‹ Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 4Chapitre 19 sur 20 · FELIX DUCLOS · texte numérisé non relu

FELIX DUCLOS

Aiguës -Vivos ,

1YJ.ON vieil ami, malettre t'est donc parvenue, malgré la distance qui nous sépare-! Ta réponse n\a vivement touché. Avec quel intérêt j'ai lu tous les détails que tu me donnes sur ta situation! jesais encore jouirdubonheur d'un ami. Eh ! qui mieux que loi mérite un sort prospère? Ton goût pour les sciences t'a fait vivre loin du monde, loin des préjugés et des passions qui l'agitent ; tu ne te rapproches des hommes que pour leur être utile. Combien IV. 8

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de fois lu m'as obligé! Depuis le collège jusqu'à mon exil, j'ai trouvé en toi l'amitié d'un frère. Désintéressement, générosité , prudence , activité, dévouement, tu m'offrais l'exemple de toutes les nobles qualités. Un seul défaut pouvait être aperçu dans ton caractère; et ce défaut, ton affection pour moi l'avait fait naître. Oui, cher Duclos , si dans nos relations tu t'es montré quelquefois susceptible , c'était par le désir de me voir toujours sage , toujours heureux. Mais ne semble-t-il pas que j'aie voulu t'adresser un reproche ? Le ciel m'en préserve ! C'est surtout quand on est éloigné de son ami , qu'il est pénible d'avoir dit un mot qui puisse le blesser ; l'instant d'après , on se repent, et l'on ne peut voler dans ses bras.

En me demandant mes Mémoires, dont tu as lu autrefois quelques pages , tu me promets, si je l'exige , de ne les faire connaître à personne. Je n'exige rien. Tu aurais tort de les confier à ceux de tes en fans qui sont en-

* Nous supprimons un long passage entièrement relatif à la famille de Duclos.

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core très jeunes : j'ai écrit des aventures peu sérieuses, j'ai dit avec franchise le bien et le mal qui se passaient sous mes yeux ; il faut plus de choix dans les tableaux qu'on présente à la jeunesse. Mais deux de les fils sont déjà des hommes... Je n'ai plus de fils! il me serait doux d'être utile aux tiens.

Ma vie leur offrira peut être quelques leçons. J'ai presque toujours eu les circonstances contre moi; et presque toujours j'ai su les dominer ou leur échapper. Bercé par l'insouciance dans ma jeunesse, soutenu par la fermeté dans mon âge mûr , je suis protégé dans ma vieillesse par la résignation.

Mon caractère n'a jamais changé; les progrès de l'âge n'ont fait que le modifier. Une influence plus grande que celle des années fut exercée sur moi par un être adoré. Oui , je m'en souviens tous les jours avec attendrissement; mon insouciance s'évanouit dès que Louise m'eut révélé son amour; en perdant Louise, je perdis mon courage.

Il est certainement une science de la vie , un art de repousser les traits du malheur; mais que je suis loin d'avoir possédé celte science ,

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d'avoir pratiqué cet art ! Leurs secrets ne sont connus que d'un petit nombre de sages, parmi lesquels je place Paul Ménars , ce digne pasteur dont tu m'as entendu parler tant de fois avec vénération, Il n'eut pas besoin comme moi de changer, à diverses époques, d'idées et de système. Une douce, noble et pieuse philosophie l'accompagna dans toute sa carrière.

Oh ! si j'eusse conservé mon fils...! J'essayais de lui inspirer les principes du vertueux pasteur ; je me flattais de le voir profiter de mon expérience. Mon ami, fais connaître à tes enfans les moyens que Dieu nous a donnés pour adoucir les misères de cette courte vie. Apprends-leur à regarder avec insouciance les biens prétendus que poursuivent les hommes , à s'armer de fermeté pour accomplir tous leurs devoirs; et dis-leur de ne compter que sur la résignation, dans les pertes cruelles qui viendront déchirer leur âme.

Jamais, non, jamais, le malheur ne peut être absolu pour celui qui cède aux volontés du Ciel. Si Dieu ne m'eût envoyé la rési-

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gnation , j'aurais fini dans les horreurs du désespoir mes misérables jours. Je supporte la vie. Guidé par Thérèse, je fais encore un peu de bien autour de moi. Chaque soir je me repose sous les oliviers qui couvrent la tombe de Paid Ménars. Là, je médite; mon cœur s'ouvre à des émotions nouvelles; j'élève mes regards vers la pairie qui m'attend; j'y retrouve Louise , mes fils, tous les êtres que j'ai perdus ! Je les vois, je leur parle, ils sourient, ils m'appellent; et quelquefois mes illusions deviennent si vives que je tressaille d'espérance et de joie !

Toutes mes journées se ressemblent ; je n'ajouterai plus rien aux Mémoires que je t'adresse, mais je veux écrire pour toi quelques pages qui te feront connaître ma sœur de lait. J'ai si souvent confié au papier des événemens futiles qui n'intéressaient que moi seul! je me reprocherais de le laisser ignorer les vertus de ma sœur.

Je n'aurai pas avant six jours une occasion pour envoyer les papiers que je te destine au négociant de Lyon qui te fait parvenir mes lettres. Dans l'intervalle j'emploîrai chaque

jour quelques momens à t'écrire. Il m'est difficile de tenir la plume long-temps ; ma vue s'obscurcit, ma main commence à trembler. N'éprouves-tu pas comme moi , mon vieil ami, qu'il y a une sorte de volupté à sentir que l'on conserve une âme libre, entière, dans un corps qui s'affaisse et qui tombe?

A près avoir perdu son mari, Thérèse, cherchant à se distraire de ses peines, continua de tenir l'école du village. Sa modique fortune suffisait à ses besoins ; elle dispensa les enfans de lui donner la faible rétribution qu'ils payaient à son mari : elle avait encore assez pour habiller les plus pauvres, et même pour porter quelques secours à leurs païens. Il était impossible de rencontrer quelqu'un qui convînt mieux à cette petite place; malheureusement la petite place convint à une autre personne. Un paysan qui faisait l'entendu se mit en tête de devenir maître d'école, et ce paysan avait du crédit. Cousin germain du valet de chambre du seigneur, il fut nommé magister. Les habilans du village trouvèrent

bien dur de payer des leçons qui ne valaient pas celles que ma sœur donnait gratis. Thérèse fut bien affligée; ce qui la désolait surtout, c'est que le nouveau maître d'école batlait les en fans.

A celle époque, nos provinces étaient couvertes de troupes envoyées contre les proies tans ; et ces troupes vexaient à la fois les proleslans et les catholiques. Si les désastres de la guerre sont horribles, peutêtre est- il encore plus odieux de voir les violences et les brigandages que des soldats sans discipline exercent dans leur propre pays , envers leurs compatriotes , au milieu de la paix. Huit dragons vinrent loger chez Thérèse. Us dévorèrent ses provisions , prirent son argent , et brisèrent "ses meubles. Sa patience , son désir de les satisfaire semblaient les rendre plus exigeans. Un d'eux , dont le nom de guerre était Machabée , surpassait les autres en insolence el en brutalité. 11 avait sans cesse la menace et le blasphème à la bouche ; et plusieurs fois il avait frappé Thérèse, qui redoublait de patience. Un soir, ces

dragons obligèrent ma sœur à leur procurer du vin ; elle alla en chercher à crédit. Ils s'enivrèrent. Au milieu de leur joie, une querelle s'élève : Machabée lance une bouteille à la tête d'un de ses camarades, celui-ci tire son sabre; ma sœur s'élance ; mais le coup est porté , Machabée tombe, et ses amis le croient mort. Thérèse éplorée se jette sur lui , cherche à étancher le sang qui coule en abondance , y parvient avec peine , et se fait aider à transporter le mourant dans son propre lit. Pendant quatre jours le malheureux fut presque sans connaissance ; pendant quatre jours Thérèse ne le quitta pas un instant, et lui prodigua tous les secours qu'elle aurait pu donner à son frère. Tant de dévouement , tant de fatigues supportées pour un homme qui l'avait si souvent maltraitée , surprirent et touchèrent les soldats. Plus d'injures, plus de blasphèmes :

ils baissaient les yeux devant Thérèse , étaient leurs bonnets en l'approchant, et ne lui parlaient qu'avec respect. Le blessé, en reprenant connaissance, menaça , jura,

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s'emporta ; ses camarades lui imposèrent silence, et lui apprirent ce qu'il devait à Thérèse. Il refusa d'abord de les croire ; mais enfin , convaincu par leurs discours :

a Brave femme, dit-il à ma sœur en s'es- « suyant les yeux, n'exposez pas ainsi votre « santé. Vivez , et laissez périr un misé- « rable comme moi. » Thérèse redoubla de soins. Il n'y avait d'autre chirurgien dans le voisinage qu'un barbier fort ignorant; heureusement Machabée était d un tempérament robuste. Dès qu'on le crut en état d'être transporté , ma sœur le fit placer sur une charette, et l'accompagna jusqu'à l'hospice de Clermont , qui était desservi par des sœurs de la charité.

Thérèse ne voulait pas retourner à son village avant la guérison du blessé. Chaque jour elle admirait le zèle , le dévouement des pieuses filles qui soignaient les malades ; chaque jour celles ci prenaient pour elle l'intérêt et l'estime que devaient inspirer les récits du soldat qu'elle avait sauvé. Ce fut alors que Thérèse conçut un vif désir de sortir de son isolement, et de

se rendre utile en partageant les travaux

des femmes dont elle avait les touchans

exemples sous les yeux ; mais elle tremblait de n'en être pas jugée digne. Elle confia timidement son projet à quelques sœurs, qui cherchèrent à la rassurer, et qui la présentèrent à la supérieure. Une réponse favorable ne pouvait être obtenue sur-le-champ ; des renseignemens, des formalités étaient nécessaires. Cette vive inquiétude que , dans le monde , on éprouve lorsqu'on attend une place qui doit flatter l'orgueil où l'avidité , Thérèse l'éprouvait en sollicitant, comme la plus haute faveur, 1 humble litre de servante des pauvres.

Un doux ravissement la saisit quand sa demande lui fut accordée.

Oh ! combien elle méritait de partager les travaux et la gloire de ces femmes charitables ! Elle s'est distinguée parmi ces êtres que distinguent tant de vertus. Mon imagination est étonnée, quand je passe en revue les nombreux services qu'a rendus ma sœur. N'espère pas , cher Duclos , que je puisse te les raconter dans tous

leurs détails. Thérèse se souvient à peine de ses actions généreuses ; sa modestie ne nie laisse connaître que peu à peu les secrets qui l'honorent , et que je mets tant d'intérêt à découvrir.

Douée d'un sens droit, d'une raison élevée , d'un zèle ardent , infatigable , ma sœur fut bientôt appréciée par ses supérieures , qui l'employèrent à propager les bienfaits de la plus respectable des institutions.

Pendant le long espace de temps qu'elle a consacré au service des pauvres , Thérèse a vu presque toutes les villes du midi de la France , non comme une riche étrangère pour admirer leurs monumens et jouir de leurs fêtes, mais pour visiter les hôpitaux , les prisons, et ces divers asiles du malheur , dont les uns renferment des enfans , d'autres des vieillards , d'autres des insensés. Habitante des villages dévastés par des maladies contagieuses , elle a porté des secours dans plus de quarante épidémies. A Marseille, elle s'enferma dans un bagne avec les forçats dévorés par

une maladie qui dépeupla les galères.

Combien d'hommes lui doivent leur retour a la vie ! Combien d'autres, soutenus par elle a leur moment suprême, ont dû à ses pieuses paroles le courage et l'espérance ! Tour à tour elle a su consoler les indigens et atlendrir les riches. Le produit de ses quêtes s'est élevé en dix huit ans à plus de quatre cent mille livres ; et presque tous ses voyages elle les a faits à pied, vivant sobrement, pour ajouter quelques pièces de monnaie à la bourse des pauvres.

Souvent appelée dans des maisons opulentes, et s'y dévouant à soigner des hommes qui, peu de jours auparavant, la dédaignaient peut-être, elle a plus d'une fois profité de la reconnaissance qu'elle inspirait pour réconcilier des familles , pour obtenir de bonnes actions en échange de ses services.

Un bienfait qui couronne tous les autres, est d'avoir formé près de deux cents novices qui sont allées, sur divers points de la France, répéter ses leçons et renouveler ses exemples.

Tous les lieux désolés par la nature

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ou par les hommes voient arriver ces humbles filles qui savent essuyer des pleurs et calmer des souffrances. Au commencement de la guerre de la succession , ma sœur suivit notre armée en Espagne , secourant avec le même zèle le Français blessé et l'étranger prisonnier. Elle se trouva dans un fort de l' Aragon, lorsque les Français qui s'en étaient rendus maîtres, assiégés à leur tour et réduits aux dernières extrémités , demandèrent à capituler. Le général ennemi exigeait qu'ils se soumissent à des conditions honteuses; tous étaient prêts à s'ensevelir sous les ruines de la place. Un rayon d'espoir luit aux yeux de ma sœur. La Providence avait voulu que, six mois auparavant, le général ennemi , fait prisonnier près des Pyrénées et dangereusement blessé , reçût les soins de Thérèse. Souvent il l'avait nommée sa bienfaitrice et sa seconde mère.

Thérèse se hasarde à sortir du fort ; elle pénètre dans l'armée des assiégeans, on la conduit au général qui passait alors des troupes en revue. Elle tombe à ses pieds ;

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U la reconnaît , la relève , et lui demande

avec transport ce qu'elle veut de lui.

Elle parle Sans la laisser achever , il

promet d'accorder aux Français une capitulation honorable , annonce aux troupes sa résolution , proclame d'une voix émue ce qu'il doit à Thérèse; et les drapeaux s'inclinent devant la fille de charité.

C'est un être faible , c'est une femme qui soutint tant de fatigues, accomplit tant de travaux , versa tant de bienfaits !

Que les hommes la révèrent , et que Dieu la récompense !

Il y a peu de mois , le courage de ma sœur subit une cruelle épreuve. Souvent elle me dit que , si elle ne m'eût retrouvé, le chagrin aurait abrégé sa vie. Je presse alors sa main avec tendresse, et de nouveau je remercie le ciel de nous avoir réunis. Je la laisserai parler elle-même dans le récit de ses dernières peines.

« J'étais revenue à Clermont, me dit ma sœur. Un camp fut établi en Auvergne,

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dans l'été de i jo5 ; et bientôt une maladie contagieuse s'y déclara. Un château voisin fui transformé en hôpital. L'épidémie exerça d'affreux ravages , on demanda des sœurs de charité ; notre supérieure eut la bonté de me choisir.

« J'avais une amie qui désirait ne me quitter jamais. Elle se nommait Claire ; sa piété , sa douceur , son extrême jeunesse , quelque chose d'aimable répandu dans -toute sa personne , m'inspiraient un tendre attachement. Son père, M. de Gervé, avait long-temps combattu son désir de se vouer au service des pauvres ; il redoutait pour elle les fatigues de noire état , et il s'affligeait à l'idée d'être privé de la plus jeune de ses filles. Enfin la pieuse vocation de Claire l'avait emporté sur les alarmes paternelles. Mais quel que fût son dévouement , à peine éloignée de sa famille, elle avait senti le besoin de trouver une amie, et elle répondait à ma tendresse par la plus vive affection.

« Inquiète des dangers que j'allais courir , ma jeune amie supplia la supérieure

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de ne pas nous séparer. Elle obtint sa demande , et vint m'annoncer avec joie qu'elle m'accompagnerait,

« Claire , dont le noviciat finissait à peine, n'avait jamais vu l'affreux spectacle d'un hôpital désolé par une épidémie , d'un lieu de douleurs où les hommes entassés , souffrent , meurent, et sont remplacés par d'autres qu'emporte bientôt la même contagion.

Je craignais pour elle l'impression , le saisissement qu'elle allait éprouver. En effet, quand nous entrâmes dans la première salle de l'hospice , Claire se troubla ; mais peu de momens lui suffirent pour reprendre du courage. Notre arrivée fit quelque sensation parmi les malades ; l'espérance sembla renaître sur leurs fronts livides. Tous regardaient Claire : sa jeunesse les étonnait; plusieurs lui adressaient déjà des paroles de reconnaissance ; et moi-même , les yeux fixés sur elle , je croyais voir un ange descendu dans ce lieu de misères.

« Le zèle de mon amie m'alarmait pour sa faible santé ; je la suppliais sans cesse de se ménager , et je cherchais à lui épar-

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gner les plus pénibles travaux. La fatigue excéda mes forces; au moment où l'épidémie louchait à sa fin , moi - même je fus atteinte , et l'on craignit pour mes jours.

« Aussitôt Claire redoubla d'activité pour me suppléer près de nos pauvres malades ; et cependant elle trouvait bien des momens dans la journée pour me prodiguer les soins et les tendresses : jamais elle ne m'avait été si chère !

«Un soir, j'étais très abattue; Claire accourt, tombe à genoux près de mon lit, saisit ma main , la presse contre son front et la baigne de. larmes. Je me ranimai, j'essayai de la calmer : « Ma sœur , lui dis-je , « j'espère vivre encore pour soulager avec « toi les malheureux , pour t'aimer et « pour jouir de ton amitié. Si cependant « Dieu voulait me rappeler à lui , devrais- « tu t'abandonner au désespoir? Chaque « jour nous disons aux mourans de se « résigner aux volontés du ciel : ne sau- « rons-nous pas mettre nos discours eu ce pratique...? Pourquoi me plaindrais-je?

« Mourir dans un lit d'hospice, n'est-ce « pas accomplir notre destinée ? » En vain lui parlais-je tour à tour de résignation et d'espérance, mes discours ne produisaient sur elle aucune impression ; elle continuait de tenir ma main et de la presser contre son front brûlant. Toutes les fois qu'elle revenait près de moi, sa désolation éiait la même. « Tu veux donc aussi tomber maa lade, lui disais-je ? Songe à tant d'infor- <c tunés qui réclament ton appui; songe que « j'ai besoin de tes secours. » Soit que je lui rappelasse ses devoirs , soit qu'il ne fût question que de notre amitié, elle sanglotait.

« Enfin j'allai mieux , j'entrai en convalescence. Claire me regardait ; la joie brillait un instant dans ses yeux qui bientôt étaient encore obscurcis par les larmes.

« Je suis guérie , lui disais-je ; reviens à « toi, ne te laisse pas troubler par des « chimères ; je suis guérie. » Elle m'embrassait, et elle pleurait.

K Surprise de cette douleur si vive et si constante, je réfléchis... (kla. vie n'est plus

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ci en danger; el Claire continue de pleurer...! « Ses pleurs ne sont pas pour moi. » Dès que je la revis : « Chère enfant, lui dis-je, liâte- « toi de me parler avec confiance , ne me « laisse pas dans d'affreuses inquiétudes...

« Ju.e des lourmens que j'éprouverais, si « lu t'obstinais au silence. Ton âme pure est « telle que Dieu l'a formée ; et cependant « il me semble que lorsqu'on est tranquille (( sur le sort des personnes qu'on aime , on a ne peut éprouver un chagrin violent , à « moins qu'on n'ait commis une faute. — « Non, s'écria-t-elle, je n'ai point commis « de faute ! — Eh bien ! achève de t'expli- « quer. — J'ai des regrets , non des re- « mords... » Je la pressai dans mes bras, je l'encourageai : son regard m'exprimait à la fois son trouble et sa confiance : elle voulait parler, les sanglots étouffaient sa voix. Depuis un quart d'heure, ses angoisses et les miennes se prolongeaient ainsi, quand la cloche de l'hospice nous annonça l'heure de nous rendre auprès des malades. C'était le jour où je reprenais mes fonctions : Claire était si pénétrée de ses devoirs que ce signal

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suffit pour lui rendre quelque tranquillité; je descendis avec elle.

« Selon l'usage , nous allâmes chacune d'un côté de la salle pour soigner les malades. Tandis que je leur portais les secours qu'il m'avait été si pénible de ne plus leur donner, tandis que je recevais les félicitations de plusieurs convalescens qui me reconnaissaient , je tournais souvent les yeux vers ma jeune amie. Tout à coup je la vis tressaillir et trembler en passant près du lit d'un malade qui, dans le même instant, jeta sur elle un regard plein de trouble. Quel trait de lumière! je fus saisie de surprise; mais bientôt je me livrai aux plus douces idées. « Claire, me dis-je, n'a pas prononcé « des vœux éternels. Ce jeune homme est « honnête, puisqu'il a su l'intéresser ; quel « qu'il soit , il peut demander sa main sans « craindre de se mésallier. Le père de mon h amie regrette qu'elle ait quitté le monde, « et l'y verra rentrer avec transport. » Je pensai que je pouvais faire beaucoup d'heureux, et j'eus peine à contenir ma joie.

« Dès que noire service fut terminé , je

m'empressai de conduire Claire dans notre chambre. « Dissipe tes chagrins, lui dis-je ; « je n'ai plus besoin de confidence , ton se- « cret m'est connu. » Elle pâlit, sa tête tomba sur mon épaule; je la soutins , et d'une voix rassurante : « C'est moi, continuai-je, qui me « charge de lever les obstacles qui s'oppo- « seraient à ton bonheur. Il suffit que ce (( jeune homme soit digne de toi.... » Claire éperdue s'écrie : « Il est marié ! »

« Nous restâmes long-temps immobiles , interdites ; je cherchais vainement des paroles. Le jeune Ernest deT***, officier d'infanterie, apporté mourant à l'hospice , eût expiré sans le zèle etle dévouement de Claire. Rendu à la vie par une sœur de charité jeune, jolie, il lui exprima sa reconnaissance avec une tendresse dont Claire n'aperçut pas d'abord le danger. Toujours elle avait refusé de l'entendre ; mais les raisonnemens qui s'étaient présentés à mon esprit s'étaient de même offerts au sien ; et dans le fond de son cœur elle nourrissait des espérances que chaque instant lui rendait plus chères. Un jour, elle était près d'Ernest; une

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