‹ Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 4Chapitre 11 sur 20 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Souffrances. Amours innocens.

L'âge commençait à me faire sentir sa douloureuse influence. Dans les premiers jours de l'automne, je fus atteint d'un rhumatisme aigu qui me rappela les longues souffrances de mon père. J'étais menacé d'un pénible avenir ; mais je n'ignorais pas que la vieillesse doit avoir pour compagne la patience. Après l'horrible malheur qui m'avait séparé de Louise , je m'étais promis de recevoir avec une entière résignation les épreuves que le ciel voudrait nm fiàre subir. Je n'eus pas besoin d'un grand effort de courage : que les

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maux du corps me parurent le'gers ! j'avais appris à supporter ceux de l'âme.

Jules ne me quitta point pendant ma maladie ; M. Chervins et sa bonne famille venaient me voir tous les jours. Les soins pleins de tendresse dont j J étais entouré m'apportaient d'heureuses distractions. Mes amis et mon fils semblaient souffrir plus que moi. J'essayais à mon tour de les distraire ; je causais , je souriais ; souvent nous passions des heures agréables ; et le temps que les douleurs rendent si lent à s'écouler , reprenait pour moi sa marche rapide.

L'hiver fut moins fâcheux qu'on ne l'avait craint; je pus aller chez le colonel Chervins. Il connaissait les principaux habitans de Landsberg ; et deux fois par semaine il y avait chez lui un petit bal précédé d'un concert sans prétention. Ces assemblées où régnaient la franchise et la gaîté devenaient de plus en plus nombreuses. Tous, les jeunes gens aspiraient à s'y voir admis, toutes les mères voulaient y conduire leurs filles.

IIP PARTIE. — CHAPITRE IX. 121 J'aimais à me placer dans un coin du salon ; et là , comme dans une espèce de solitude , je me laissais aller à mes réflexions. Je me berçais de mille idées, au son d'une musique tantôt vive et légère , tantôt douce et mélancolique. Entraîné par mes rêveries, j'appelais Louise à jouir avec moi de l'innocente joie de son fils.

Je lui parlais , je lui disais : « Pourquoi « me plaindrais-je? ton fils est heureux , et « je dois te revoir ! »

Je me plaisais à regarder cette jeunesse animée au plaisir ; cependant quelque tristesse venait par intervalles se mêler à mes pensées. Je ne pouvais dégager mon âme de l'expérience qu'elle avait acquise. En observant ces jeunes gens si pleins de leur bonheur, je me demandais involontairement quel sort leur était réservé. Je sentais qu'aucun d'eux ne pourrait parcourir la vie sans de cruelles épreuves ; et tandis qu'ils se livraient à leurs jeux avec l'insouciance de leur âge, il me semblait les voir danser sur une glace fragile.

Jules avait un peu perdu de sa timi- IV. 6

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dite ; mais il la sentait renaître quand il se comparait à quelques jeunes gens cités pour leur élégance et leurs grâces. Pouvait-il réunir toutes les qualités aimables que développent dans un fils les leçons d'une mère ?

Miss Maria devint encore son institutrice. Naïve et bonne , mais gaie , spirituelle , espiègle et même un peu railleuse, elle semblait avoir entrepris de rendre Jules parfait. Près de moi, il ne s'était pas inquiété d'être gaucbe ; il prit à tâche de se corriger , dès qu'il se vit l'objet des plaisanteries de la jeune personne. Empressé de profiter de ses conseils , tremblant d'encourir ses reproches, soumis à ses ordres, il se faisait une étude de mériter son suffrage. Il ne l'obtenait pas toujours ; la jeune miss avait quelquefois la cruauté d'abuser de son autorité. Jules en prenait du chagrin : aussitôt miss Maria , rendue à la bonté , se montrait ingénieuse à le consoler. Elle en avait un moyen infaillible ; c'était de redoubler pour moi de prévenances, et de me prodiguer,

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comme à son père, ses tendres et innocentes caresses.

L'amitié de ces jeunes gens devenait plus vive de jour en jour. L'un avait vingt ans , l'autre en avait dix-sept. U était facile de juger que cette amitié mériterait bientôt ou méritait déjà un autre nom. Je voyais sans crainte des âmes si pures s'ouvrir au plus doux sentiment; et mon imagination , d'accord avec mon cœur , me flattait pour eux d'un riant avenir.

Au retour du printemps, le soir où madame Chervins donna son dernier bal, Jules et Maria dansaient ensemble ; je les considérai long-temps avec un vif et profond intérêt. Au moment où je détournai les yeux, je m'aperçus que monsieur et madame Chervins , placés d'un autre côté du salon , me regardaient moi-même avec un intérêt presque égal : je souris et j'allai les joindre. « Mes bons amis , leur dis -je « en m'asseyant près d'eux , je le vois, « vous devinez ma pensée comme je de- « vine la vôtre. » M. Chervins me serra la main ; nous avions l'habitude de nous

entendre. Bientôt , sans nous être questionnés , et presque sans nous en apercevoir , nous nous étions dit que nos enfans s'aimaient , que cette union assurerait leur bonheur; et nous nous étions félicités du rapprochement plus intime de nos deux familles.

« Quand les marions-nous ? » dit vivement le colonel , aussi impatient dans les événemens heureux qu'au milieu des revers.

« Quelle promptitude ! répondis-je. Je suis « d'avis qu'on se marie de bonne beure ; « mais nos enfans sont bien jeunes. Nous « savons ce qui se passe dans leurs cœurs « mieux qu'ils ne le savent eux-mêmes.

« Ils sont arrivés à une des plus douces a époques de la vie ; laissons-les en jouir , ce et gardons-nous d'abréger pour eux des a instans pleins de charmes. » Madame Chervins m'approuva ; nous convînmes de garder le silence et d'attendre. Nous pensâmes que , timides et sans expérience , nos enfans ignoreraient long-temps leur propre secret; et, suivant nos conjectures, une année au moins devait se passer avant le mariage.

III e PARTIE. — CHAPITRE IX. iz5 Un mois s'était à peine écoulé lorsqu'un malin Jules entra dans ma chambre.

A son air un peu embarrassé , aux préparations qu'il employait, aux petites flatteries , je dirai presque aux cajoleries qu'il me débitait, je pressentis quel allait être le sujet de l'entretien. Un sourire que je n'essayai pas de cacher lui inspira du courage. Il me fit confidence de son amour, qu'il ne s'était jamais permis de déclarer à miss Maria. Son aveu, que je n'attendais pas si tôt , me causa cependant plus de plaisir que de surprise. Sans le tromper, sans lui rien promettre, je lui répondis que dans la journée je verrais monsieur et madame Chervins.

Je m'empressai de me rendre près d'eux, ce Nos conjectures sont en défaut , leur « dis-je. Mon fils vient de me confier « son amour. — Oh ! l'excellent jeune « homme , s'écria le colonel en tressaille lant de joie ! J'espère que maintenant vous « ne songez plus à différer le mariage ?

« — Eh ! mais.... je m'en rapporte à mac dame Chervins. — A moi? dit-elle

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« Oh! je n'ai pas le courage de retarder « le bonheur de ma fille. » Elle fut un moment très émue , et reprit : « J'aurai « bientôt sa confidence ; je vais sur-le- « champ lui demander, et peut-être lui « dire son secret. » La bonne mère nous quitta, et ne tarda guère à revenir avec Maria qu'embellissait une aimable rougeur.

Jules, que le colonel avait envoyé chercher, arriva presqu'aussitôt. Quels transports il fit éclater ! c'était une ivresse , un vrai délire. Sous un air plus timide, on lisait une joie égale dans les traits de Maria. Je les pressai tous deux ensemble contre mon sein ; et, les baignant de mes larmes , j'éprouvais plus que des consolations, je renaissais au bonheur.

Les affaires d'intérêt se trouvaient déjà réglées. Chaque jour, depuis notre conversation au bal , nous avions causé de nos projets. Je donnais à mon fils tout ce que je possédais ; le colonel donnait à sa fille un domaine à quinze lieues de Landsberg. Quelques scrupules , nés de la différence des religions, s'étaient offerts à l'esprit

IIP PARTIE. — CHAPITRE IX. 127 de madame Chervins. « Dans la confor- « mité de nos malheurs , lui avais-je dit , « l'union de nos enfans doit être agréable (( au père commun des hommes. » Un prêtre aussi pieux que tolérant avait achevé de dissiper ses doutes. Ainsi , avant même que nos enfans nous eussent parlé de leur amour, tout était arrangé pour leur mariage, et le jour en fut fixé à trois semaines.

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