CHAPITRE XV
Consolations.
Je croyais être arrivé à mes derniers momens. J'étais indifférent aux secours qu'on me donnait; et toutefois, les malheureux conduits dans ce lieu de douleurs recevaient des soins empressés et touchans. Ils les devaient à plusieurs de ces femmes charitables , religieuses utiles qui se vouent à soulager les maux du pauvre et du malade.
Un jour, une d'elles , qui s'approchait de mon lit pour la première fois, me regarde, jette un cri , et je sens ses lèvres presser ma main. Je me soulève avec surprise. « Jac- « ques, dit-elle... est-ce toi... ? Mon frère , « c'est vous ! » Malgré notre longue séparation, son vêlement nouveau et les rides de
III e PARTIE. — CHAPITRE XV. i63 $on visage, tous mes souvenirs se réveillent ; je reconnais Thérèse, j'embrasse ma sœur de lait. En la serrant dans mes bras, en confondant mes larmes avec les siennes, je craignais encore qu'une illusion ne me trompât ; mais non, je ne m'abusais point ; c'était Thérèse, c'était ma sœur.
Elle avait perdu son mari , et elle s'était consacrée aux pieuses fonctions qu'elle venait remplir près de moi. Oh ! qu'il m'était doux, après tant de jours passés dans un isolement absolu et sans espoir sur la terre, qu'il m'était doux de retrouver la compagne de ma première enfance , de retrouver une amie avec qui je pouvais pleurer! Ses soins attentifs et surtout sa tendre affection me rappelèrent à la vie.
Thérèse, active et bonne, dévouée à soulager tous les genres de misères, jouissait de celte estime, de cette espèce de crédit que des services journaliers rendus à l'humanité font obtenir quelquefois à des personnes obscures. Elle sollicita pour moi l'intendant de la province. Les refus ne la rebutèrent point; elle fit valoir avec persévérance mon âge ,
Ik
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mes malheurs , et finit par m'apporter ma liberté. Ses vœux temporaires expiraient; elle voulut, au lieu de les renouveler, partager mon sort, et me suivre à Aigues-Vives où j'allais fixer mon séjour.
Nous partîmes. Avec quel attendrissement je montrai de loin à Thérèse ce village où quarante-sept ans auparavant j'étais venu si insouciant , si gai, si dédaigneux des peines de la vie! En arrivant, nous dirigeâmes nos pas vers la colline où repose Paul Ménars.
Je m'inclinai avec respect, et je baisai la pierre qui couvre les restes de cet homme de bien.
Je sentis mon âme s'élever; mais presque aussitôt , agité , oppressé , il fallut m'asseoir. Thérèse ,me regardait avec inquiétude , et craignait pour moi des sensations si vives.
« Oh ! rassure-toi, lui dis -je; mon émotion « n'est point pénible ; le sort que j'obtiens « était inespéré. Sur cette terre où vit le tt souvenir de Paul Ménars , et près de toi , « ma sœur, je dois attendre en paix le jour « où je rejoindrai les êtres que j'ai perdus , « et qui dans ce moment abaissent vers nous (( leurs regards. Je viendrai chaque jour
IIP PARTIE. — CHAPITRE XV- i65 (c payer un tribut de reconnaissance au verce lueux pasteur qui m'enseigna le courage « et la résignation. Tu m'accompagneras; « nous sommes réunis pour ne plus nous « quitter. Ma sœur, tu as essuyé mes pre- « mières larmes, et tu viens aider mes der- « niers pas. Nous sommes nés presque en « même temps, et nous mourrons ensemble.
« Non , je n'accuserai point l'arbitre des « destinées: j'ai goûté bien des momens « heureux ; et je sens que ma fin sera douce. « Appuyé sur le tombeau de Paul Ménars , « et pressant Thérèse contre mon cœur, je « bénis la Providence ! »
Les derniers rayons du soleil éclairaient la colline : nous nous levâmes; et, nous soutenant mutuellement, nous descendîmes au
village.