‹ Mémoires de Jean Monnet, directeur du Théâtre de la foire (volume 2)Chapitre 45 sur 97 · EMBARQUEMENT, TEMPÊTE, ARRIVÉE A LONDRES · texte numérisé non relu

EMBARQUEMENT, TEMPÊTE, ARRIVÉE A LONDRES

E reviens à ma nouvelle entreprise, pour laquelle je n’avais J rien négligé pendant mon séjour à Paris. Nous arrivâmes le 17 à Calais, et nous nous embarquâmes le 20, vers la fin du jour, sur un de ces petits bâtiments qui font la traversée de Calais à Douvres. Il soufflait un petit vent d'Est qui nous était favorable. En faisant ma ronde dans le bâtiment, j'aperçus derrière un gros ballot, une jeune personne de dix-huit à vingt ans, d’une très jolie figure; ellé me parut pâle et rêveuse. Un homme, affublé d’une redingote grise, sur un vieil habit noir, avec une perruque ronde, et un grand chapeau bien enfoncé dans sa tête, était assis auprès d’elle; ils gardaient tous deux un morne silence, ou ne laissaient échapper que quelques mots qu'ils se disaient à l'oreille. Dans le moment je ne poussai point ma curiosité plus loin; je fis seulement des plaisanteries sur le mal de cœur qu’éprouvaient déjà la plupart de mes Actrices; elles firent sourire la jeune personne, mais ne produisirent pas le même effet sur l’homme qui l’accompagnait. Une demi-heure après notre départ, le vent cessa, et nous nous trouvâmes dans un calme plat; notre bâtiment n’avançait un peu que par le moyen de quelques rames. Il y avait environ deux heures que nous étions dans cette situation quand nous vimes à l'horizon, au Sud-Ouest, un gros nuage, d’où partaient plusieurs éclairs. Ce nuage s’avançait vers nous, et bientôt le Ciel fut couvert. Un vent Sud-Ouest commença à souffler, et prit tant de force, que

la mer agitée éleva des vagues, qui nous causaient des roulis à ne pouvoir nous tenir debout. Le Capitaine, qui avait fait mettre toutes les voiles, les fit bientôt amener (1), et ne laissa que le trinquet (2), en tâchant toujours de tenir tête au vent, et dirigeant sa route vers Douvres. Mais le vent devint si furieux, et notre bâtiment si fatigué par les lames qui, le prenant de l'avant, l’inondaient et l’accablaient de leur poids, qu'on fut contraint de relâcher et de courir, vent arrière, pour aller où nous pourrions aborder. Le vent qui sifflait dans les cordages et dans les mâts, le bruit de la mer, le tonnerre, les éclairs, et les craquements du bateau, qui semblait s'ouvrir à chaque instant, avaient répandu la consternation; et j'avoue franchement que j'avais grand peur. D'un côté, une de mes Actrices évanouie, et dont les appas se trouvaient dans un certain désordre, était à la discrétion des regards indiscrets d’un Mousse. Une autre, couverte de la pâleur de la mort, les mains jointes, les yeux au Ciel, un livre de prières à la main, implorait la miséricorde de Dieu. La Soubrette, accroupie dans un coin, fulminait, jurait contre moi et contre ‘toute la Nation Anglaise. L'homme à la redingote, qui d’abord s’étais mis à genoux pour prier, avait fini par se coucher ventre à terre, et par invoquer tous les Saints du Paradis. Sa compagne poussait des cris perçants. Un roulis l’ayant jetée contre moi, elle m'’agrippade façon qu’ellene voulait plus lâcher prise, croyantpouvoir ainsi se sauver. Nous étions si bien groupés ensemble, que le plaisir de sentir ses approches me rendit un peu distrait sur le danger. Elle parut sensible aux soins que je prenais d'elle, et de profonds soupirs, qui lui échappaient de temps en temps, me portèrent à lui faire quelques questions; elle n’y répondait qu’en disant qu’elle était bien à plaindre. Le bâtiment allait toujours en s’éloignant de la route, lorsque le Ciel vint à s’éclaircir à l'horizon : bientôt le nuage se dissipa, et le vent tomba tout

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(1) C'est-à-dire baisser, plier. (M.) (2) Petite voile. (M.)

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