‹ Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 4Chapitre 14 sur 20 · CHAPITRE XIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIT

Suites d'un duel.

A peine rentré, Jules fit éclater son désespoir. « O mon Dieu ! s'écria-t-il , moi ! moi « meurtrier! Mon père, j'ai empoisonné « votre vie; la mienne est perdue.... oui , « perdue. O miss Maria ! que vous allez me « haïr ! » Je restais immobile , oppressé , déchiré par mille affreuses pensées. Mon fils tomba dans un accablement absolu. L'effrayant état de stupeur où je le vis me rendit à moi-même : je visitai sa blessure, elle était légère. Monsieur Chervins entra ; il s'assit sans parler, nous regardant et fondant

III e PARTIE. — CHAPITRE XII. i4 3 en larmes. Jules fut long-temps sans l'apercevoir; dès qu'il l'eut reconnu, il se leva brusquement , et s'écria : « Grand Dieu ! le père « de Maria! laissez-moi fuir... » Nous employâmes la force pour le retenir, et les supplications pour le calmer. Tout à coup, prenant un ton grave et sombre , il dit : « Mon « père, et vous père de Maria, écoutez-moi.

« Apprenez comment j'ai été entraîné....

« Mais non; rien ne peut in excuser.. ~ Je « suis un monstre, un assassin.... mais c est « malgré moi... » H s'arrêta, les sanglots le suffoquaient; bientôt il reprit : « Ce matin, a à peine faisait-il jour , j'ai entendu frapper « contre ma fenêtre; quelle a été ma surprise « en voyant Philippe ! Je cours, je le fais « entrer. Ses yeux élincelaient de fureur.

« J'adore miss Maria, m'a-t-il dit; tune peux « l'obtenir qu'en m'ôtant la vie. Ces mots « m'ont irrité, je l'avoue ; cependant j'étais « maître de moi. Je veux le rappeler à lui- « même , il m'interrompt en disant : Tous « mes efforts pour me vaincre ont été mu- « tiles ; je t'ai fui , j'ai fui miss Maria ; hier « encore, je voulais traverser les mers; une

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« fatalité ennemie de ton repos m'a ramené.

« J'ai voulu revoir miss Maria pour la der- « nière fois : que suis-je devenu... Une fête, « une société nombreuse, ont frappé mes re- « gards. J'ai su ton prochain bonheur ; j'ai « toute la nuit erré sous tes fenêtres , sous « celles de Maria; ma rage est au comble , « ainsi que mon malheur : voici des armes, « viens. Il me faisait horreur et pitié ; j'escc sayais encore de le calmer , votre nom est « sorti de ma bouche. Ton père! s'est-il « écrié, ton père... ! Son orgueil et son hy- « pocrisie ont déshonoré mes parens. Il a « vomi contre vous les plus odieuses injures; « ma fureur est devenue égale à la sienne, et « nous sommes sortis précipitamment. Ar- « rivé sur le lieu fatal, mon père, j'ai pensé « à vous; j'ai voulu parler à Philippe.

» Tue-moi, s'est il écrié : je déteste ton père « et j'adore miss Maria. A ces mots, je ne me et connais plus , je saisis une des deux épées; « je ne sais ce qui s'est passé, il est tombé; (( j'ai poussé un cri, je me suis jeté sur lui « pour le secourir. Pardonnez-moi tous, « m'a-t-il dit d'une voix éteinte, Jules... je

IIP PARTIE. — CHAPITRE XII. ifyS a te rends grâce... J'ai senti tout mon crime : « oh! que n'ai -je pu mourir pour racheter a sa vie ! »

« Eh bien ! dit le colonel en se levant « avec vivacité, c'est un événement affreux ; « je déplore la fin de ce jeune insensé; mais « votre fds a été provoqué. Quel homme (( laisserait impunément outrager son père?

<( C'est une rencontre que Jules n'a pu évi- « ter. » L'attendrissement , l'indignation se partageaient mon âme ; je pensais à cette famille de ma nière qui dès le berceau m'avait entouré de son inimitié. « Fatale famille « desMénars, medis-je! Cbristopbe, An- « selme , Philippe, qui vous êtes succédé

<( pour me persécuter » L'image d'un

homme de leur nom s'offrit soudain à mon esprit , et me rappela que nous ne devons jamais maudire. Je baissai la tête au souvenir de Paul Ménars, qui m'avait appris à souffrir avec résignation les douleurs que Dieu nous envoie.

Il semblait que Jules n'eût conservé ses forces morales que pour nous donner ces cruels détails. Une fièvre ardente, un effrayant délire s'emparèrent de lui ; tour à IV. 7

tour il voyait Philippe, miss Maria; il me méconnaissait, et il m'appelait à son secours tandis que je le serrais dans mes bras.

Au milieu de cette scène de désolation , je vis paraître le juge chargé de poursuivre les délits. Le bruit du duel s'était répandu, et avait consterné toute la ville. Je compris quel devoir sévère amenait chez moi ce magistrat. «Le voilà, lui dis-je, l'infortuné que vous « cherchez; l'homicide est déjà un moribond.

« Quand on viole les lois, on leur doit sans « doute une réparation ; celle que mon fils « leur donne est assez grande. Que ne peut- « il être vu dans cet horrible état par tous les « frénétiques qui, pour venger leurs quece relies, s'exposent à se souiller d'un meur- « tre ! » Le juge regarda mon fils avec compassion : monsieur Chervins offrit de lui donner des éclairGisseraens. Ce magistrat était un honnête homme qui m'estimait depuis longtemps. « Je n'ajouterai pas à vos malci heurs, me dit-il; j'invite monsieur Cher- « vins à me suivre; j'espère que je pourrai « concilier tous mes devoirs. » Il se retira , la douleur peinte sur le visage.

ÏÏP PARTIE. — CHAPITRE Xîî. «47 Je me flallais que le délire serait passager; mais plusieurs jours s'écoulèrent, et mon fils ne recouvrait pas la raison. Sa douceur , sa bonté, toutes les qualités aimables de son cœur avaient contribué à rendre son action plus épouvantable à ses yeux. Il était tout-àfait insensé. Souvent il appelait miss Maria : je savais que celte jeune personne demandait avec instance à le voir. Nous avions craint de les exposer l'un et l'autre à des émotions au-dessus de leurs forces; mais enfin je crus trouver une dernière ressource dans cette entrevue. Je priai monsieur et madame Chervins d'amener miss Maria; ils partagèrent mon espoir, et consentirent.

Miss Chervins éprouva un soulagement à ses peines lorsque sa mère lui annonça qu'elle verrait Jules. « Oui, dit-elle, oui, je (( le rendrai à la raison. Dieu me fera cette « grâce , et lui pardonnera son crime invo- « lontaire. » Depuis l'horrible événement, k pieuse miss Maria passait les jours à prier. Avec quelle ferveur j'unissais mes vœux aux siens ! « Dieu de clémence , di- « sais-je, exauce la prière de cette jeune

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« vierge ! que sa voix innocente parvienne à « ton oreille ! conserve-lui. l'époux de son « choix, rends un fils à son père. »

Au moment où miss Chervins , conduite par ses parens , arriva chez moi , Jules venait de reposer, et s'éveillait moins agité. Je lui dis avec précaution quelle visite il allait recevoir. Un rayon de joie brilla dans ses yeux ; il fit un effort pour se soulever, retomba, et ne m'entendit plus.

Miss Maria s'avançait vers lui; mais, le voyant pâle et presque inanimé , elle eût un mouvement d'effroi , et se cacha le visage dans le sein de sa mère. Jules ne l'apercevait point... C'étaient là ces deux êtres qui, peu de jours auparavant, nous rendaient heureux de leur bonheur! Miss Maria s'approcha :

« Jules ! » dit-elle d'une voix compatissante. A ce mot il tressaillit , s'appuya sur moi , la regarda quelques instans avec un œil fixe, et se mit à pleurer. Maria pleurait aussi : « O « Jules ! lui dit-elle , qui mieux que moi « connaît toute la pureté de votre âme ?

a qui mieux que moi peut sentir tout « ce que vous souffrez ? — Oui , dit-il ,

II? PARTIE. — CHAPITRE XII. i40 « je souffre....; je souffre cruellement. Mais « prenez garde....; » et alors, d'un air inquiet, posant son doigt sur sa bouche:

« Paix ! ne dites rie-n. . . cachez mon crime . . . « miss Maria va venir, elle en mourrait ! »

Il portait autour de lui des regards incertains ; tout à coup il les arrêta sur miss Chervins : «Dieu! s'e'cria-t-il , la voila, a c'eslellc.OMaria! que vous êtes bonne...

« Oui, nous aurons encore de beaux jours..

<x Que dis-je...? Ah ! je finirai par perdre la a raison... Eloignez Maria , qu'elle ne parte tage pas mon malheur ! Je suis funeste a « tout ce que j'aime... Voyez sur ma figure « les traces d'une terrible maladie : ma mère « me donnait des soins , il lui en a coûté la « vie; j'ai désolé mon père dès ma naissance... (( Voyez celle main ; elle a lue un homme..»

Un violent transport le saisit. « Philippe !

« Philippe! cria-t-il. Arrêtez-le, il va nous « arracher Maria... attends... Misérable, tu « veux donc que nous périssions tous! » Ses traits étaient bouleversés, ses lèvres décolorées tremblaient, son regard devint furieux.

Madame Chervins épouvantée entraîna sa

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fille; et je restai, sans espérance , près de

mon malheureux fils.

La fièvre, pendant trois semaines, devint chaque jour plus dévorante. Tantôt il avait d'affreuses visions , et se livrait aux plus vives terreurs; tantôt, moins agité, il me déchirait par les plus touchantes paroles. Oh! combien de fois ma résignation fut près de m'abandom ner ! Jamais on ne concevra mes tourmens.

Exténué de fatigue, abîmé de douleur, je ne le quittai pas un instant , et j'étais sans espoir! Le dimanche u juillet 1705, à huit heures du matin , il mourut dans mes bras...

je lui fermai les yeux et j'allai au temple.

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