‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 32 sur 97 · NOUVEAU PROJET DONT ON VERRA L’ISSUE · texte numérisé non relu

NOUVEAU PROJET DONT ON VERRA L’ISSUE

ÉBARRASSÉ de ce fardeau, que je n'avais supporté que trop

longtemps, je ne m'occupai plus que de ma direction; je

supprimai l'Opéra pour m'en tenir à la Comédie et à l'Opéra- Comique.

Cependant, bien convaincu par l'expérience que je venais de faire, que je ne pouvais acquérir ni gloire ni fortune dans la Province, je reçus une lettre qui m'apprenait que M. Berger, alors Directeur de l'Opéra, était dangereusement malade. J'écrivis à M. D... qui pouvait beaucoup me servir pour obtenir cette place, par les liaisons qu’il avait avec le Ministre et les personnes de qui elle dépendait ; sa réponse fut prompte et conçue en ces termes.

« Il y a longtemps que je suis persuadé, Monsieur, qu’il n’y « a que Paris qui convienne aux grands talents, et qu’ils sont « presque étrangers partout ailleurs. J'ai communiqué votre « lettre à M. Sallé, qui n’a pas besoin d’être sollicité en votre « faveur. Il vous rend toute la justice qui vous est due, et fera, « ainsi que moi, auprès du Ministre, tout ce qu’il faudra pour « vous obliger. Je vous conseille, encore une fois, de diriger « toujours vos vues du côté de la Capitale; et si je suis assez « heureux pour être utile à vos desseins, je ne négligerai rien « pour vous prouver combien j'ai l'honneur d’être, etc. »

Sur cette lettre, je mis ordre à mes affaires à Lyon, et pris la

route de Paris par Moulins, où j'arrivai à cinq heures du soir. Une affiche de Comédie m'empêcha d’aller coucher plus loin.

On donnait Britannicus. L'acteur qui jouait le rôle de Burrhus, étant ivre-mort, il n'eut pas bredouillé quatre paroles qu’il fut hué, sifflé, et emmené par deux de ses camarades qui le déposèrent sur une chaise dans une coulisse. Sa femme, qui jouait dans la même troupe, et qui était d’une jolie figure, s’avança sur le devant du Théâtre, les yeux baissés, fit deux grandes révérences, et demanda la grâce de son mari, qu’elle obtint avec des applaudissements redoublés. Le mari, qui dormait déja, et que le bruit avait réveillé, vint tirer sa femme par le bras et lui dit, avec sa voix d’ivrogne : Tu as bien parlé, toi; maïs tu te donnes de la peine en vain; car ils sont la un tas de dindons qui ne savent ni A ni B.

De retour à Paris, ayant toujours le projet d’obtenir la direction de l'Opéra, j’employai mes protections, et je formai une compagnie pour faire les fonds nécessaires; mais la maladie de M. Berger fut longue. Comme j'avais pris la résolution de ne plus retourner à Lyon, le Sieur R... me conseilla de céder mon privilège au Sieur B... qui se présentait pour Je prendre. J'y consentis sous la condition qu’on paierait les dettes que j'avais été obligé de contracter pour cette entreprise, et qu’on me donnerait, par forme de dédommagement, huit mille livres comptant, ou une pension viagère sur le Spectacle.

Mes conditions furent acceptées; mais, par une fatalité dont je suis encore à pouvoir découvrir la cause, je n’eus ni pension ni argent. Il est cependant de toute notoriété, et à la connaissance de plusieurs personnes de cette ville, que la cession que j'avais faite au Sieur B... a dû procurer un avantage réel à mes successeurs; mais ils ont tous, jusqu’à présent, gardé le plus profond secret sur le profit qu’ils ont tiré de mes dépouilles, et sur la restitution que j'étais en droit d’exiger d’eux, s’il m'eût été permis de me pourvoir en Justice. Je ne dois cependant pas garder le silence sur une somme d'environ dix-huit cent livres que j'ai reçue depuis en différentes fois, par un inconnu, sous le

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