CHAPITRE X
Le contrat.
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Au milieu de sa joie , le colonel éprouvait une contrariété légère; il était obligé de faire un voyage de quelques jours dans le domaine qu'il voulait donner à sa fille.
« Parbleu ! dit-il à Jules en le tutoyant « pour la première fois , il me vient une « bonne idée ; tu m'accompagneras dans « mon voyage, et nous passerons une a agréable semaine. » Jules rougit; ses regards interrogeaient miss Maria qui baissa les yeux ; cependant il répondit qu'il était prêt à obéir. Après s'être un moment
IIP PARTIE. — CHAPITRE X. 129 amusé de leur embarras : « Eh quoi .
« mes enfans, leur dit M. Chervins, pen « sez-vous que je voudrais vous séparer « Désormais vous ne pouvez être heureux « qu'ensemble. Je voyagerai seul : pour « abréger la route, je songerai à votre « bonheur; et j'entends que le jour même « de mon retour on signe le contrat. »
Il partit. Un ressentiment assez vif de mes douleurs de rhumatisme me retenait chez moi ; et le soir je ne pus aller avec Jules chez madame Chervins. Mon fils rentra fort tard ; je lui trouvai un air préoccupé, et lui demandai ce qu'il avait.
(( J'ai vu Philippe , me dit-il. — Phia lippe ! — C'était lui , ou quelqu'un qui « lui ressemble beaucoup. » Je l'interrogeai de nouveau , et il s'empressa de me raconter ce qui lui était arrivé. Le colonel demeurait à l'extrémité d'un faubourg , et les murs de son jardin touchaient la campagne. Jules avait reconduit quelques personnes qui étaient venues passer la soirée chez M. Chervins , et qui habitaient à deux cents pas de la ville. « La nuit est
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« belle, me dit Jules; en revenant, J'ai « aperçu distinctement un homme sur <( celte petite hauteur qui est près du jar- « din de M. Chervins, et d'où l'on dé- « couvre sa maison. Quel a été mon sai- « sissement! j'ai cru reconnaître Philippe, « et je l'ai appelé. Aussitôt cet homme a « disparu en descendant de l'autre côté « de la hauteur. Encore persuadé que « j'avais vu Philippe, j'ai cherché à le « joindre. Je suis allé de différens côtés, « je n'ai découvert personne; j'ai appelé « plusieurs fois, personne ne m'a répondu.
(< ~ Tu t'es abusé , repris-je ; quelle ap- « parence que ton cousin', à notre insu, « au milieu de la nuit...? — Oh ! sans doute; « c'est une erreur , une illusion , mais elle « m'a ému. J'aimerais tant à le revoir ! »
Nous nous arrêtâmes à penser que l'inconnu était quelque pâtre des environs, qui avait craint d'être surpris examinant le jardin de M. Chervins.
Deux jours après, toujours souffrant, je m'étais retiré de bonne heure dans ma chambre. Susanne, ma vieille servante,
IIP PARTIE. — CHAPITRE X. i3t entra tout effarée. « Ah ! monsieur , s'é- « cria-t-elle! — Eh bien ! qu'est-ce ? qu'art vez-vous ? — Je l'ai vu, je l'ai reconnu.
« — Qui ? — M. Philippe. » Elle me regardait avec effroi ; l'agitation lui était la parole. « Remettez-vous, lui dis- je ; vous « vous êtes trompée. — Non , non , mon- «. sieur ; je sortais de chez madame Cherce vins; voilà que dans la rue j'aperçois un « grand jeune homme : c'était M. Philippe.
« Il m'a très bien reconnue ; il a fait un « brusque mouvement de surprise ; j'allais « lui parler , j'ai eu peur; il s'est éloigné. « Ah! monsieur, comme il était pâle! »
Cherchant à la rassurer , je lui représentai que si Philippe était à Landsberg il viendrait me voir , il serait chez moi. Toute tremblante, elle tomba sur un fauteuil en disant : « Vous avez raison ; s'il était à « Landsberg, il viendrait vous voir, il « serait chez vous.... Cependant c'était lui! « c'était bien lui.... Ah! monsieur, sans « doute il est mort , et c'est son âme qui « revient ! » Elle était près de s'évanouir, je la secourus. Je parvins, non sans beau-
ma
coup d'efforts , à calmer son imagination ; et je lui fis promettre de garder un secret absolu sur ce qu'elle venait de me dire.
Plus de doute : ce jeune homme, que je croyais dans un pays lointain , habitait Landsberg ou les environs. Toujours on le trouvait près de la maison de M. Chervins. Cette circonstance réveilla dans mon esprit des soupçons que j'avais eus plusieurs fois, sur la véritable cause de son départ précipité. Il aimait sans espoir ; une passion malheureuse avait rendu son caractère plus sombre et sa mélancolie plus profonde. Sa présence devait m'inquiéter ; et pour lui-même, dont la raison était peutêtre égarée , il importait que je parvinsse à le découvrir.
Je me confiai à un de mes anciens ouvriers , fort honnête homme , qui m'était tout dévoué. Je le chargeai de parcourir les environs de Landsberg; et je résolus d'aller moi-même chaque soir près de la hauteur sur laquelle Philippe avait paru.
IIP PARTIE. — CHAPITRE X. i33 Je venais de m'y rendre pour la troisième fois ; le ciel était orageux ; la nuit était si obscure qu'on entrevoyait à peine les objets les plus rapprochés. Désespérant de rien découvrir , j'allais me retirer.
Tout à coup les nuages que le vent poussait avec violence laissèrent un moment percer la clarté de la lune ; je vis un homme assis sur le haut du tertre. Il était immobile. Ne pouvant distinguer ses traits , je conservais encore quelque incertitude. Je montai avec précaution par un sentier couvert, et je me trouvai en face de lui. Au cri qu'il jeta en m'apercevant, je reconnus Philippe. Il voulut fuir , je le retins : « C'est un ami , c'est Fauvel , « lui dis- je , embrassez-moi. » Je lui ouvris mes bras , il s'y précipita ; mais presqu'aussilôt il fit de nouveaux efforts pour s'échapper. Ce fut en vain ; un trouble extrême diminuait les forces du jeune homme, une volonté ferme doublait celles du vieillard. « Abandonnez un malheureux, « me dit-il ; laissez-moi mes souffrances , « mon secret et ma liberté. Bientôt le
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« noir chagrin qui me consume aura fini « ma vie ; bientôt je n'affligerai plus perce sonne. » Nous avions descendu le tertre, et nous nous trouvions sur la route. « Ne '& me quittez point, lui dis-je, venez chez « moi. » Il fit un mouvement violent.
« Du moins écoutez-moi , continuai-je ; « promenons-nous quelques instans dans a la campagne. » Il me suivit sans résistance, a Philippe , vous avez besoin d'un a ami ; j'ai des droits à être le vôtre. Je « peux vous être utile par l'affection que « je vous porte, et par l'expérience que me <( donne mon âge. Confiez- moi vos peines ; « nous examinerons ensuite s'il vous conte vient de vivre à Landsberg ou d'habiter un « autre pays. Quelque séjour que vous « choisissiez , je saurai vous procurer une « existence honorable ; mes soinsles plus tente dres vous sont assurés. Faut-il vous épar- « gner l'embarras d'un aveu ? je vais vous « dire ce qui se passe dans votre âme.... »
A ces mots , il s'élance , franchit un fossé qui bordait la route , et disparaît.
lia vue , les paroles et la fuite de ce jeune
III' PARTIE. — CHAPITRE X. 1 35 insensé accroissaient toutes mes inquiétudes. On juge avec quel soin je cachai un tel événement et les pensées qui m'occupaient. Je désirais ardemment retrouver les traces du fugitif. L'ouvrier que j'avais mis à sa recherche faisait des courses multipliées sans rien découvrir. Pendant les cinq jours qui précédèrent le retour du colonel, je passai une grande partie des soirées près du lieu où j'avais surpris Philippe : il ne reparut point.
Enfin , le jour où l'on attendait M. Chervins, mon ouvrier, que je n'avais pas vu la veille , arriva de grand matin , et m'annonça qu'il avait des nouvelles positives à me donner. « Nous cherchions trop près « de Landsherg , me dit-il; hier soir, de « l'autre côté de la forêt, à deux lieues « d'ici , je suis entré chez un fermier où « j'ai su hien des choses. Il y a quatre « mois que M. Philippe, déguisé, se préci senta chez cet homme , et demanda du « travail : on le reçut. Dernièrement , le « fermier s'aperçut qu'il sortait quand on « était couché , qu'il passait dehors une
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« partie de la nuit. Cela donna lieu à des m soupçons , à des craintes ; il y eut des « discussions , des débats. Mais avantce hier votre parent a pris un parti bien « étrange; il s'est réuni à une Vingtaine de « personnes , hommes et femmes , qui « vont dans une île fort éloignée qu'on a nomme Saint - Thomas. » En effet , le Hollandais Raulé , appelé par le grand-électeur pour créer une marine en Prusse , avait formé à l'île Saint-Thomas une colonie où passaient beaucoup de réfugiés français. Philippe et ses compagnons étaient en route depuis vingt-quatre heures pour aller s'embarquer.
De quel poids je me semis soulagé par cette nouvelle ! L'éloignement de l'infortuné dissipait mes craintes. Je le plaignis , je me promis de chercher les moyens d'adoucir son exil ; mais le repos des deux familles était assuré. Il devenait inutile de révéler au colonel ce qui s'était passé en son absence ; je n'aurais point à troubler sa joie, et je pouvais me livrer à la mienne avec sécurité.
III* PARTIE. — CHAPITRE X. i3 :
A dix heures du matin j'étais avec mon fils chez madame Chervins. Nous nous disposions à partir pour aller à la rencontre du colonel ; mais, selon son habitude , il avait fait diligence , nous entendîmes sa voilure. Jules et Maria volèrent au-devant de lui ; et presqu'au même instant nous le vîmes accourir à nous d'un air radieux, donnant une main à sa fille et l'autre à mon fils. Ses intentions avaient été remplies ; les invitations étaient faites , tout était disposé pour signer le contrat dans la soirée.
Nos amis vinrent de bonne heure. La douce et franche allégresse qui les animait me pénétra de reconnaissance. Jules n'était point en état d'entendre leurs félicitations ; il respirait à peine , il contemplait Maria avec ravissement. Que cette jeune fille était intéressante ! elle recevait chaque compliment avec une grâce enchanteresse , elle baissait les yeux , les relevait, les portait tour à tour sur sa mère, sur son père, sur moi; elle les arrêtait sur Jules , et semblait nous remercier tous de son
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bonheur. J'éprouvais un sentiment délicieux : toutefois une pensée mélancolique vint se mêler , sans la corrompre ,'à ma félicité, a Celte jeune fille a sa mère , mon fils « n'a que moi. Ah! Louise, où es-tu?
« Louise , que tu serais heureuse ! »
Nous nous retirâmes fort tard ; ce jour était un des plus beaux de ma vie.... Quel épouvantable réveil !
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