRE XVI. 3 7 dans la forêt de Saint^Germain. Peu de jours après , le bruit se répandit que monsieur et madame Anselme allaient plaider en séparation.

Je ne revis plus le marquis. L'aventure de madame Anselme avait fait une vive impression sur Louise : elle ne m'en parlait point ; mais je ne pouvais attribuer qu'à ses réflexions le désir qu'elle témoignait de vivre en famille. Son père commençait à se fatiguer de recevoir des visites nombreuses ; et quelquefois il parlait de se retirer à la campagne. Il n'y avait plus que madame Dumarsy qui eût conservé un goût très vif pour le grand monde, et tous les jours elle cherchait à rendre sa société plus brillante.

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