‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 31 sur 97 · RUPTURE FINALE · texte numérisé non relu

RUPTURE FINALE

crème et un petit pain; elle ne prit rien ce jour-là; on lui donna seulement un bouillon, et elle dîna peu. L’après-midi je la conduisis à la promenade, pour lui faire prendre l’air; je la ramenai chez elle à sept heures, et je la fis coucher à huit.

De temps en temps, elle me témoignait la plus grande envie de manger; mais j'avais grand soin de l’en empêcher. Persuadé d'avance qu’elle n’accepterait pas ma proposition. je m’offris à lui servir de garde pendant la nuit : j’insistai même d’autant plus, que j'étais sûr de la constance de ses refus; enfin je l’embrassai en prenant congé d'elle, et je me rendis à notre souper.

J'y arrivai un peu tard, puisqu'on était au second service, et je me plaçai sur une chaise qui m'était destinée du côté de la porte. Un moment après que je fus assis, M. le Chevalier de B..., qui m'avait invité, se leva de table, et quitta la compagnie sous le prétexte d’une indigestion, non pour se coucher, comme je le croyais, mais pour aller chez Violentine. Il y arriva à minuit, et il frappa plusieurs coups. Le Domestique se leva et lui demanda son nom au travers de la porte ; il se nomma, et dit qu'il voulait absolument parler à sa Maitresse pour une affaire de la plus grande conséquence. On l’éveilla, et l’on fit entrer le Chevalier.

La scène suivante, qui ne peut que perdre sur le papier, fut délicieuse. Le Chevalier entra dans sa chambre avec l'air de la colère et du désespoir, jurant, fulminant contre moi et contre sa maitresse. Puis, adressant la parole à Violentine, il lui dit, plus énergiquement que je ne le redirai : « Oui, Mademoiselle, « je viens de surprendre votre coquin de Monnet couché avec « ma maitresse, et j'ai cru devoir vous en avertir. Levez-vous « promptement, je vous conduirai où ils sont. »

Il serait encore difficile de peindre ici l'emportement, l'agitation, les différents mouvements et le trouble que cette fausse alarme mit dans l’esprit de Violentine. Elle était si agitée qu'en s’habillant elle prenait sa coiffure pour ses bas, sa jupe pour son corset, et que tout allait de travers. Je n’étais pas épargné dans ses propos; les épithètes allaient leur train ; elle ne pouvait pas

digérer la fourberie que j'avais employée pour la tromper, et . comptant bien me surprendre, elle prit le bras du Chevalier.

Elle arriva bientôt chez les frères Chabert, où je ne l’attendais certainement pas. J'étais, comme je lai déjà dit, placé du côté de la porte, et dans la plus heureuse position pour recevoir de Violentine le châtiment qu’elle me préparait. Elle entra : sa présence fut un coup de théâtre. Sa surprise de voir que le Chevalier l’avait jouée, la détermina à s'en venger sur sa Maîtresse, qu'elle aurait fort maltraitée, si on ne les eût pas séparées. Je ne perdis rien pour attendre : elle vint à moi à grands coups de pied, me fit sortir devant elle, en me reconduisant chez moi sur le même ton. Cet espace de temps, qui me parût beaucoup trop long, se passa en reproches et en injures de sa part; mais huit jours après, pour son bonheur et le mien, nous nous séparâmes tout à fait.

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