CONTINUATION DES LETTRES DE MADEMOISFLLE N
D'Avenay en Champagne.
M esprit est enfin moins noir, mon cher Monnet; il faut
« que je vous conte tous mes plaisirs de Reims.J]e passe les accidents du voyage, la peur que me fit un loup dont je triomphai, sans le secours de mes pistolets, puisque mes cris suffirent pour le mettre en fuite. Dans ce périlleux moment, je n'aurais pas troqué de voix avec Orphée; j'aurais compté pour rien le pouvoir de pétrifier l'animal par le charme de mes sons, l’écarter me paraissait le plus sûr; aussi, sans m’en fier à l'harmonie, je ne varierai jamais sur le parti que j’auraia prendre en pareille rencontre. J'arrivai à Reims au soleil couchant, cette remarque n’est pas inutile. Il y avait assemblée dans une maison devant laquelle je passais, et les dames étaient aux fenêtres. Vous voyez que mon soleil couchant n’est pas indifférent, elles n’auraient pas exposé leur teint à ses ardeurs, et un historien fidèle ne doit rien oublier de ce qui appartient à la vraisemblance. On m'aperçut : depuis longtemps on avait de la curiosité sur mon compte; l'Abbé de l’Att... (1) m'a chantée, on voulait juger son ouvrage
(1) L'abbé de l’Attaignaut, né en 1697, mort en 1778, qui n'eut jamais d’un
abbé que le costume, et qui a laissé plusieurs vaudevilles grivois, parmi lesquels le Rossignol, fait en collaboration avec Fleury, et joué à la foire Saint-Laurent,
au mois de septembre 1752.
d’après moi. Deux femmes de ma connaissance arrêtèrent ma chaise, et m'engagerent à descendre. Je m'en défendis sur mon négligé; on m’assura qu'il était charmant, je le savais déjà; maïs je me fis presser assez pour donner à mon amourpropre un air de complaisance qui prévint en ma faveur. J'entrai sur la scène. Tout parut s’empresser d’abord à me voir; on me présenta à toutes les femmes imposantes. Le cérémonial finit, on fit cercle autour de moi. Je débutai par trois ou quatre plaisanteries; elles prirent assez bien, sans doute, puisque je vis presque toutes les femmes se remettre froidement à leur jeu, et tous les hommes me rester : c'était un triomphe complet. J'aperçus, dans un coin du salon, une table où l’on avait fait peu d'attention à mon arrivée : vous connaissez le cœur des femmes, voilà toute ma gloire évanouie. Je demandai assez dédaigneusement qui l’occupait. On me dit que c’étaient deux petites Maîtresses qui venaient passer deux mois à Reims et qui fatiguaient depuis quinze jours la Ville de leurs impertinences. L’éloge me parut modeste. Voyez-vous, me dit Mademoiselle. (à qui l’une d’elles avait enlevé son Amant), voyez-vous ces deux hommes qui jouent avec elles? Ce sont les plus aimables d'ici, et les plus sots cependant, car ils se sont laissé subjuguer par les minauderies de ces Déesses. Depuis qu’elles s’en sont emparé d'autorité, nous ne les voyons plus. Encore si c'était vous qui nous les enlevassiez, on vous le pardonnerait, et à eux aussi; mais deux bégueules qui n’ont pas le sens commun! Vous
« devriez bien nous venger, et leur ôter leurs conquêtes. Je
plaisantai beaucoup sur la proposition qu’on me faisait; la conversation s’anima, et sur la fin, à l'air sérieux dont on m'en parlait, je crus qu’on voulait m'en faire une affaire d'honneur. « Cette partie intéressante finie, Mademoiselle... me présenta ces deux merveilleux, que je reçus assez légèrement. Les deux femmes vinrent se placer vis-à-vis de moi. Je voulus d’abord connaître leur ton, et tout d’un coup j'élevai le mien jusqu’à elles. Me voilà dans un fauteuil d’un air tout aussi