CONTINUATION DU PRÉCÉDENT ET QUELQUE CHOSE DE PLUS
NFIN nous arrivâmes à Châlons, où il fallut se séparer. Après
les plus tendres adieux de part et d'autre, nos compagnons
de voyage se rendirent à l’auberge destinée pour la diligence de Paris,
IL n’y avait point de logement pour nous; il fallait en chercher ailleurs ; toutes les maisons étaient prises par des Officiers qui revenaient de la guerre d'Italie. On nous refusait partout, lorsque je m'avisai d’un stratagème pour nous loger. Préville, instruit de mon projet, et qui se plaisait à me servir dans mes facéties, nous mena dans la meilleure hôtellerie de la ville. Après nous avoir déposés dans une salle au rez-de-chaussée, qui tenait à la cuisine où était le Maître de la maison, il alla lui parler. Pour l’engager à nous donner une chambre, il lui fit une histoire sur une prétendue dispute que j'avais eue dans la diligence avec un Abbé, et me peignit comme un homme que des accès de folie rendaient si furieux, qu’il serait dangereux de me faire manger à une table où cet Abbé pourrait se trouver. Il lui persuada donc qu’il était de la plus grande importance pour luimème, qu’il nous fit coucher dans un appartement séparé. De
mon côté, comme j'étais à portée d’être entendu par cet Hôte, je criais. je jurais, je faisais un bruit de diable: et pour donner de la vraisemblance à cette scène, j'affectais la plus grande colère contre l'Abbé. Toute la maison était en alarme du bruit que je faisais. Préville allait et venait pour m'adoucir et me faire entendre raison : rien ne put me calmer que la présence de l'Hôtesse qui vint de la meilleure grâce du monde m'offrir sa chambre où elle nous conduisit elle-même.
On nous fit établir des lits; on alluma du feu, et l’on nous servit à souper. Je bus quelques verres de vin de plus qu’à mon ordinaire, pour pouvoir soutenir le rôle que j'avais pris, et m’amuser de la crédulité des gens de la maison. Ayant toujours l'Abbé pour objet, je continuai mon carillon: Le souper fini, mes compagnons se couchèrent, et je restai seul à table à leur 4 faire des contes; enfin gagné par le sommeil, je pris le parti de me déshabiller. Mais, sans m’en apercevoir, je me trouvai nu et 4 sans feu : il y avait seulement un bout de chandelle sur la table 4 qui rendait les derniers soupirs. Je courus à la fenêtre appeler la servante, pour bassiner mon lit : elle dormait sans doute, car“ je fus obligé de l'appeler une seconde fois. Quand elle fut venue, s et qu’elle eut ouvert la chambre, je repris de nouveau mas fureur, et adressant la parole à mes compagnons, je leur dis, avec toute l'énergie de notre langue : Messieurs, j'ai tué ous blessé (vous le savez) deux valets et quatre servantes, pour m'avoir impatienté; celle-ci sera la cinquième.
Cette fille, qui avait déjà assez mauvaise opinion de moi, par tout ce qui s'était passé dans la soirée, prit l’épouvante, jeta las bassinoire dans le milieu de la chambre, et m'enferma à double À tour. Cette précaution de sa part, que je n’avais pas su prévoir, 4 la patience que je mettais à ramasser du bout des doigts less charbons qui étaient tombés par terre, celle que j'avais de | bassiner mon lit et de me coucher sans lumière, excitaient lesM éclats de rire de toute la chambrée.
Le lendemain à sept heures du matin, l'Hôte vint lui-même nous délivrer; mais je feignis de dormir, pour jouir plus à
mon aise de ce qui se passerait entré Préville et lui. Ce dernier se leva, lui fit des excuses, le loua de sa prudence à mon égard et lui recommanda surtout d’être équitable sur le mémoire de notre dépense, pour ne pas donner lieu à une nouvelle scène, L'Hôte qui ne demandait pas mieux que se débarrasser de nous, accepta tout ce qu'on voulut lui donner, et nous sortimes pour rejoindre la voiture qui nous conduisit à Dijon.
Deux acteurs de ma troupe, que j'avais laissés à Lyon, tomberent malades en route. Informé de leur situation, et ne pouvant sans eux faire jouer aucune pièce, je m’avisai de donner sur le Théâtre de la Comédie de cette Ville, des Concerts et des Feux d'artifice, qui par les talents distingués de plusieurs Symphonistes que j'avais avec moi, et par l'intelligence d’un Artificier Italien que le hasard avait amené à Dijon, réussirent au delà de mes espérances.
Enfin mes deux acteurs arrivèrent et l’on donna pour la première représentations l'Homme à bonnes fortunes, Comédie (1), et le Bal bourgcois, Opéra-Comique (2). On joua successivement, pendant trois mois, quatre fois la semaine, les meilleures pièces du Théâtre-Français. Les Acteurs furent encouragés par le concours des Spectateurs, et leurs talents appréciés. Cette Ville, où généralement il y a de l'esprit et du goût, qui de plus a produit de grands hommes dans les sciences et dans les lettres, fut une bonne école pour moi et pour les Acteurs de mon Spectacle.
Les chefs de ma troupe logeaient dans une maison voisine du Théâtre, appellée communément l'Hôtel des Comédiens. M'e B... (3) occupait le rez-de-chaussée, les Sieurs Préville et
PP PS SSP TPS SSP PPS
(1) L'Homme à bonnes fortunes, comédie en cinq actes en prose, jouée pour la première fois au Théâtre-Français, le 30 janvier 1686. Baron s'en disait l’auteur et l’a publiée sous son nom. Il avait donné, dit-on, cinq cents écus à un obscur écrivain, d'Alègre, pour la signer. D'autres l'ont attribué à Subligny.
(2) Le Bal bourgeois, opéra-comique en un acte par Favart, joué pour la première fois à la foire Saint-Germain, le 13 mars 1738. (3) Me Beaumenard, (V. appendice de ce chapitre.)
Belcourt (1) le premier étage, le Sieur Fierville (2) et la Soubrette le second. Peu de jours après notre arrivée, à deux heures du matin, le feu prit dans cette maison, et fit en très peu de temps beaucoup de progrès. On sonna le tocsin pour avoir du secours, et dans l’espace d’une demi-heure, la rue fut remplie de gens qui s’empressaient d’éteindre le feu.
Qui croirait que ce spectacle, si effrayant par lui-même, fut devenu plaisant par les circonstances? Chacun cherchait à sauver sa vie et ses effets. Les uns fuyaient par les toits dans les maisons voisines, les autres descendaient par des cordes. Préville franchissait les marches de l’escalier quatre à quatre, traînant son coffre après lui; Belcourt jetait froidement par la fenêtre ses hardes et son bassin à barbe de porcelaine, pour les sauver de l'incendie; la Sowbrette en chemise, grimpée sur les épaules de Fierville, se sauvait tenant son perroquet d’une main et son chien de l’autre; Me B... que le feu avait surprise dans son lit, se leva précipitamment, et relevant le bas de sa
(1) Jean-Claude-Gilles Colson de Bellecourt, fils d'un peintre de portraits, Gilles Colson, qui essaya inutilement de lui faire adopter sa profession. Admis malgré lui dans l'atelier de Carle Vanloo, Bellecourt s’y occupait de théâtre beaucoup plus que de peinture, et, un beau matin, il lâcha la palette pour aller débuter à Besançon, dans une troupe qui comptait Préville parmi ses meilleurs comédiens. Il ne possédait guère à cette époque qu’un habit noir et une culotte de velours de la même couleur, donnés par Mlle Clairon. Il joua dans ce costume, n’en ayant pas d'autre à sa disposition, le rôle de Nerestan, dans Zaire, mais au milieu de la représentation, le jeune acteur s'étant agenouillé avec un peu trop de vivacité devant le vieux Lusignan, la culotte de velours noir ne résista pas à cette marque de respect, elle se fendit jusqu'à la ceinture, et ce jour-là ce ne fut pas uniquement son talent que Bellecourt montra au public.
Après avoir pendant plusieurs années joué en province et notamment à Bordeaux, où il eut une assez grande réputation, il fut appelé à Paris où il débuta au Théâtre-Français, le 21 décembre 1750, dans le rôle d'Achille, d'/bhigénie en <Aulide. 1 fut reçu le 24 janvier 1752. On espérait pouvoir l’opposer à Lekain, mais Bellecourt ne fut jamais qu'un bon acteur de second ordre, et il eut le bon esprit, pour ne pas s’exposer à une comparaison trop désavantageuse pour lui, de se tourner, dès que l’occasion s’en présenta, vers le comique.
(2) Fierville avait débuté au Théâtre-Français le 18 mai 1733 par le rôle de Palamède dans l’Electre de Crébillon. Reçu en 1734 il fut congédié par ordre de la Cour le 24 janvier 1741. Depuis cette époque il ne ioua plus guère que dans des troupes de province. Il mourut vers 1777.
chemise, s’en servit comme d'un tablier retroussé, pour y mettre sa montre, et ce qu'elle avait pu sauver de ses autres effets. Dans cet état, elle s’écriait, en traversant Îa foule : « Ah! Messieurs, ah! Messieurs, sauvez-moi la vie et mes bijoux. » On conçoit aisément combien cette façon de sauver ses bijoux parut singulière aux assistants.
Dans le temps qu'on s’empressait le plus à éteindre le feu, une femme criait de toutes ses forces : « Ah, mon Dieu! Ah, mon Dieu! toute la ville va brûler! » Un homme fort occupé à donner du secours, et impatienté de ses cris, lui dit avec brutalité naïve : « Taisez-vous donc avec votre chienne de ville. Si elle brûle on vous la paiera. »
Enfin le feu fut éteint, et il n’y eut d'autre malheur que la mort du Perroquet, et une fausse couche occasionnée par la peur. Cet accident n’interrompit point les représentations de la Comédie. Elles n’en furent même que plus suivies, par l'intérêt que l’on prit aux acteurs qui avaient souffert de l'incendie; et tout prospéra jusqu’au moment où nous retournâmes à Lyon, pour y ranimer les Spectacles que j'y avais laissés, et que je trouvais en mauväis ordre.
Mlle BEAUMENARD, DITE GOGo.
C'était la fille de l'acteur Beaumenard, auteur dramatique à ses moments perdus et aussi médiocre quand il faisait des pièces que quand il les jouait.
Après avoir parcouru pendant plusieurs années la province, sans y acquérir ni argent ni réputation, ce comedien vint à Paris en 1793 et fit débuter sa fille à l’Opéra-Comique. Dans Ze Cog du village, de Favart, le rôle de Gogo lui fut confié, et elle s’en acquitta si bien que le nom lui resta.
Frappé du talent précoce de Mlle Beaumenard, Monnet voulut se l'attacher, et il engagea même son père, comme acteur, et sa mère, placée dans un des bureaux de la recette.
Je crois qu’il ne faut accorder aucun crédit à l'affirmation de Chevrier, dans son roman-pamphlet, /e Colporteur (publié en 1756). « La Beau-
menard, dit-il, n’avait pas encore quatorze ans que Monnet {sic), directeur de l’Opéra-Comique, voulut bien la recevoir au nombre de ses actrices, moyennant quatre louis par mois, qu’elle était obligée de lui
payer pour les deux premières foires. »
Le père Beaumenard, pendant une absence de son camarade Lécluse, joua dans le Siège de Cythère le rôle de Barbarin, mais il le joua si mal qu'on prit la résolution de ne plus avoir recours à lui, et il regagna la province en 1744. La même année, Mlle Beaumenard quitta l’Opéra- Comique, s'engagea dans plusieurs troupes de campagne et fit partie de celle que le maréchal de Saxe entretenait à la suite de son armée. « La Beaumenard, arrivée à l’armée, eut le sort des Anglais, elle fut attaquée et vaincue. » C’est encore Chevrier qui nous donne ce détail que la manière de procéder du maréchal de Saxe en pareil cas rend très vraisemblable.
Après un stage de cinq années en province où elle aborda un peu tous les genres, la jeune actrice put enfin débuter à Versailles le 11 mars 1749 (rôles de Finette dans les Ménechmes et de Claudine dans Colin Maillard de Dancourt), et au Théâtre-Français le 17 avril (rôles
nb edit
de Marton dans le Galant Jardinier, de Dancourt, et de Dorine dans Tartufje). Elle avait été reçue dans l'intervalle, le 3 avril.
Mlle Beaumenard ou, si l’on préfère, Gogo, apportait à la scène un joli visage — ce qui n’y était pas, malgré les apparences, beaucoup plus commun qu'aujourd'hui — une grâce naïve, qui avait fait d’elle le type de la Coquette sans le savoir, de Favart, un organe franc, un peu brusque, et une admirable gaieté. Aucune actrice ne riait aussi bien qu’elle.
Vulgaire parfois et trop peuple — car on a toujours les défauts de ses qualités — elle rendait beaucoup mieux les servantes de Molière que les soubrettes de Marivaux, mais dans les rôles de Nicole, de Dorine, de Martine ou de Marinette, elle était incomparable.
C'est sans doute- à l’époque de ses débuts qu’un poète anonyme, dans ces aimables vers, qui méritaient une récompense et qui peut-être l’obtinrent, rendit un double hommage à l’actrice et à la femme :
Toi qui fais si bien la suivante
Je juge à ton tendre regard
Qu'on te prendrait bien, Beaumenard, Pour une maîtresse charmante.
Quelles raisons déterminèrent Mlle Beaumenard à quitter le Théâtre- Français en 1756? Trouva-t elle, suivant l’usage, qu’on n’accordait pas à son talent tous les égards auxquels il avait droit? Nous manquons de renseignements précis sur ce point. Ce qui est certain, c’est qu’elle reparut le 7 avril 1761, et qu’elle fut ce jour-là la Lisette du Légataire universel, et la fausse comtesse de l'Épreuve réciproque, de Legrand et Alais. Elle avait épousé quelque temps auparavant Bellecourt, et nous verrons tout à l’heure que cette union fut suivie de pas mal d’orages.
Six ans plus tard,en 1767, Mlle Beaumenard, devenue Mme Bellecour, repoussait énergiquement les rôles de duègne dont s’obstinait à vouloir la charger le duc de Duras, un des premiers gentilshommes de la Chambre. Les actrices s’imaginent volontiers qu’elles ont l’âge de leurs rôles, mais le public n’est pas toujours de cet avis.
On prévoyait déjà en 1769 la retraite de Mme Bellecour. Elle la fit
attendre beaucoup plus longtemps. Elle ne quitta le théâtre qu’à la
clôture de 1791. Elle avait reçu de ses camarades une pension de
3700 livres, mais la Révolution payait mal les pensions, ou plutôt ne les payait pas du tout. La vieille actrice se trouvait dans une grande détresse, lorsque Sageret, administrateur du Théâtre-Français, Ja fit reparaître sur la scène le 18 décembre 1798. Elle fut pour la dernière fois, devant un public plein de pitié pour cette soubrette septuagénaire, Ja Nicole du Bourgeois gentilhomme . Elle mourut quelques mois après cette triste représentation.
Pendant sa carrière, qui fut longue, la Beaumenard, qui avait le cœur aussi tendre que le regard, fournit plus d’un chapitre à la chronique scandaleuse.
Elle eut pour amant officiel le fermier général Daugny qui fit construire pour elle dans le faubourg Montmartre, un magnifique hôtel avec manège couvert, bains en marbre, basse-cour et laiterie.
L'hôtel lui paraissait plus agréable que l’amant, et elle adjoignit à ce fastueux entreteneur quelques jeunes suppléants qui étaient plutôt entretenus. La morale du temps n’y voyait aucun mal, et on trouvait tout naturel que les femmes, comme les hommes, payassent l’amour, quand il leur semblait de qualité supérieure.
La Beaumenard, du moins, dans ces passades désintéressées, eut soin de ne pas s’encanailler.
« Si on en excepte quelques comédiens, dit Chevrier dans son Colporteur, tous ses guerluchons [amants non payants ou amants payés) étaient des gens comme il faut. Le chevalier D..., qui est aujourd’hui ministre dans je ne sais plus quelle petite Cour d'Allemagne, le fut très longtemps et s’en trouva bien; le marquis de V... P..., lui succéda et n’en fut pas fâché. Ses créanciers, esprits inquiets et gens sans politesse, l'ayant fait arrêter pour six mille francs qu’il avait oublié de leur payer, la Beaumenard courut, l’or à la main, trouver son amant à Fort-l’Evêque, et le conduisit de cette prison dans son lit où il liquida la somme qu’on venait de payer pour lui. » Cet amant congédié, quand il eut cessé de plaire, «le marquis de G..., croyant que l’actrice avait le projet de devenir raisonnable, succéda au prince de... qui l'avait quittée pour s'attacher à la fille d’un fermier général, dont le talent peut le disputer sur la scène clandestine à celui de la Beaumenard. La guerre de 1757 ayant obligé le marquis de G... d’aller se mettre à la tête de son régiment, l'actrice inconsolable voulut suivre son amant, mais le marquis lui permit seulement de jouer la maladeet de se faire ordonner les eaux d’Aix-la-Chapelle, où il se rendit incognito. La campagne finie, elle
revint à Paris, et comme elle affectait de vouloir être toute à son amant, elle quitta la Comédie-Française. Le marquis, plus occupé de son métier que de ses plaisirs, abandonna la Beaumenard, qui n’eut point à se plaindre de l'avoir connu. »
Chevrier ajoute — et ceci n’est probablement qu’une calomnie — que Bellecour l’épousa pour son argent. Quoi qu’il en soit, ce mariage donna à la Beaumenard l’occasion de jouer un rôle assez nouveau pour elle, celui de femme jalouse. Deux passages de Mémoires secrets prouvent d’ailleurs, en même temps que d’autres témoignages contemporains, qu’elle n’était pas jalouse sans raison :
« 22 avril 1769. — Le sieur Bellecour, acteur de la Comédie-Française, avait épousé, depuis plusieurs années, une ci-devant demoiselle Gogo, du même tripot, et qui, par sa passion, l’avait préféré à tous les agréables de la Cour et de la ville, et s'était concentrée avéc lui dans la douceur d’un chaste hymen, en l’enrichissant des dépouilles d’une multitude d’amants ruinés en son honneur. Ils avaient vécu ensemble assez bien depuis ce temps et même très amoureusement. Tout récemment sa femme l’a trouvé avec une sienne sœur, très grossière, et qui lui tenait lieu de femme de chambre, ou de complaisante, ou de demoiselle de compagnie. Le sieur Bellecour, très pudibond encore, a été si honteux d’être pris en flagrant délit, qu’il n’a pas osé reparaître en public et n'a pas joué depuis Pâques, ce qui a ébruité l'aventure, jusque-là peu connue. »
« 29 juin 1769. — Mme Bellecour, ne pouvant supporter l’affront d’avoir trouvéson mari couché avec la sœur de sa femme, et plus sensible encore à l’ingratitude d’un homme auquel elle a sacrifié sa fortune, au point de reprendre letrain de la Comédie, dont sa richesse considérable la mettait à même de se passer, a voulu absolument se séparer d’un pareil monstre. Elle a d’abord obtenu un ordre pour faire enfermer cette petite personne, qui, quoique laide et malpropre, voulait aller sur ses brisées ; et elle l’a replongée dans la poussière d’où elle l'avait tirée. Quant au sieur Bellecour, pour éviter un esclandre scandaleux entre mari et femme dans un tripot aussi bien réglé que la Comédie-Française, on lui a donné un congé de quatre mois, afin d’accoutumer le public à voir ces deux époux séparés, et de diminuer l'éclat de cette rupture. Mais un grand mal qui en a résulté pour le comédien, c'est que Molé s’est trouvé obligé de jouer quelques-uns des rôles de cet acteur, et que, surtout dans celui du comte d’Alban, de Nanine, il l'a éclipsé d’une façon
complète, et a enlevé les suffrages de tous les spectateurs; en sorte que Bellecour perd à la fois, par cet événement, sa femme, son opulence et sa gloire. »
Les choses s’arrangèrent, comme elles s’arrangent presque toujours, surtout au théâtre. Bellecour se réconcilia avec sa femme, et quandil mourut, le 19 novembre 1777, la carrière amoureuse de celle qui avait été Gogo, était définitivement terminée.