‹ Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 4Chapitre 1 sur 20 · IV. r · texte numérisé non relu

IV. r

Le premier objet que je me souviens d'avoir distingué, ce fut mon enfant. Je passai plusieurs jours encore sans faire attention aux secours que me prodiguaient monsieur et madame Dumarsy. Hélas ! ceux que j'avais tant de fois soutenus me prêtaient leur appvii... Naguère, ils recevaient mes services et se molliraient reconnaissans. . . je recevais leurs soins avec une sorte de répugnance. Je conçus enfin un désir ; je voulus être seul avec mon fils. Toute autre personne m' éloignait de Louise... Jules me rapprochait de sa mère; tout ce qui restait d'elle était en lui.

Lorsque je me levai , je ne parlai point.

Je portais autour de moi des regards incertains; mes yeux tombèrent sur une glace, je me reconnus à peine ; mes cheveux avaient blanchi, des rides sillonnaient mon front.

Craignant de montrer de l'indifférence à monsieur et à madame Dumarsy, je leur proposai de retourner à la ville. Mon intention était de n'y rester que peu de momens, et de revenir avec mon fils m'ensevelir dans

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la campagne où j'avais vu Louise pour la dernière fois. Nous partîmes. Mon beaupère m'engageait à m'occupcr de mes affaires. Je le priai de ne m'en point parler : il insista. La seule ide'e qui me vint fut celle de tout vendre ; elle parut l'affliger : « Faiies, a faiies comme vous l'entendrez , lui dis-je; « vous êtes le maître. Je n'ai plus ni vote lonlé ni projet. »

Le lendemain, monsieur Dumarsy m'amena un réfugié français, monsieur Léville, qui offrait de s'associer avec moi : il versait cent mille francs dans la manufacture , et se chargeait de la diriger. Je me hâtai de signer le traité qu'on me présenta. Beaucoup de personnes vinrent pour me voir; je n'en reçus aucune , et je repartis avec Jules.

Pendant la route , je sentis une espèce d'impatience injuste envers mon fils. 11 se livrait à la vivacité de son âge, il jouait, il riait : lorsque nous approchâmes de notre maison, sa gaîté redoubla; et le sentiment qui m'agitait devenait plus pénible. Dès que nous fûmes arrivés, il courut à la chambre de Louise ; il cherchait sa mère ! il me la

demanda , je fondis en larmes. 11 me regarda et se mit à pleurer. « Pauvre enfant !

« m'écriai-je , nous ne la verrons plus ! »

Mon fils ne sortait qu'avec moi ; je le conduisais dans des lieux solitaires , et je marchais en silence. Jeune compagnon d'un homme toujours triste, il ne jouait plus ; il se taisait , il me regardait avec une inquiétude enfantine. Je l'embrassais , et je lui parlais de sa mère. Souvent je me reprochais l'isolement dans lequel je le tenais renfermé. Je voulais le distraire ; ma bouche se refusait à sourire, les larmes me suffoquaient ; je l'embrassais de nouveau en m'écriant : « Pauvre enfant! nous avons « tout perdu ! »

Je ne me séparais pas plus de mon fils la nuit que le jour. Il couchait à côté de mon lit ; long-temps après qu'il était endormi , je le regardais encore; je pensais à sa mère, je cherchais les traits de Louise dans les traits de son fils. Vers le matin , quand le sommeil appesantissait ma paupière , des rêves me retraçaient de chers souvenirs; mais ces rêves étaient sombres, bizarres;

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ils m'agitaient , me réveillaient en sursaut , et me laissaient une impression accablante.

Une nuit, je rêvai que je parcourais un pavs enchanté. Mille objets fantastiques brillaient d'un éclat éblouissant, et passaient rapidement sous mes yeux. Tout à coup , à travers un nuage léger, j'aperçus Louise endormie; son premier enfant dormait dans ses bras ; Paul Ménars élait debout , près d'elle. (( Tu les verras se réveiller,» me dit-il. Je tressaillis, j'ouvris les yeux, et les mêmes objets me semblaient être encore devant moi. Je restais immobile , dans la crainte qu'un mouvement, un geste ne les fïr disparaître ; j'essayais de les retenir par un efTort de mon imagination. Je voulus me rendormir dans l'espoir que mon rêve allait se renouveler : espoir trompeur ! ni le rêve, ni le sommeil ne revinrent. Mais il restait dans mon âme un sentiment calme , le premier, le seul que j'eusse depuis long*-lemps éprouvé. « Infortuné , me dis-je , tel est « donc l'état où le sort le réduit ! tu goûtes (f un moment de repos, et tu le dois à une

« illusion...! Ah! ne le dédaigne pas ! Les

« désirs , les espérances , les succès qui nous

« agitent, qui nous enivrent..., tout le

« bonheur humain n'est- il pas un vain

« songe? »

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