CHAPITRE XIV
Fauvel arrêté.
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Je touchai le sol de ma patrie. Oh!
de quel ravissement j'aurais été pénétré, si les espérances dont je m'étais flatté quelquefois... si, rappelé de l'exil avec les êtres qui m'étaient chers....! mais je revenais seul; mais, au milieu des Français comme parmi les étrangers , j'étais toujours isolé sur la' terre.
Mes infirmités devenaient plus douloureuses pendant cette longue route. A quelques lieues de Moulins, dans un bourg où j'arrivai par un bien mauvais temps , le froid avait rendu mes souffrances si
\ll° PARTIE. — CHAPITRE XV. i5g vives que je fus obligé de laisser repartir la voiture publique; et de m'arrêter plusieurs jours.
Un soir, je me trouvais à une modeste table d'hôte 5 des jeunes gens qui avaient passé la journée à jouer et à boire vinrent s'y placer. L'irréligion était alors de mode ; il est presque inévitable qu'elle succède au fanatisme. Ces jeunes gens avaient le ton du moment j ils tenaient des discours licencieux , impies , qui leur paraissaient spirituels. Je me taisais ; remarquant mon silence , ils se plurent à m'adresser la parole. Je ne cachai point mes sentimens. L'un d'eux me demanda si je prétendais les prêcher , si j'étais vicaire ou curé, a Je suis protestant, répondis-je ; » et je me retirai.
Ces jeunes étourdis ne pensaient point à me nuire ; mais la légèreté produit quelquefois les effets de la méchanceté. J'avais dit que j'étais protestant ; les gens de l'auberge savaient que je venais d'un pays étranger; mon âge et mes cheveux blancs leur firent imaginer que j'étais un pasteur^
Au milieu de la nuit , je fus arrêté. Conduit dans les prisons de Moulins , j'essayai de réclamer; on ne m'écouta point.
Je fus jeté dans une chambre étroite , obscure, où se trouvait déjà un autre prisonnier. Cet homme , dont les vêtemens n'annonçaient pas la misère , était sombre, silencieux; il semblait être dévoré d'angoisses : 'souvent il poussait des géruissemens , et quelquefois murmurait des imprécations. Il excita ma pitié. Depuis un mois nous étions ensemble : il se plaignait vaguement de son sort; je lui parlai de quelques événemens de ma vie. « Vous le « voyez , lui dis-je , dans celte prison notre « infortune est la même ; et avant d'y ence trer , qui des deux a passé par les plus « douloureuses épreuves? — Ah! s'écria- 1- il, « je conçois votre résignation ; vous me « racontez vos malheurs, et je rougirais « de vous révéler les miens. Ma famille « me retient sous ces verrous pour m é- « pargner l'opprobre d'un jugement légal.
« Vieillard, vous ne connaissez pas les « -remords. » Je baissai la tête , et, mhu-
IIP PARTIE. — CHAPITRE XV. 161 miliant devant la Providence , je lui rendis grâce de m'avoir garanti d'un malheur en effet plus grand que tous mes revers.
Mais, sortant de mes réflexions : «Eepre- « nez courage , dis-je à cet infortuné. « Dieu n'a point créé de maux sans re- « mède. Gardons -nous d'ajouter à nos <( fautes en doutant de sa clémence. » Je lui parlai de repentir et de miséricorde; il s'attendrit, et son âme parut s'ouvrir à l'espérance.
Le jour même de cette conversation , une lièvre violente me saisit. J'en avais eu déjà plusieurs accès ; elle était causée par les fatigues du voyage, et par les privations de tout genre que j'éprouvais dans ma prison.
Les progrès de cette maladie lurent rapides, et l'on me transporta mourant dans une infirmerie.
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