‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 34 sur 97 · OÙ L’ON VERRA QUE LE TONNERRE EST BON A QUELQUE CHOSE · texte numérisé non relu

OÙ L’ON VERRA QUE LE TONNERRE EST BON A QUELQUE CHOSE

E me consolai de ce malheur par la découverte que je fis, ] quelques jours après, d’une jeune femme mariée, et maîtresse de ses volontés sous le bon plaisir de son mari. Cette femme était entretenue par un Militaire très avancé dans le Régiment des Gardes, et à qui elle me présenta comme son cousin. Aidé de cette prétendue parenté, qui ne laissait aucune prise au soupçon, je fis bientôt autant de progrès dans l'esprit de l’Officier que j'en avait fait dans le cœur de sa maitresse.

J'étais le médiateur de leurs querelles et de leurs raccommodements. La petite femme était coquette et pleine de caprices: le Militaire exigeant, et peu fait pour plaire. Je devins le maître des volontés de l’un et de l’autre : tout n'allait et ne se faisait

que par moi. Mais je ne sais par quel principe, ou par quelle

fantaisie, je ne fus vraiment heureux qu’au bout de trois mois; encore fut-ce à quelques éclairs, et à un grand coup de tonnerre que je dus mon bonheur.

Cet orage lui causa tant d’effroi, qu’elle me pria de passer la nuit dans sa chambre. Pour avoir peur plus à son aise, elle prit le parti de se coucher; et afin que je pusse la rassurer moimême plus commodément, elle crut convenable de me faire aussi coucher à côté d'elle. Sa frayeur était si grande, qu’à chaque éclat qu’elle entendait, elle s’enveloppait de sa couverture et me serrait de toutes ses forces. Elle avait en même temps

IOISELLE MARIE SALLÉ, par Fenouil.

recours à l’eau bénite, aux prières, et à tout ce qu’elle croyait pouvoir calmer le courroux du Ciel; mais elle n’imaginait rien où je pusse trouver mon compte, ni qui justifiât les espérances, qu'en me rapprochant si pres d’elle, elle m'avait fait légitime-

ment concevoir.

Comme elle ne doutait pas que ses péchés n’entrassent pour quelque chose dans cet orage, il eût été fort imprudent à moi de tenter alors aucune entreprise. Rien dans les femmes n’éteint mieux le désir que la peur. Mais quelque long que püût être l'orage, la nuit devait l’être encore plus; et je restais dans la position la plus heureuse et la plus conforme aux vues secrètes que j'avais conservées.

Vers les deux heures du matin, l'orage effectivement cessa, et malgré toutes les craintes qu'il avait fait naître (je ne sais comment cela se fit; peut-être, si on l’eût interrogée, n’en aurait-elle pas su plus que moi), nous devinmes les meilleurs amis du monde, avec plus de désirs que d'amour. Mais la chose qui m'importait le moins, était que je dusse, comme elle disait, ses bontés à la circonstance plutôt qu’au sentiment.

D'encore en encore, la confiance s’établit. Elle me fit l’aveu de sa naissance, de ses faiblesses, et de tout ce qu’elle avait fait ou n'avait pas fait dans le courant de sa vie.

Elle se disait fille naturelle du Roi de P... (1) et d’une grande dame d'Allemagne. Pour satisfaire sa manie, elle avait le portrait d'un Prince en bracelet, entouré de diamants. Ce portrait, elle l'avait fait faire à ses dépens, quoiqu’elle dit l'avoir reçu de ce Prince pour une légere faveur qu'elle avait bien voulu lui accorder. Elle avait fabriqué plusieurs lettres qu’elle se faisait adresser par des Seigneurs Français ou étrangers. Enfin sa fureur était de vouloir en imposer et de se faire croire en relation avec tous les Grands de l’Europe.

La vanité et le mensonge avaient si bien germé dans la tête de cette femme, qu’un jour, après m'avoir laissé le choix de

(1) Pologne.

Page 1