‹ Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 4Chapitre 15 sur 20 · CHAPITRE X.III · texte numérisé non relu

CHAPITRE X.III

Miss Maria.

Je montai péniblement les degrés du temple ; je me plaçai dans un coin obscur, et je restai comme anéanti. Le chant des psaumes , en frappant mon oreille , me rendit le sentiment et rappela mes idées :

je priai. « Dieu, me dis-je, pouvait dis- « poser de ma vie ; il a voulu davantage , « il m'a privé de mon fils. C'est à moi « de m'efforcer de lui offrir volontaire- « ment le sacrifice qu'il exige. » J'implorai

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la clémence éternelle pour qu'elle acceptât ma résignation et les souffrances de mon fils , en expiation de sa faute. « Pardonne- « lui, grand Dieu, disais- je du fond de « l'âme, pardonne -lui dans ta bonté, « comme je pardonne à l'infortuné qui l'a (( conduit au trépas ! » La jeunesse de mon fils , ses vertus , le bonheur qu'il avait fait renaître pour moi , les espérances qu'il donnait à ma vieillesse , toutes ces idées qu'il fallait oublier, et qu'il était si difficile d'éloigner de mon cœur , revenaient m'assaillir. J'essayai de les surmonter : je donnai au discours du pasteur toute l'attention qui dépendait de moi. Le prêclie finit ; je laissai la foule s'écouler , et je me recueillis long-temps encore , cherchant dans la divinité l'appui qui me restait , après avoir tout perdu sur la terre.

Je sentis que j'avais un devoir à remplir, et je me rendis chez M. Chervins. Je le trouvai avec sa femme et sa fille. A ma vue, Maria fit un mouvement comme pomme demander des nouvelles de Jules ;

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II? PARTIE. — CHAPITRE XIII. i53 mais aussitôt elle poussa un cri , et me regardant avec terreur : « Vous ne l'auriez « pas quitlé, dit. elle.... il est mort!» Je restai debout , en silence. Madame Chervins, tout en pleurs, courut vers sa fille ; son mari me serra dans ses bras. « Qui « de vous , leur dis-je , a subi des pertes « aussi cruelles que les miennes ? Ma « famille n'existe plus, et je vis ! Soumet- « tons-nous, ajoutai-je avec un doulou- « reux effort, soumettons-nous; deman- « dons à l'arbitre des destinées le couu rage de souffrir sans murmure. »^ Une sainte ferveur m'exaltait; mes pieuses paroles produisirent une vive impression sur les parcns de Maria. Toutefois , a mesure que je ranimais leurs forces, je sentais les miennes s'affaiblir ; j'avais besoin d'être seul. La jeune miss, hors d'elle-même , vint tomber à mes genoux :

je la bénis ; et , la remettant à sa mère ,

je sortis.

Dans la journée, M. Cbervins passa quelques momens avec moi. Il revint me voir le lendemain. « Rien n'apaise, me dit-

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« il , la désolation de ma fille ; elle veut ce nous quitter et se jeter dans un cloître.

« Quelle douleur pour sa mère ! et moi !

« que deviendrai- je ? » Il e'tait fort agite'; à peine m'écoutait- il. On sait que son caractère était brusque ; dans un mouvement que sa situation rendait bien excusable, il lui échappa de se plaindre de nous avoir connus. « M. Chervins , « lui répondis-je, soyez exempt de regret « quand vous sentirez que vous avez eu « tort de m'adresser un reproche. On « ne peut plus me troubler, car on « ne saurait accroître mon infortune. »

Le colonel saisit ma main : « Pardon , « me dit-il , je suis injuste ; c'est un cruel « effet du malheur. — Je verrai miss « Maria, lui dis -je, j'ai besoin de la « voir. » Dans la soirée , je me rendis près d'elle.

Maria était seule dans sa chambre. A mon aspect elle fondit en larmes ; je la pressai long-temps contre mon cœur. Quand il lui fut possible de parler : « Le monde « m'est odieux, me dit-elle; je veux vivre

IIP PARTIE. — CHAPITRE XIII. i55 « dans une retraite absolue , pleurer Jules <c et me consacrer à Dieu. Un cloître sera « ma demeure et mon tombeau. — Miss « Maria, lui dis-je, les cloîtres sont des « établissemens étrangers à ma religion, « et je m'abstiens de les juger. Mais perce mettez à l'homme que vous aviez choisi « pour votre second père , de vous rappe- « 1er des vérités fondées sur la morale « éternelle. Nous ne sommes pas libres « de choisir nos devoirs ; ceux d'un en- « fant ne sont-ils pas de vivre pour son <( père, pour sa mère, de leur consacrer « ses soins et de soutenir leur vieillesse?

a Peut-être seriez-vous mieux dans la re- « traite; mais sans vous vos parens ne « seront-ils pas plus mal dans le monde !

« Immolerez -vous leur tranquillité à la « vôtre? Vous savez quelle est .leur affreuse « situation , et vous allez mettre le comble « à leur douleur ! » Les sanglots de miss Maria m'interrompirent. J'épuisai les raisonnemens; je la priai, je la suppliai : « Ma « fille , lui dis-je enfin , voulez-vous que ce Jules ait encore à se reprocher de vous

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« avoir enlevée à votre famille? — Jules...!

« Jules! s'écria-t-elle.... Ah! monsieur, « j'obéis : puisse le sacrifice que je fais « à sa mémoire vous apporter quelques « consolations! »

Ce fut en effet un soulagement pour moi de songer que les chagrins de monsieur et de madame Chervins ne seraient pas aggravés. J'allai rarement chez eux ; ma présence leur rappelait de trop cruelles pensées. Je vécus seul, ou presque seul pendant cinq mois. Tous les objets me frappaient de souvenirs accablans. Une idée que j'avais d'abord éloignée revenait toujours s'offrir avec plus de force à mon esprit. Je voulais revoir ma patrie , y mourir; je me disais qu'au village d'Aigues- Vives, près du tombeau de Paul Menars, je trouverais une résignation constante. Je n'apercevais pas qu'il y eût pour moi des dangers à rentrer en France; et s'il devait s en présenter, comment m'auraient-ils alarmé ? je. n'avais plus de famille. Je pris de arrangemens pour les débris de ma fortune.

J allai faire une dernière visite à miss Maria

IIP PARTIE. — CHAPITRE XIII. i5 7 et à ses parens. Craignant de leur causer des émotions trop vives , je leur dis que je projetais un voyage de quelques semaines , et je parus pour la France.

JACQUES FAtJVËL.

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