‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 17 sur 97 · NOUVEAUX STRATAGÈMES, ET LEURS SUITES · texte numérisé non relu

NOUVEAUX STRATAGÈMES, ET LEURS SUITES

LUSIEURS de ces lettres, de part et d'autre, furent données

dans l'Église, à côté de la mère même, sans qu'elle put s’en apercevoir. Le terme expiré, il fallut quitter la maison, dans laquelle heureusement je m'étais conservé une connaissance qui me fut d'une grande ressource dans la suite; c'était la femme d'un Couvreur que j'avais su mettre dans mes intérêts. Elle me donna un passe-partout de la maison pour pouvoir y entrer la nuit, aux heures qu’il me conviendrait, et y voir la personne qui m'intéressait.

Prévenu sur une noce qui devait se faire dans cette maison, le jour du mariage, à sept heures du soir, je me déguisai en cocher de fiacre. J'avais loué un carrosse et un guide pour la nuit : je montai sur le siège avec mon guide; j'allai me placer près de la porte où se faisait la noce, dans le dessein de mener les personnes qui se présenteraient, et dans l’intention d'y voir Julie, comme j’en étais convenu avec elle.

Mon premier emploi fut de la mener elle-même avec la sœur de la mariée : elles s'étaient détachées de la danse pour aller prendre une de leurs amies qui demeurait fort loin. Ma course fut payée généreusement par ma chère Julie, qui sut fort adroitement profiter d'un quart d’heure où sa compagne l'avait laissée dans mon carrosse, pour aller chercher sa parente.

Descendues l’une et l’autre, je repris mes fonctions, et je ramenai mes pratiques. Je restai dans ma première place jusqu’à

deux heures du matin, et le temps ne me parut pas long. L’espérance que j'avais de revoir Julie qui, sur différents prétextes, quittait la noce pour rire avec moi de mon grotesque équipage, me faisait attendre avec patience le coup de minuit, heure où les pères et les mères se retirent ordinairement pour se coucher : c'était le temps où l’on devait m'introduire dans l’assemblée, sous un habit de masque.

J'entrai dans le bal où, loin d’être reconnu, on me prit pour un Chévalier de l'Ordre du Christ, qui logeait dans le voisinage (1). Je passai le temps agréablement entre Julie et la sœur de la mariée. Celle-ci était une grande dégourdie, vive, enjouée, et de qui j'avais échauffé la tête par des chansons et de petits contes gaillards. Je les débitais singulièrement bien, à ce que l’on disait, et ils me valaient de temps en temps des compliments et des baisers très expressifs de la part de mes deux compagnes.

Cependant il fallut se quitter; je pris congé d'elles, je rejoignis mon fiacre; j'ôtai mon habit de bal et remontai sur mon siège, me flattant bien et avec raison, que le reste de la nuit me procurerait encore quelque aubaine. En effet, la sœur de la mariée se présenta avec un de ses cousins, en me disant Cocber, êtes-vous loue? Je les fis monter dans mon carrosse, pour les conduire au faubourg Saint-Marceau; mais comme les succès sont assez souvent suivi de quelque accident, il nous en arriva un à la moitié du chemin. Une des roues du carrosse cassa, je tombai par terre, et, sans le secours de mon guide qui me retint par mon habit, je me serais sans doute cassé la tête ou les jambes; grâce à lui, j'en fus quitte pour une légère blessure à la cuisse, et ceux qui étaient dans mon carrosse pour la peur.

Je laissai le soin de la voiture et des chevaux à mon guide,

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(1) Les chevaliers de l'ordre militaire du Christ (fondé en 1317) avaient encore à cette époque un costume distinctif et portaient le grand manteau avec la croix brodée.

NOUVEAUX STRATAGÈMES qi

et donnai le bras à la sœur de la mariée, que je reconduisis chez elle à pied avec son cousin. Cette sœur, qui ne manquait pas d'esprit et qui était naturellement babillarde, ne cessa, tout le long du chemin, de parler : elle fit la critique de la noce, et personne n'y fut épargné. Celle-ci avait des taches de rousseur et trop de gorge, l’autre était mal faite, et prenait trop de tabac. Julie, son amie Julie, eut aussi son tour : elle fut blâmée de sa trop grande familiarité avec moi, et de l’indécence qu’elle avait eu de se mettre sur mes genoux. Il fallait aussi que j’eusse un défaut, on me trouvait trop polisson, Enfin, nous arrivâmes à son logis où je fus payé et renvoyé.

CHAPIFRE V

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